Monde

Afghanistan: il faut plus de soldats (peut-être)

Fred Kaplan, mis à jour le 02.12.2009 à 8 h 44

Le chroniqueur militaire américain de Slate avoue qu'il n'arrive pas à savoir quelle est la bonne stratégie en Afghanistan.

Marines américains en patrouille en Afghanistan Goran Tomasevic / Reuters

Marines américains en patrouille en Afghanistan Goran Tomasevic / Reuters

Les chroniqueurs sont censés avoir des points de vue tranchés et les exprimer avec une certaine fermeté. Dans la mesure où je signe une chronique intitulée «War Stories» («Articles de guerre»), la moindre des choses qu'un lecteur peut attendre de moi, c'est que je livre un avis clair sur la question des renforts à envoyer en Afghanistan ou du retrait.

Récemment, un ami m'a dit qu'il n'arrivait pas vraiment à savoir comment je me positionnais sur ce sujet. Je lui ai confié que moi non plus.

Je dois le reconnaître, j'ai littéralement fait le tour de la question dans mes articles. Tout en évitant de m'y confronter de plein fouet. A chaque fois que j'ai proposé ou préconisé une stratégie particulière, j'ai bien pris soin de préciser que c'est une approche qu'Obama doit adopter si et seulement s'il décide de renforcer l'engagement des Etats-Unis dans la guerre. J'ai parfois conclu mes papiers par une mise en garde ou une question rhétorique suggérant qu'un engagement accru n'était peut-être pas une bonne solution. Et puis, j'ai arrêté net de prendre position ou de dire si Obama doit ou ne doit pas envoyer plus de soldats en Afghanistan ou si cette décision est bonne ou mauvaise.

Le pour et le contre

Pourquoi? Cette guerre me tourmente à tel point que je me retrouve à faire ce qu'un chroniqueur doit normalement éviter à tout prix: être ambivalent. J'ai pesé le pour et le contre. Quelle que soit la théorie à laquelle on adhère, il existe des arguments valables pour la défendre. Et il y a encore plus d'arguments sérieux pour détruire chaque théorie. Du coup, si c'est à moi qu'il incombait de prendre la décision fondamentale, je ne sais pas ce que je ferais.

Comme lorsqu'il s'agit d'affronter les complexités de la vie, le premier réflexe est de fuir. Mais si nous options pour un retrait pur et simple, il y a de fortes probabilités que les talibans prennent, en l'espace de quelques semaines, Kaboul et la plupart des autres villes afghanes qui les intéressent. Certes, les talibans ne sont pas Al-Qaïda, mais il fait peu de doutes qu'ils donneraient asile à l'organisation terroriste et s'allieraient à elle (comme ils l'ont fait quand les Soviétiques furent contraints de se retirer du pays). Or cela renforcerait Al-Qaïda dans son combat contre le Pakistan et les Etats-Unis, entre autres.

On peut évidemment contester cette théorie, en tout cas si l'on considère le danger direct pour les Etats-Unis. Il est vrai qu'Al-Qaïda peut planifier des attentats sur le sol américain depuis d'autres lieux sûrs, ne seraient-ce que depuis des appartements privés situés dans des villes occidentales. Pour autant, il serait naïf de croire que quitter l'Afghanistan n'aurait pas de conséquences plus larges.

Victoire pour les forces anti-américaines

Voici un autre problème que poserait le retrait d'Afghanistan. Il signalerait - à juste titre ou non - une immense victoire pour les forces anti-américaines de manière générale. Si nous laissions l'Afghanistan aux mains des talibans (et, par extension, à Al-Qaïda), en particulier après cet engagement prolongé, quel autre peuple ferait confiance aux Etats-Unis - ou à d'autres éventuels alliés - pour venir les protéger contre des insurgés? Aucun, et on ne pourrait pas vraiment le leur reprocher.

Cette théorie me gêne pour deux raisons. D'abord parce qu'elle nous rappelle l'épisode du Vietnam, au cours duquel les Etats-Unis se sont «ruinés» et ont perdu leur «crédibilité», pâtissant d'un «effet domino», car l'armée américaine est restée longtemps dans le pays alors que cette guerre était déjà largement considérée comme une terrible erreur. Mais, en fait, ce n'est pas comparable avec l'Afghanistan. Les talibans ne sont pas le Vietcong et Ben Laden n'est pas Ho Chi Minh. Cette fois, on ne peut pas dire que l'ennemi revendique justement le pouvoir. Par ailleurs, les enjeux sont bien plus élevés: la domination des communistes dans le Sud-Vietnam n'a jamais représenté une véritable menace pour la sécurité des Etats-Unis. En revanche, si Al-Qaïda venait à contrôler un vaste territoire d'Asie du Sud, ce serait un vrai danger.

