Culture

«Split», le premier grand film anti-Trump

Hendy Bicaise, mis à jour le 26.02.2017 à 8 h 17

Sorti ce 22 février en France, le nouveau thriller signé M. Night Shyamalan est arrivé dans les salles américaines le jour de l'entrée en fonctions du nouveau président. Une coïncidence qui prend tout son sens à la vision du film.

James McAvoy dans «Split» (Universal Pictures International France).

James McAvoy dans «Split» (Universal Pictures International France).

Le 9 janvier dernier, Yann Barthès reçoit M. Night Shyamalan sur le plateau de «Quotidien» et met en exergue un tweet d’octobre 2016 dans lequel son interlocuteur raille Donald Trump. Le réalisateur de Sixième sens et Incassable précise que, depuis l’élection du 8 novembre, il n’en rit plus aussi facilement. Barthès poursuit et lui fait remarquer que son film sort aux États-Unis le 20 janvier, jour de l’entrée en fonctions du president-elect. Preuve en est que Shyamalan peut encore s’en amuser, il ironise : «Split sera la seconde chose la plus effrayante que vous verrez ce jour-là.»

Le réalisateur ne porte donc pas Donald Trump dans son coeur mais, à un Scott Baio près, ce ressenti ne saurait détonner à Hollywood. Pour autant avec Split, consciemment ou non, le cinéaste pourrait bien avoir initié le corpus de films anti-Trump qui devraient fleurir outre-Atlantique pendant les quatre années à venir... si tant est que l’Agent Orange achève son mandat. La manie critique déjà répandue d’interpréter tout film hollywoodien à travers le prisme trumpien risquerait-elle de s’achever plus tôt que prévue? Mince, lançons-nous tant qu’il est encore temps...

«Une métaphore de notre pays tel qu'il est aujourd'hui»

Lorsque Split est présenté au festival AFI de Los Angeles, à la mi-novembre, Trump est élu depuis une semaine seulement. L’événement est dans tous les esprits, si bien que la rencontre post-projection glisse rapidement vers les sentiments de Shyamalan quant à ce coup de théâtre terrifiant: «La nuit de l’élection, mon téléphone n’arrêtait pas de recevoir des mentions parce que les gens tweetaient “Dites-moi que c’est juste un twist de Shyamalan, SVP!”.» Le cinéaste lui-même se plaît à entretenir la connexion entre son douzième film et l'élection de Trump:

«Split peut être perçu comme une métaphore de notre pays tel qu’il est aujourd’hui. Ce sont différentes personnalités qui tentent de coexister dans un même corps, mais qui ne vont nulle part. Les idées de chacune sont très arrêtées et incompatibles à l’heure actuelle.»

Le film évoque le kidnapping de trois adolescentes par un homme, Kevin, qui les séquestre dans l’étrange sous-sol labyrinthique où il vit en toute discrétion. La sexualisation des victimes prouve que Split parle spécifiquement des violences faites aux femmes, et non simplement d’un fait de violence: dès les premières minutes de leur enfermement, le séquestreur ouvre leur cellule et en choisit une, dont on apprendra plus tard (la scène se déroule hors-champ) qu'il l'a forcée, par fétichisme, à danser nue. Par la suite, Shyamalan se sert aussi bien d'éléments du décors que de l’obsession de la propreté virginale de son assaillant pour dénuder petit à petit les trois jeunes filles.

Ce constat ne suffirait pas à faire de Split un film politique s’il n’était pas à mettre en corrélation avec un second prisme à travers lequel l’observer: celui d’une métaphore animaliste. Tels des indices semés, les idées et séquences liées au monde animal y sont extrêmement nombreuses: l’idée-même du prédateur; celle de s’uriner dessus pour le repousser, à rapprocher de l’auto-hémorragie et autres techniques animales d’auto-défense; un jeu de rôle animalier utilisé par un pédophile pour arriver à ses fins; le terme «bête» utilisé à dessein; l’univers de la chasse, qui possède une importance considérable au sein de l’intrigue, de même que celui du zoo.Ou encore des apparitions plus discrètes comme cette sculpture au premier plan lors d’une discussion dans un parc, moult peluches et dessins à l’arrière-plan chez Kevin, les vêtements de sa psychologue, qui vont du manteau rêvé de Cruella d’Enfer des 101 dalmatiens à de la peau de crocodile, et enfin ce plan apparemment anodin où la caméra se déplace jusqu’à positionner dans le même axe une corbeille de fruits et une sculpture animale, comme s’il était maintenant question d’illustrer l’opposition entre carnisme et véganisme. Split semble évoquer les deux en filigrane, mais sans trancher pour autant; ce qui n'empêchera probablement pas certains spectateurs vegan de remarquer que le ravisseur sert des tartines sans viande ou une assiette de fruits à ses «invitées».

Par un effet de suggestion, au sens psychologique du terme ou du moins «mentaliste», pour rester dans la sphère du spectacle, ce que Shyamalan propose donc au spectateur pendant la projection, c’est bel et bien de tisser un lien entre la violence perpétrée sur les trois jeunes filles qu’il voit à l’image et l’idée de la maltraitance animale qu’il laisse seulement infuser.

