Monde

A quoi servent les drones de Daech?

Antoine Hasday, mis à jour le 22.02.2017 à 14 h 57

Depuis janvier, ces engins sont omniprésents dans les vidéos de l’Etat islamique. Simple outil de propagande, ou véritable menace pour la coalition?

Les forces spéciales irakiennes anti-terroristes ciblent un drone de l'Etat islamique, le 8 janvier 2017 près de Mossoul | Dimitar DILKOFF / AFP

Les forces spéciales irakiennes anti-terroristes ciblent un drone de l'Etat islamique, le 8 janvier 2017 près de Mossoul | Dimitar DILKOFF / AFP

Le 2 octobre 2016, deux soldats français du CPA 10 sont grièvement blessés à Erbil (Irak) par un drone piégé de l’EI, qui tue deux Peshmergas. Depuis le mois de janvier, les apparitions de ces engins se multiplient, notamment à Mossoul. Selon des documents internes de l’EI retrouvés dans la ville, puis analysés par le Combating Terrorism Center, l’organisation djihadiste s’intéresse d’abord aux drones dans le but d’effectuer des missions de reconnaissance. Ensuite, elle généralise leur utilisation et cherche à les armer. Trois types d’engins, souvent modifiés, sont privilégiés: des «ailes volantes», notamment Skywalker X7 ou X8, des quadricoptères de type Phantom, et des machines fabriquées artisanalement, ressemblant à des avions miniatures.

«Les drones de l'EI ont d'abord été utilisés pour la reconnaissance et l'observation des positions adverses en vue des attaques. En décembre 2014, ils sont par exemple mobilisés à Deir Ezzor (Syrie). Dès 2015, l'emploi des drones est bureaucratisé et les engins sont produits par une katiba spéciale. La même année, l'EI commence à tester l'armement de ses drones. Un rapport interne de l’organisation, retrouvé à Ramadi en février 2016, montre que l'EI cherche à les équiper de missiles sol-air portables SA-7. A partir de l'automne 2016, l’organisation commence à utiliser des drones armés ou piégés. Le 24 janvier 2017, l'EI fait pour la première fois la publicité de l'emploi de ses drones armés», explique Stéphane Mantoux, observateur du conflit syrien, auteur du blog Historicoblog et analyste pour France-Soir.

Pourquoi l'Etat islamique s'est-il mis à utiliser des drones? Le site Defense One distingue plusieurs fonctions pour ces drones. Premièrement, le bombardement des positions ennemies. Pour cette mission, l’organisation bricole notamment des quadricoptères, qu'elle équipe d'un mécanisme artisanal de largage. Ils embarquent principalement des grenades (modifiées) de 40 mm, normalement conçues pour un lance-grenades MK19. Deuxièmement, l’attaque-suicide: soit le drone piégé explose sur la cible, soit il fait semblant de s’écraser, avant d’exploser à l’approche d’unités ennemies. La fonction rejoint alors celle d’un véhicule kamikaze (VBIED). Troisièmement, comme cela a déjà été mentionné, la reconnaissance et le renseignement. Un drone peut fournir depuis le ciel de précieuses informations et une vision du champ de bataille en temps réel, qui aideront à guider des tirs de mortiers, de roquettes, une offensive terrestre ou le trajet d'un véhicule-suicide.

«En décembre 2015, une vidéo militaire de la wilayat al-Anbar montre un assaut dans la ville de Ramadi conduit en temps réel par drone. Ce dernier relaie les images à un poste de commandement, qui guide les troupes au sol grâce aux images fournies par l’engin. Les attaques avec plusieurs drones armés sont visibles dès le mois d'octobre 2016 à Deir Ezzor, et deviennent très fréquentes en janvier-février 2017 à Mossoul. Depuis, l'EI a publié des reportages photos de bombardements par drones armés autour de Mossoul et à l'ouest de Palmyre en Syrie en Syrie. L'emploi tend donc à se généraliser», détaille Stéphane Mantoux.

Le développement du recours au drone

A Mossoul, où ils sont le plus visibles, les dégâts des drones restent limités mais s'accroissent progressivement, selon le site d'information Iraqi News. Le 26 janvier, ils blessent trois personnes. Le 6 février, «l'agence de presse» pro-EI Yaqeen annonce dans un communiqué que ses engins volants ont provoqué un total de quatorze morts et vingt-cinq blessés, en l'espace de trois jours. Le 8 février, une personne est tuée et dix-neuf sont blessées dans des bombardements effectués par des drones de l'EI.  Le 15 février, la frappe d'un engin volant sur un marché fait trois morts. Le 18 février, une autre attaque fait trois morts et dix blessés. Le 20 février, neuf personnes sont tuées dans plusieurs frappes de drones de l'EI, dont une impliquant un missile. Le 21 février, d'autres attaques font neuf morts et six blessés.


Avec au moins vingt-cinq morts et trente-huit blessés à Mossoul, les dommages causés par les drones sont faibles au regard de ceux provoqués par les kamikazes, notamment avec des véhicules transformés en engins explosifs (VBIED). Entre octobre et novembre 2016, l'EI a revendiqué 137 attaques-suicides qui auraient causé la mort d'environ 3.000 personnes (selon ses propres chiffres). En l'espace d'une semaine de novembre 2016, les kamikazes de l'EI auraient provoqué la mort de 879 personnes, toujours selon l'organisation djihadiste. Toutefois, il est aujourd'hui plus difficile pour l'EI d'utiliser des VBIED à Mossoul, notamment en raison de la destruction des ponts sur le fleuve Tigre. Cela explique en partie le développement du recours aux drones.

Une arme psychologique

 

«Les drones constituent une arme psychologique: ils peuvent attaquer quasiment par surprise et être employés en nombre. Moins coûteux et long à fabriquer et mettre en œuvre que les VBIED, les drones armés ou piégés de l'EI peuvent donc représenter une gêne considérable, une menace d'un genre nouveau. L'EI se sert aussi d’eux pour ajouter un effet visuel supplémentaire à ses vidéos de propagande, en filmant les paysages, les positions adverses ou les combats depuis le ciel», analyse Stéphane Mantoux.

Face aux drones de l’EI, leurs adversaires apparaissent pour l’instant démunis. Dans une vidéo publiée par The Guardian, des soldats irakiens de la Division d’Or, pris pour cible à Mossoul par des drones de l’EI, tentent de les abattre en leur tirant dessus. Une tâche difficile –étant donnée leur taille réduite et leur grande mobilité –mais pas impossible. Cependant, d’autres solutions existent.

«Pour contrer les drones, il existe des avions spéciaux munis de dispositifs de brouillage et un fusil anti-drone expérimental, le Battelle DroneDefender, qui semble avoir été utilisé à Mossoul, au vu de certaines photos. Moins coûteux et moins longs à fabriquer et mettre en œuvre que les véhicules-suicides, les drones armés ou piégés de l'EI peuvent donc représenter une gêne considérable, une menace d'un genre nouveau», conclut Stéphane Mantoux.

Pour se protéger des drones, d’autres méthodes ont déjà fait leurs preuves. Le camouflage, thermique ou artisanal, peut permettre de leur échapper quand ils sortent de nuit. Le brouillage, l’interception des communication et le hacking de l’engin volant sont également possibles. Ces techniques ont été répertoriées avec soin par... les djihadistes eux-mêmes, dans le but d’échapper aux drones américains.

Antoine Hasday
Antoine Hasday (30 articles)
Journaliste
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