La seconde raison pour laquelle je suis mal à l'aise avec cette idée, c'est parce qu'on peut utiliser cet argument (et ce sera sûrement le cas) pour justifier un maintien des troupes en Afghanistan, quand bien même cette guerre serait inutile. On imagine aisément les généraux, d'ici un an, expliquant à Obama: «Trois bataillons supplémentaires devraient faire l'affaire, Monsieur le président» ou «Monsieur le président, si nous opérons un retrait des troupes maintenant, cela sapera sérieusement notre crédibilité.»

Retrait

Mais cette partie-là est purement théorique puisque, qu'on s'en réjouisse ou non, aucun haut placé de l'administration Obama n'a préconisé un retrait total. Le retrait est une option tentante seulement si toutes les autres apparaissent comme juste un peu moins désastreuses.

Maintenir le nombre de soldats actuellement présents en Afghanistan, avec éventuellement de nouveaux aménagements, est une autre option intéressante. Mais c'est aussi la meilleure recette pour une guerre interminable. Le refrain que l'on entend constamment de la bouche des soldats et de leurs commandants sur le terrain (confirmé par tout journaliste qui passe un certain temps à leurs côtés) est qu'ils souffrent du manque de moyens. Même quand le président Obama décide de mettre en place des nouvelles stratégies - traque des terroristes, protection des foyers de population ou les deux -, les effectifs actuels sont insuffisants pour poursuivre la guerre avec de bonnes chances de succès.

Les troupes américaines, à leur niveau actuel, peuvent vraisemblablement tenir les talibans à distance et empêcher l'Afghanistan de se désagréger. Mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Parce que la guerre se transforme en course d'endurance, et que nous ne sommes pas armés pour la remporter. (Bien sûr, beaucoup de soldats américains sont restés en Allemagne de l'Ouest et en Corée du Sud pendant plusieurs dizaines d'années - certains d'ailleurs sont encore stationnés dans ce pays -, mais il s'agissait de guerres de dissuasion, et non pas de guerre impliquant de se battre et de mourir.)

Quid d'une «guerre à distance» reposant sur des forces d'opérations spéciales et des frappes aériennes? Dans l'absolu, cela pourrait être une bonne idée. Mais avec cette option, on fait abstraction des réalités concrètes de la guerre: l'armée a besoin de renseignements très précis sur la localisation de ses ennemis. Or pour obtenir ces renseignements, il faut poster des troupes sur le terrain - et plus qu'une poignée de commandos - dont la mission est aussi de gagner et de cultiver la confiance de la population locale.

Il y a quelques mois, le sénateur Carl Levin, président de la commission des services armés, a proposé de miser davantage sur l'entraînement que sur le combat, et de ne pas envoyer de renforts tant que l'armée afghane n'aura pas grandi de manière significative. Cette proposition est sensée. En début d'année, le secrétaire à la Défense, Robert Gates, avait déclaré que le développement de l'armée afghane était la clé du succès (et d'une sortie réussie des Etats-Unis). Au mois de mars, quand Obama a décidé d'envoyer 21.000 hommes supplémentaires en Afghanistan, Gates en a affecté 4.000 à l'entraînement des soldats afghans.

Cependant, dans cette guerre, l'«entraînement» des troupes afghanes se fait généralement sur le tas, et pas tellement sous forme d'exercices militaires sur des bases (bien que ce genre d'entraînement existe aussi). Les soldats américains se consacrent plutôt à diriger et à observer leurs homologues afghans, et à se battre à leurs côtés sur le terrain. Autrement dit, d'une part, la frontière entre les «troupes de soutien» et les «troupes de combats» est encore floue. D'autre part, à court terme (c'est-à-dire ces prochaines années), il est peu probable qu'un nombre suffisant de militaires afghans aient suivi un entraînement rapide et assez complet pour pouvoir maintenir l'ordre dans le pays de façon autonome.

Venons-en maintenant à la stratégie qu'Obama devrait annoncer, non sans peser ses mots, dans son discours de ce mardi (dans la nuit du 1er décembre, heure de Paris). Précisons que les fuites de la presse au sujet des décisions militaires ne se sont pas toujours vérifiées. Obama, dit-on, devrait envoyer plusieurs dizaines de milliers d'hommes supplémentaires - peut-être pas les 40.000 demandés par le général McChrystal, le commandant en chef des forces américaines en Afghanistan, mais un nombre pas si éloigné.

La question fondamentale, en fait, n'est pas tant le nombre exact de soldats qu'Obama enverra, mais plutôt la mission qui leur sera assignée (et on ne sait pas encore ce qu'il a prévu de ce côté-là non plus). On peut toutefois d'ores et déjà s'interroger.

