Culture

«Split», «Certaines femmes», «De sas en sas»: vertiges et labyrinthes du multiple

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.02.2017 à 16 h 18

Le film d’horreur de Shyamalan, la chronique de Kelly Reichardt, le huis clos carcéral de Rachida Brakni sont autant de manière de confronter le cinéma à la multiplicité des êtres et des situations, de refuser les simplifications pour faire récit et intelligence du monde.

James McAvoy dans «Split», Lily Gladstone dans«Certaines femmes» et Meriem Serbah dans «De sas en sas»

James McAvoy dans «Split», Lily Gladstone dans«Certaines femmes» et Meriem Serbah dans «De sas en sas»

Ce devrait être une bonne nouvelle, preuve de santé et de diversité du cinéma. C’est un crève-cœur. Au moins six nouveaux films sortant sur les écrans français ce mercredi 22 février mériteraient chacun une critique en bonne et due forme. Faute de pouvoir leur consacrer à chacun un texte, on se résout à les réunir en deux articles publiés ce mardi et ce mercredi, selon un assemblage au nom d’échos qu’il est possible d’identifier pour les rapprocher, tout en étant conscient de ce que cette «mise dans le même sac» a d’abusif.

Encore est-ce faire l’impasse sur d’autres qui ne sont pas sans intérêt (Fences, Les Fleurs bleues), et sur deux œuvres majeures de l’histoire du cinéma, l’admirable documentaire politique de Chris Marker sur Israël Description d’un combat et le chef-d’œuvre de Mizoguchi Une femme dont on parle.

1.Split ou l'explosion du personnage

On avait un peu fini par désespérer de M. Night Shyamalan, qui semblait se perdre de demi-échecs (After Earth, The Visit) en ratage complet (Le Dernier Maître de l’air), après la réception glaciale de deux œuvres passionnantes d’audace et d’originalité, La Jeune Fille de l’eau et surtout le magnifique Phénomènes.


Propulsé «wonderboy» par Hollywood et ces médias qui croient que c’est le box-office qui décident de la réussite d’une œuvre suite au triomphe du –très beau– Le Sixième Sens, celui qui avec Incasable et Le Village confirmait la singularité de son inspiration et la puissance de sa mise en scène avait été peu à peu acculé à une impasse par le système au sein duquel il a toujours voulu travailler. Il trouve cette fois, en parfaite cohérence avec sa démarche de cinéaste, une voie de sortie exemplaire.

Split raconte la confrontation entre deux protagonistes, une jeune fille, Casey, et l’homme qui l’a kidnappée, Kevin. Split met en scène la face-à-face entre 25 personnages: Casey et les 24 individualités entre lesquelles se partagent l’esprit et aussi le corps de celui qui est connu sous le nom de Kevin –offrant à l’acteur écossais James McAvoy l’occasion d’une interprétation d’autant plus étonnante que totalement dépourvue d’histrionisme.

Depuis Jekyll et Hyde, la dissociation de personnalité est un syndrome qui fournit un ressort fort efficace à la fiction, avec ses implications fantastiques, horrifiques, éthiques, etc. Toutes sont présentes ici en même temps que le scénario démultiplie fantastiquement le procédé, allant encore plus loin que Johnnie To dans Mad Detective, dont un protagoniste hébergeait sept personnalités.

Contradictions

Le génie de Shyamalan est d’être capable de prendre au sérieux une équation de scénario fantastique pour ce qu’elle dit littéralement de juste, de ressenti, de partageable par tout un chacun. Ici le sentiment que ceux auxquels on a affaire ne sont pas toujours les mêmes, que leur comportement peuvent relever de plusieurs logiques différentes sinon contradictoires.

C’est-à-dire aussi entrer en contradiction absolue avec les règles de la dramaturgie classique, qui exige qu’un personnage, quoiqu’il fasse y compris de délirant, soit cohérent avec lui-même. Élevant cette provocation dramaturgique à la puissance 24, autant dire à l’infini, Shyamalan explose littéralement la notion même de personnage, bien au-delà des variations pirandelliennes.

Split est très clairement un film sur la complexité du monde, perçue à la fois comme une menace et comme une richesse –à la différence du Zelig de Woody Allen, pas moins inquiétant malgré ss apparences humoristques, mais fable paranoïaque et non pas schizophrène comme ici.

Puissances et ambiguités de la croyance

La beauté et la force du film, comme des autres réussites de cet auteur, tient à la mobilisation, par le scénario et la mise en scène, d’une même puissance immense et ambiguë: la croyance. Ciment de la collectivité et outil de manipulation des pouvoirs, capacité à accompagner le réel et leurre, arme et baume, la croyance est le sujet de tout le cinéma de Shyamalan.

Elle est aussi son guide artistique, pour la mise en place, avec une grande élégance dans le choix des formes, des matières, des agencements de couleurs, de péripéties et de représentation qui plongent loin dans les profondeurs de l’angoisse sans jamais rien montrer d’explicite.

Avec les moyens du cinéma fantastique, le réalisateur de Philadelphie met en jeu de manière riche et subtile l’instabilité et la diversité de ce dont se monde est fait.

2.Certaines Femmes, l'essentiel, indirectement 

Avec de tout autres moyens de cinéma, Kelly Reichardt fait au fond la même chose. On devine en le voyant que Certaines Femmes est inspiré d’un recueil de nouvelles (de l'écrivaine Maile Meloy, dont seul le roman De pieux mensonges a été traduit en français). Dans l’État rural du Montana, en hiver, quatre femmes sont les protagonistes successives de trois histoires distinctes, mais qui se font écho, et que rien dans le déroulement du film ne vient séparer. Quatre femmes, trois récits, un film.


