France

Faut-il craindre un second tour entre Benoît Hamon et Marine Le Pen?

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 20.02.2017 à 8 h 08

Ce scénario est vu comme le plus risqué par certains observateurs, mais l'observation des scrutins locaux depuis 2012 conduit à nuancer la capacité de la candidate frontiste à passer la barre des 50%.

Marine Le Pen et Benoît Hamon | JOËL SAGET, ERIC PIERMONT / AFP.

Marine Le Pen et Benoît Hamon | JOËL SAGET, ERIC PIERMONT / AFP.

Même les médias étrangers le disent, l’élection présidentielle des 23 avril et 7 mai s'annonce «la plus folle de tous les temps». Impossible de savoir qui va être au second tour, tant les sondages sont serrés. Et, ces derniers temps, il est un scénario qui semble particulièrement inquiéter les observateurs: celui d'un second tour entre Benoît Hamon et Marine Le Pen.

Le 8 février, l’éditorialiste Bruno Roger-Petit citait, dans une chronique pour le site Challenges, un courageux député socialiste anonyme: «C’est dramatique, mais c’est la vérité… Si Benoît était au second tour de l’élection face à Marine Le Pen, le risque existerait de la voir gagner…» Selon des propos rapportés par le Canard enchaîné, François Hollande n'exclut pas, face à des campagnes Hamon, Macron et Fillon qu'il juge sévèrement, une victoire de la candidate frontiste: «Toute cette débauche d'énergie pour m'empêcher de me présenter et pour se retrouver avec Le Pen aux portes du pouvoir...»

En cause, selon ces analyses inquiètes, le fait que le candidat du PS serait bien trop à gauche aux yeux des électeurs de Macron et Fillon, qui seraient alors tentés par l'abstention, voire par le vote FN pour ces derniers, Fillon lui-même ayant souligné la porosité des deux électorats. «Si c’est un duel droite-Front national, l’électorat de gauche respecte le front républicain. À l’inverse, dans un duel gauche-FN, on voit un report significatif de l’électorat de droite sur le candidat frontiste dans une logique de faire battre la gauche», note Jérôme Fourquet, directeur du Département opinion publique à l'Ifop.

La candidate du FN séduit actuellement un quart de l'électorat au premier tour, ce qui signifie qu'il lui faudra en convaincre autant –9 à 10 millions d'électeurs supplémentaires– au second. Mais ce dans un contexte où le score cumulé des trois candidats les plus à droite (Fillon, Dupont-Aignan, Le Pen) est pour l'instant évalué entre 45% et 50% par les différents instituts, tandis que les cinq candidats de gauche (Arthaud, Poutou, Mélenchon, Jadot, Hamon) plafonnent à 30%, voire moins. Et comme le Brexit ou la victoire de Donald Trump ont prouvé, ces derniers mois, que les cas de figure les plus improbables pouvaient se réaliser...

Pour l'instant, un scénario qui verrait Benoît Hamon arriver au second tour paraît peu probable (le candidat socialiste accuse cinq à neuf points de retard sur la deuxième place, selon les enquêtes publiées depuis le début du mois de février) et n'a pas été testé par les sondeurs, contrairement à Macron-Le Pen ou Fillon-Le Pen, où la candidate frontiste est systématiquement donnée battue. En revanche, des duels Valls-Le Pen ou Hollande-Le Pen avaient plusieurs fois été testés ces dernières années, la candidate frontiste étant à plusieurs reprises affichée gagnante dans le second cas de figure.

La droite veut garder son leadership face au FN

Une analyse récemment publiée par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) vient nuancer quelque peu ce pessimisme ambiant, en montrant que le Front national éprouve encore des difficultés à séduire une majorité de l'électorat de la droite quand celle-ci est éliminée au premier tour. Signée Jérôme Jaffré, directeur du Centre d’études et de connaissances sur l’opinion publique (CECOP), elle se fonde sur les résultats des élections départementales et régionales de mars et décembre 2015.