Contre-insurresction

S'il opte pour une stratégie de contre-insurrection (axée davantage sur la protection de la population que sur la traque des terroristes), les calculs du manuel de l'armée consacré aux opérations de terrain prévoient environ 400.000 hommes. Et, même avec les suppositions les plus optimistes du monde, il est impossible que les Etats-Unis, l'OTAN et les armées afghanes réunies puissent rassembler prochainement ne serait-ce qu'un nombre proche de celui-là.

C'est pourquoi la stratégie d'Obama devrait consister, dans une large mesure, à cultiver les relations avec les chefs de tribus pachtounes pour combattre les talibans, en poussant les groupes talibans relativement modérés à se retourner contre les groupes activistes. En clair, il s'agit d'acheter les gens, grâce à la persuasion, de l'argent, des armes, des munitions, un soutien logistique ou la fourniture de services de base.

Il y a longtemps que le général David Petraeus, chef du commandement central, soutient que le succès en Afghanistan repose, dans une certaine mesure, sur la conclusion d'un accord avec les ennemis. «C'est comme ça qu'on met fin à ce genre de conflits», a-t-il expliqué dans un discours datant d'octobre 2008. Et d'ajouter: nous n'avons «pas d'autre choix que la réconciliation».

Petraeus est très adroit dans ce domaine, comme il l'a montré en 2003 à Mosoul en tant que commandant de la 101ème division aéroportée et, en 2007, avec les «Conseils du réveil sunnite», en qualité de commandant de l'ensemble des forces armées en Irak.

Néanmoins, l'application de ces principes à l'Afghanistan suppose plusieurs difficultés. En premier lieu, le général Petraeus avait quelque chose à offrir aux sunnites irakiens. A Mosoul, il a distribué des emplois (aussi longtemps qu'il y avait de l'argent, mais, hélas, cela n'a pas duré bien longtemps). Dans le cadre du «Réveil», il a proposé une alliance militaire après avoir fait reconnaître aux chefs de tribus (à l'origine de la prise de contact) que les terroristes d'Al-Qaïda représentaient une plus grande menace que les occupants américains. Petraeus et McChrystal essaient maintenant de concrétiser le même type d'accords en Afghanistan, mais ce n'est pas évident qu'ils puissent proposer des contreparties convaincantes aux Pachtounes insurgés ou neutres.

Situation complexe

Deuxièmement, aussi intelligents soient ces deux généraux et nombre de leurs conseillers, à quel point connaissent-ils le fonctionnement de la politique tribale afghane? Ils savent une chose, elle est bien plus complexe que les divisions ethniques en Irak. Là-bas, les chefs sont connus pour changer et rechanger de camp sur des coups de tête ou à la moindre provocation. (Le premier chapitre du livre de Dexter Filkins (2008) The Forever War (La guerre éternelle) aborde cette question.)

Les Etats-Unis n'ont jamais livré ce genre de guerre (sauf si on compte celle des Philippines, qui a duré 40 ans et a présenté un niveau de violence qui ne serait jamais toléré aujourd'hui). Même en Afghanistan, nous n'avons pas connu ce genre de guerre. (Comme on dit chez nous, nous ne nous battons pas depuis huit ans, mais plutôt depuis un an, huit ans d'affilée.) S'y mettre maintenant, comme même certains défenseurs de l'«escalade» le reconnaissent, est un pari extrêmement ambitieux dont les chances de gagner sont faibles.

En résumé, l'option d'un engagement renforcé pourrait être la bonne si elle s'avérait fructueuse, mais les chances de succès sont minces (quoique non nulles). Toutes les autres options semblent insatisfaisantes, mais il se pourrait qu'elles soient moins coûteuses sur le plan financier et humain pour les Etats-Unis (mais pas nécessairement).

Quelle voie est la moins rebutante? Je l'ignore. D'où mon ambivalence...

Je suppose que si le président Obama a participé à tant de réunions avec ses conseillers à la sécurité nationale sur ce dossier - neuf, plus un dixième dimanche soir - c'était pour être sûr de bien comprendre leurs requêtes et leurs arguments. Parce qu'il voulait dépasser ses propres ambivalences. Le président devait avoir une raison valable (et pas se contenter d'une rationalisation) pour justifier sa décision, quelle qu'elle soit. Il fallait qu'il soit convaincu qu'elle est sensée et qu'elle peut fonctionner. Car il va ensuite devoir la défendre avec assurance devant la Chambre des représentants, la population américaine et le monde entier. Espérons qu'il ait tranché dans le bon sens. Un chroniqueur peut se permettre d'être ambivalent, pas un président.

Fred Kaplan

Traduit par Micha Cziffra

Image de Une: Marines américains en patrouille en Afghanistan Goran Tomasevic / Reuters

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