Certaines Femmes est un film qui, avec une infinie délicatesse et une sorte de cruauté douce, rend sensible ce qui palpite et se qui se fige dans des vies «ordinaires», et pourtant regardées comme singulières. L’avocate d’âge mur jouée par Laura Dern qui se retrouve impliquée dans une prise d’otage, la relation tendue d’une dirigeante de société (Michelle Williams) avec sa fille et son mari, mais aussi avec  l’histoire et les paysages de sa région, l’esquisse d’une amitié, d’un amour peut-être entre une fermière d’origine amérindienne (Lily Gladstone) et une jeune juriste stressée (Kristen Stewart) sont autant de fils à la fois ténus et tendus, qui vibrent comme les cordes d’un instrument accordé de manière très originale à la symphonie de l’Amérique, à la partition de la condition féminine.

Les quatre actrices, admirables, sont à l’unisson de la mise en scène de cette cinéaste dont tout l’art, depuis ses débuts remarqués avec Old Joy et jusqu’aux réussites de La Dernière Piste et de Night Moves, consiste à aller très loin en ayant l’air de ne pas y toucher.

Si Shyamalan déplace les codes hollywoodiens, Kelly Reichardt les esquivent, avec un art qui tient de la danse, du funambulisme et de l’aïkido: une manière d'évoluer en équilibre, en accompagnant des situations, des émotions, des drames tout en paraissant à peine les effleurer.

L’élégance d’une telle idée de la mise en scène est aussi une manière de laisser résonner plus puissamment des enjeux moraux et vitaux –la solitude, le machisme, l’égoïsme, la peur de l’autre, l’injustice– qui deviennent si souvent trop lourds, trop encombrants lorsqu’ils sont affrontés frontalement.

Si différents dans leur esthétique, Split et Certaines Femmes ont pourtant une figure de style en commun: on y accompagne volontiers les protagonistes au long de trajets obscurs ou incertains, dans des corridors aux allures de labyrinthes.

Assurément Reichardt va plus loin, ces cheminements, aussi le long de routes nocturnes ou dans les paysages ruraux participent d’une suspension des relations humaines qui  n’est pas la même que le suspens du thriller de Shyamalan, ces parcours à lignes de fuite –lignes de trouble, d’angoisse, de connections temporelles autant quez spatiales– sont une ressource importante pour que les petites machines narratives entrent en contact avec le monde.

3.De sas en sas, donner du temps au temps

Et on pourrait en dire autant, malgré à nouveau tout ce qui les sépare, du premier film de Rachida Brakni comme réalisatrice, De sas en sas. Il s’agit à nouveau d’un groupe, uniquement féminin, et qui va parcourir le long chemin qui est celui des visites à leurs hommes, enfermés dans une prison française d’aujourd’hui. On ne verra pas ces hommes, les seuls individus masculins étant les surveillants auxquels elles ont affaire.


De prime abord, on croit être en face d’un de ces films «choraux», où une pseudo-sociologie réunit des types humains et sociaux pour dramatiser une situation, avec accumulation d’anecdotes tragiques ou comiques et visée dénonciatrice d’un système qui nivelle les individus et maltraite les personnes. Et de fait, De sas en sas fait cela.

Mais il le fait si bien, en se montrant si attentif aux êtres et aux lieux, que bientôt les croquis de société, le portrait un peu folklorique de la mamma beure, de la bourgeoise pas à sa place en taule, de la délinquante bravache, de la jeune rebelle des cités, de l’intégriste coincée, etc. sont débordés de toute part.

Il ne s’agit pas de dire, banalement, que chacun(e) ne se résume pas à une définition ou un typage. Il s’agit de donner du temps au temps, et de l’espace à l’espace –fut-ce, comme ici, un espace confiné, oppressant, saturé.

Les élans et les désirs, les fantasmes et les rigidités de ces femmes dans cet univers d’hommes conquièrent peu à peu des capacités d’exister, d’être reconnus sans jugement, sans complaisance non plus.

Dans les corridors et les salles qui mènent vers le parloir, c’est bien là aussi une folie qui se joue –folie collective de la société qui ne sait plus faire autrement, folies douces ou dures des personnes qui mijotent dans ce contexte exacerbé par la canicule.

Ce n’est pas la folie impalpable d’un mal d’être qui traverse les récits de Certaines femmes, et ce n’est pas non plus la folie dure, violente, qui règne sur Split. Pourtant, avec des moyens, des situations et des tonalités extrêmement différentes,  c’est bien à la fois l’«être ensemble» et sa difficulté, sa douleur,  sa fatalité qui sont pris à bras le corps par le cinéma, un cinéma lui-même multiple, et fort heureusement.  

Split

de M. Night Shyamalan,

avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy, Betty Buckley.

Durée: 1h57.

Sortie le 22 février

Séances

Certaines Femmes

de Kelly Reichardt

avec Laura Dern, Michelle Williams, Kristen Stewart, Lily Gladstone.

Durée: 1h47.

Sortie le 22 février

Séances

De sas en sas

de Rachida Brakni,

avec Zita Hanrot, Samira Brahmia, Judith Caen, Fabienne Babe, Lorette Sixtine, Souad Flissi, Samira Brahmia.

Durée: 1h22. Sortie le 22 février

Séances

Jean-Michel Frodon
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