Lors des premières, «sorte de mini-répétition d’un scrutin législatif», l’analyse montre que les électeurs de droite «ont préféré voter en majorité pour un binôme de gauche dans les duels de second tour gauche-FN». Dans les 294 cantons qui présentaient ce cas de figure, la gauche a remporté la victoire 274 fois, soit dans 93% des cas. De plus, les vingt victoires du Front national «correspondent chaque fois à des situations spécifiques. 7% de victoires, c’est très marginal», nous explique Jérôme Jaffré. Surtout, l'auteur note que la gauche a progressé davantage dans l’entre-deux tours que le Front national (12,8 points contre 9,5 en moyenne). Une première depuis 1992.

Une évolution à laquelle le chercheur trouve deux explications. D’une part, entre 2012 et 2015, les électeurs de droite les plus «FN-compatibles» ont «rejoint dès le premier tour le vote FN», ce qui le prive de ces réserves. D’autre part, un Front national vainqueur «peut apparaître comme la force dominante, au risque de renvoyer la droite classique au rang de force secondaire»: les électeurs de droite tentent donc de réduire le risque.

Cette constatation se confirme dans treize cantons où, malgré un duel gauche-FN, le total des voix de droite (divisée, et donc éliminée) dépassait au premier tour celui de la gauche. Systématiquement, la gauche l’a emporté contre le candidat lepéniste, avec une «part significative, les deux tiers, qui se reportent sur la gauche», nous affirme Jérôme Jaffré, qui insiste bien sur ce 13-0, «avec un écart massif».

Une porosité réelle, mais pas totale

En 2012, les législatives ont montré une porosité réelle entre les électorats UMP et FN au second tour, mais pas totale, le FN n'étant pas parvenu pas à l'emporter face au PS en duel, même dans des situations favorables. Cela a notamment été le cas à Marseille et en Arles, dans les Bouches-du-Rhône, où Stéphane Ravier et Valérie Laupies ont plafonné à 49% au second tour alors que le total droite-extrême-droite dépassait 50% au premier. Et que la région passe pour celle où les deux électorats sont les plus poreux...

Trois ans plus tard, lors d'une législative partielle dans le Doubs, la frontiste Sophie Montel a plafonné à 48,6% des voix alors que le total FN-UMP du premier tour dépassait les 59%: selon une analyse publiée par notre chroniqueur Joël Gombin, auteur du livre Le Front National (Eyrolles), un quart des électeurs UMP se sont alors reportés sur le PS au second tour, et la moitié sur le FN.

En 2012, les vingt duels entre la gauche et le FN au second tour étaient concentrés dans des régions plutôt frontistes (cinq dans les Bouches-du-Rhône, trois dans le Nord et quatre dans le Pas-de-Calais). Aux départementales de 2015, en revanche, le nombre de duels a fait que les duels entre la gauche et le Front national dans les départements étaient «assez bien répartis sur toute la France», déclare Jérôme Jaffré: «Il y en a évidemment moins en Bretagne, en Pays de la Loire ou dans le Centre mais, dans l'ensemble, le FN est devenu un vote national.» Ce qui explique peut-être la poussée plus modeste du FN au second tour dans des régions où la droite est plus réticente à se reporter sur lui.

Plus récemment, les régionales, organisées quinze jours après les attentats du 13 novembre, ont aussi offert des cas de figure intéressants, même si aucun second tour n'y opposait en duel la gauche au FN. Non seulement le FN y a systématiquement sous-performé ses intentions de vote du second tour dans les régions où il avait une chance de victoire (Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes, Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Provence-Alpes-Côte-d'Azur...) mais deux triangulaires ont montré la complexité du comportement de l'électorat de droite dans les régions où la gauche paraissait la mieux placée des deux grands partis de gouvernement.