Le mâle américain prêt à dévorer animaux et femmes

Mais c'est à mi-parcours, dans une scène en apparence anodine, que Split devient un film éthiquement anti-Trump. S’il discourt sur la violence de l’homme envers les animaux et de l’homme envers les femmes, il en vient à stigmatiser un type d’homme en particulier: le client de chez Hooters («nichons», en argot américain), une chaîne de restauration connue pour ses ses serveuses court vêtues et sa clientèle essentiellement masculine.

Dans un court caméo, le réalisateur lui-même incarne un homme assigné à la surveillance vidéo d’un immeuble (un rapport intime aux écrans déjà amusant...), qui vante les bienfaits de Hooters, où il vient d’acheter du poulet à emporter qu’il mange devant son écran. Son interlocutrice, le Dr Fletcher, qui suit Kevin, rétorque immédiatement par une tirade fustigeant le besoin de chair, tant animale que féminine, des clients de ce restaurant controversé. La scène est faussement anecdotique, et le caméo ne l’est pas plus: comme dans La jeune fille de l’eau (2006), où son personnage secondaire de plaisantin se révèle écrivain et prophète, et dans Le village (2004), où il est celui qui garde le secret des anciens dudit village, Shyamalan s’octroie dans Split un rôle aussi petit qu'important.


Il n’y a jamais eu de lien officiel entre Hooters et Trump, malgré les rumeurs sur sa prétendue amitié avec l’un des six fondateurs du premier restaurant, Ed Droste, et malgré le désir de certains journalistes de rapprocher la misogynie assumée de l’un et de l’autre (notamment un site satirique imaginant que Trump ait choisi Hooters comme traiteur pour le dîner inaugural du 20 janvier). Malgré cela, Split s’oriente bien vers une métaphore de ces mâles états-uniens prêts à dévorer animaux et femmes, des yeux ou à pleines dents, dans un pays qui ne risque pas de les juger trop sévèrement. Et si l’on ose croire soi-même à cette seconde lecture du film, c’est parce que Shyamalan l’aura admise à demi-mot en faisant une analogie entre son personnage à personnalités multiples et un pays tout aussi clivé.

L'une des particularités du pitch de Split est en effet que le séquestreur est atteint de «troubles de la personnalité multiple», son esprit enfermant vingt-trois identités différentes. Pour Jimmy Kimmel, qui en a tiré une parodie, il rappelle d'ailleurs déjà en cela Donald Trump. Dans le véritable film, et non cette suite imaginaire, pour prendre le contrôle de son corps, les personnalités s’affrontent à l’insu de Kevin, l’identité officielle mais endormie. Le prédateur qui s'attaque aux victimes est donc un prédateur qui s'ignore.

Le trouble identitaire pathologique de Kevin semble là pour symboliser une lutte interne, et cette «bête» qui sommeillerait en nous et pourrait se réveiller pour assouvir ses besoins. C’est l’«hydre aux cent têtes» existant en chaque être humain dont parlait Platon, et que le philosophe Alain aura résumé en quelques mots: «Un sage, un lion, une hydre aux cent têtes, cousus ensemble dans le même sac, voilà donc l’homme. L’hydre n’a jamais fini de manger et de boire; le plus grand des sages se met à table trois fois par jour; et si d’autres ne lui apportaient la nourriture, aussitôt il devrait la chercher, oubliant tout le reste, à la façon du rat d’égout.» Caché dans ses appartements en sous-sol, Kevin matérialise plus tangiblement que le simple client de Hooters ce combat intestin entre soi et soi, mais l’idée reste la même, celle de céder et de laisser s’exprimer son être le plus affamé.

Pulsions du surhomme

Lorsque Shyamalan impose ensuite une hiérarchie entre les différentes identités de Kevin, supposant que la croyance du personnage en son propre morcellement peut se manifester physiquement, il induit l’idée d’une évolution du corps suivant l’esprit. Germe alors la notion de «stade d’ultime d’évolution», tel que l’envisage le Dr Fletcher, que l’on est dès lors tenté de rapprocher de celle du «surhomme». De la référence nietzschéenne, abondamment évoquée à propos de Trump, il n’y jamais eu qu’un pas pour convoquer le mythe tel que le reprit sans vergogne le régime nazi, détournant les propos du philosophe pour lester intellectuellement ses recherches sur l’eugénisme, ce désir forcément inquiétant de modeler génétiquement l’être humain pour lui faire atteindre leur idéal. Ce qui a conduit à la comparaison-rengaine effectuée par une partie de la presse (sincèrement inquiète, cela dit) entre Hitler et Trump, pendant toute la campagne présidentielle du candidat et plus encore aujourd’hui.

Dans la lignée du personnage qu’il incarnait dans La jeune fille de l’eau, qui voyait son avenir lui être prédit, celui d’auteur d’un livre controversé appelé The Cookbook et inspiration d’un futur Président américain qui le serait encore plus, Shyamalan concevrait l’éventuelle identité transhumaine de Split comme l’excroissance dangereuse de cet homme ayant cédé à ses pulsions, qu’il s’agisse de rogner un pilon de poulet de chez Hooters ou de saliver devant une adolescente. Le mâle américain ne mutera pas forcément ainsi en moins de quatre ans, que Trump lui donne ou non sa bénédiction, mais c’est une angoisse que l’on aime à déceler au coeur du dédale labyrinthique que dessinent les décors et les pistes narratives du passionnant Split.

Hendy Bicaise
Hendy Bicaise (10 articles)
journaliste
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