Monde

Londres et l'Europe, trop c'est trop

G. Le Hardy, mis à jour le 04.12.2009 à 9 h 31

Les Britanniques doivent regarder les réalités en face.


On a beau aimer les Anglais, reconnaitre que c'est un grand peuple, plein d'humour, de courage et d'originalité, le moment est peut être venu de remettre les pendules à l'heure et de leur dire: trop c'est trop. La crise financière et  l'attitude à l'égard de l'Europe après l'adoption du traité de Lisbonne et les nominations à Bruxelles viennent à point nommé pour cet exercice.

1/ l'Europe: résumé des épisodes précédents

C'est bien connu: avec l'Europe, les Anglais ont toujours voulu avoir le beurre et l'argent du beurre :

-c'est d'abord Winston Churchill qui, dès 1946, se prononce en faveur de la création des Etats-Unis d'Europe, mais sans la Grande Bretagne;

-puis c'est le refus de se joindre à la création de la CECA en 1950 et du Marché Commun en 1957  avant de découvrir dans les années 60 qu'il valait mieux être dedans que dehors;

-puis, au début des années 1970 avec Edward Heath  et une économie défaillante, l'adhésion;

-suit, tout au long des années 80 et 90 la longue guerilla de Mme Thatcher faisant périodiquement virevolter son sac à mains pour réclamer son bon argent (« I want my money back ») ;

-puis c'est l'arrivée de Tony Blair (1997), les espoirs qu'il fait naitre (l'accord franco-britannique de St-Malo en décembre 1998 qui lance la défense européenne);

-puis à nouveau la déception: Blair est incapable d'imposer l'Euro à Gordon Brown, divise délibérémenrt l'Europe sur  la guerre en Irak en 2003, multiplie les demandes de dérogations au profit du Royaume Uni (sur la Charte des Droits fondamentaux, l'harmonisation fiscale, l'espace judiciaire, le social etc..) pour se ménager les milieux d'affaires et la presse Murdoch;

-quant à Gordon Brown, on connait sa philosophie profonde de l'Europe: entre l'Etat-Nation et le monde globalisé, l'Europe n'est pas un échelon pertinent.

2/ le modèle économique et financier: immodestie dangereuse

Dans le même temps,  (les dix dernières années), que n'a-t-on pas entendu, surtout nous Français sur la supériorité du modèle économique, financier et social britannique, les bienfaits de la dérégulation, les vertus du marché, le dynamisme de Londres, la croissance ininterrompue, l'absence de chomage, la faiblesse des déficits publics.

A contrario, que de ricanements et de compassion faussement affligée sur cette pauvre France chiraquienne, conservatrice, colbertiste, frileuse, nostalgique, malade.

3/En conséquence et en apparence, Rule Britannia: carton plein pour Le Royaume-Uni

-une économie prospère, ouverte sur le monde, juste milieu entre la jungle américaine  et le conservatisme européen continental;

-une Europe qui grâce au ciel, aux efforts britanniques et à l'élargissement s'éloigne à grand pas du rêve de l'intégration et donne ou redonne le pouvoir aux Etats;

Une Europe qui n'est plus sous la domination du couple franco-allemand, obsession de l'Angleterre.

4/ Et puis patatras, arrivent en même temps :

-la crise financière qui remet en question tout le modèle économique et financier, la philosophie de la dérégulation, avec, en prime, l'obligation de nationaliser quelques banques ;

-la déroute politique de Gordon Brown et la montée en puissance des Conservateurs, qui sont aux portes du pouvoir;

-l'adoption du Traité de Lisbonne et les nominations aux postes essentiels ((Président, Haut représentant et Commissaires)

Résultat des courses :

--le rejet de la vraie-fausse candidature de Tony Blair pour la Présidence du Conseil européen, à la fois par les Européens et par la plupart des Britanniques conservateurs et Travaillistes  confondus (à l'exception de Gordon Brown, pour des raisons mystérieuses)

--la nomination d'un poids superplume britannique (Lady Ashton) comme Haut Représentante pour la politique étrangère,  au lieu de David Miliband qui a préféré poursuivre ses ambitions intérieures à la tête du parti travailliste.

--la nomination de Michel Barnier comme Commissaire au Marché intérieur, y compris les services financiers, malgré l'opposition farouche de Londres. Une sorte de Waterloo à l'envers pour les Britanniques qui voient déjà la France  s'emparer de la City

5/ Morale  (provisoire) de l'histoire :

-on croyait les Britanniques plus inspirés pour la définition et la défense de leurs intérêts nationaux, spécialité dans laquelle ils sont en général meilleurs que beaucoup. Cela concerne en particulier les Conservateurs qui continuent de s'opposer à une Europe supposée être menaçante alors même que l'Europe aujourd'hui est  moins fédéraliste et plus intergouvernementale que jamais ;

-il n'y a pas de modèle économique et social unique. Il était aussi arrogant hier de considérer que seul  valait  le «modèle britannique» qu'il serait ridicule aujourd'hui de triompher  en vantant les bienfaits exclusifs (les quels d'ailleurs) du supposé «modèle français»;

-on ne peut malheureusement pas tout avoir dans la vie: Le  Royaume-Uni ne peut pas multiplier les exemptions en sa faveur au sein de l'Union européenne et prétendre en même temps diriger l'Europe, y compris dans ce qu'elle a de plus concret (marché intérieur, services financiers). Cela vaut aussi pour la France  qui, un de ces jours (le plus tôt sera le mieux) devra se relever de son grand  écart  traditionnel entre ses déclarations d amour pour l'Europe et sa pratique souverainiste

-puisque l'Europe de demain va redonner du pouvoir aux Etats (et au Parlement européen) et que les gouvernements des 27 pays membres sont parvenus à leurs fins, nommer les personnalités les plus insignifiantes  à la tête de l'Europe (Rompuy, Ashton), qu'au moins, ils aient l'intelligence d'unir leurs forces nationales pour coordonner leurs politiques et se montrer unis vis-à-vis de l'extérieur (Etats-Unis, Chine, Russie, Inde). Sur ce point Français,  Britanniques et Allemands ont une responsabilité  particulière. Cela fait  tellement longtemps qu'on attend qu'ils se décident à l'exercer.

G. Le Hardy

Image de Une: La reine Elizabeth retourne à Buckingham Palace après avoir passé les troupes en revue Kieran Doherty / Reuters

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Diplomate français
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