Dans la région Occitanie (ex-Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées), le FN est arrivé en tête au premier tour devant une gauche divisée et la droite. Au second tour, la formation frontiste, passée de 32% à «seulement» 34%, n'a pourtant pas bénéficié d'un effet de «vote utile» alors que la droite, même si elle ne s’était pas retirée, était clairement hors de position pour l'emporter. Seulement 7% des électeurs de droite du premier tour ont voté pour la liste de Louis Aliot, selon l’Enquête électorale française, et le même pourcentage a opté pour la gauche.

Dans la région Bourgogne-Franche-Comté, qui s'est jouée dans une triangulaire presque parfaitement équilibrée (34,7% pour le PS, 32,9% pour la droite, 32,4% pour le FN), la candidate frontiste a progressé de moins d'un point au second tour alors qu'elle devançait la droite de plus de 7 points au premier. «Et c’était une période où le Front national était déjà assez puissant et où la gauche était détestée par les électeurs de droite», rappelle Jérôme Jaffré. «Donc entendre que Marine Le Pen a des risques d’être élue, cela me semble excessif. Même si la politique française est en état de décomposition.»

«C’est le nom de Hamon qui sera associé à l’échec historique de la gauche si Marine Le Pen l'emporte»

Dans sa note, le politologue pointe que dans les faits, on est loin du «ni-ni» institué par l’UMP et Nicolas Sarkozy, et que l'électeur prend souvent à contre-pied les consignes de vote:

«Au contraire, quand les états-majors de la droite se prononçaient pour un Front républicain, leurs électeurs étaient nombreux à aller vers le FN; et quand est fait le choix du “ni-ni”, ils vont massivement voter et davantage pour le Parti socialiste…»

De cette façon, le système «UMPS» tant décrié par les dirigeants frontistes existe bien, explique Jérôme Jaffré dans son analyse. Mais il est surtout le résultat d'une volonté des électeurs de droite et de gauche qui adoptent «le comportement le plus adéquat en vue de faire obstacle à l'élection d'un représentant du Front national, même si celui-ci sort nettement en tête du premier tour».

Joël Gombin pense lui qu’il est «à peu près impossible que Marine Le Pen gagne l’élection présidentielle» et pointe également l'impact assez faible des consignes de vote:

«Il y a d’autres variables locales qui viennent jouer. Je pense qu’il n’y a pas une influence majeure des mots d’ordre. Pour les Français, il y a une mobilisation contre le Front national qui est plus forte à gauche qu’à droite. Dans toutes les configurations, cela rend la victoire du Front national au second tour difficile et improbable. À voir s’il en va de même aux législatives.»

Mais le principal effet du Front national, c’est surtout qu’il rend «presque aléatoire le résultat des élections» selon lui, puisque l'autre «survivant» du premier tour devient automatiquement le favori du second:

«Au fond, ça se joue sur l’ordre d’arrivée, sur la participation qui détermine la qualification au second tour... Des éléments assez conjoncturels et peu structurels. Cela contribue à ternir le lien entre la population et ses représentants.»

Nul doute que la plupart des candidats aimeraient profiter de ces «éléments conjoncturels» pour se retrouver au second tour face à Marine Le Pen, mais que celui pour qui cela sera le cas, si la qualification de la présidente du FN se confirme, ressentira une pression énorme. Benoît Hamon vient d'ailleurs de mesurer en termes dramatiques l’ampleur d’un possible échec dans une interview accordée aux Inrockuptibles:

«Je me rends compte que c’est le nom de Hamon qui sera associé à l’échec historique de la gauche si Marine Le Pen remporte la présidentielle. On oubliera ce qui s’est passé avant, le 21-Avril, les défaites antérieures. C’est le nom de mon grand-père, de mon père, de mes enfants, qui sera synonyme de ce naufrage historique. Je suis parfaitement lucide sur la gravité du moment.»

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (62 articles)
Journaliste à Slate.fr
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