Monde

Donald Trump et Benjamin Netanyahou n’avaient rien à se dire

Fred Kaplan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 16.02.2017 à 17 h 49

Et Trump, dans son ignorance crasse de la politique au Moyen-Orient, est tombé dans le panneau face à un Netanyahou venu pour que le président américain lui réaffirme son amour.

Donald Trump et Benjamin Netanyahou lors d'une conférence de presse à Washington, le 15 février 2017 | SAUL LOEB / AFP

Donald Trump et Benjamin Netanyahou lors d'une conférence de presse à Washington, le 15 février 2017 | SAUL LOEB / AFP

La rencontre de ce mercredi entre Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou montre que le président américain ne comprend rien à la politique du Moyen-Orient ni à ce que nécessiterait un traité de paix avec les Palestiniens.

Trump est convaincu qu'il suffit d'avoir envie de conclure un accord pour faire la moitié du travail et que son amitié avec Netanyahou le rapproche encore plus de ce but. Il ne comprend pas qu’à ce stade, Netanyahou n’a ni besoin ni envie d’un accord de paix avec les Palestiniens. Et les Palestiniens non plus d’ailleurs, ni les pays arabes sunnites—l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Jordanie et les Émirats Arabes Unis—que Trump veut traîner de force jusqu’à la table des négociations.

Israël a amélioré sa sécurité au cours de l’année écoulée en formant une alliance avec les dirigeants arabes sunnites, qui partagent une haine de l’Iran et des milices chiites. Cette alliance est sur le point de se consolider grâce à un accord par lequel Israël s'engagerait à partager les renseignements dont il dispose sur leurs ennemis communs. C’est pour cette raison que démarrer des pourparlers avec les Palestiniens est bien la dernière chose qu’aucun d’entre eux ne souhaite. Les dirigeants arabes doivent continuer à soutenir les Palestiniens au moins verbalement, s’ils ne veulent pas déclencher de nombreuses protestations au sein de leur propre peuple. Et c’est pour la même raison qu’ils ne peuvent se permettre d’être vus en train de signer trop ouvertement des accords avec Israël. Prendre place dans les pourparlers de paix israélo-palestiniens –ce que Trump veut qu’ils fassent dans le cadre de ce qu’il appelle une approche «de l’extérieur»– risquerait de mettre sur la table toutes les questions qu’ils veulent éviter d’aborder.

«Ça ne déborde pas d’optimisme»

Lors de la conférence de presse, Netanyahou n’aurait pas pu exprimer plus clairement son hésitation à mettre les pieds dans cette histoire. À un moment, Trump a déclaré avec enthousiasme: «Je crois que nous allons conclure un accord. Ça pourrait bien être un accord plus grand et bien meilleur que les gens présents dans cette pièce ne le comprennent, alors c’est une possibilité.»

Il s’est tourné vers Netanyahou, qui restait coi. Trump a repris: «Alors voyons voir ce que qu’on fait!» Netanyahou a répondu, d’une voix presque inaudible: «Essayons.» Trump a pris le parti de rire de ses réticences. «Ça ne déborde pas d’optimisme» a-t-il jugé, avant d'apprécier, avec l’optimisme qui le caractérise, lui: «Bon négociateur.»

Netanyahou a récité la liste des éternelles conditions préalables à toute négociation sérieuse—que les Palestiniens reconnaissent Israël en tant qu’État juif et lui cèdent le contrôle et la sécurité de la Cisjordanie. Dans un monde idéal, cela pourrait être les derniers points d’une négociation de paix. Dans la vraie vie, aucun Palestinien ne les accepterait comme conditions préalables.

Autre signe de, disons, la méconnaissance de Trump de la politique de la région, sa réponse à un journaliste qui lui demandait s’il soutenait une solution impliquant l’existence de deux États—ce à quoi les derniers présidents américains se sont engagés, au moins pour la forme. Sa réponse:

«Alors je vois deux États et un État. Et c’est ce qui arrange les deux parties qui m’arrange. Je suis ravi de ce qui arrange les deux parties. Je peux m’accommoder de l’un ou de l’autre… Pour être honnête, si Bibi et les Palestiniens, si Israël et les Palestiniens sont contents, je serai content de ce qu’ils préfèreront.»

Trump n'a pas de vision stratégique

Trump s’est peut-être dit que sa réponse était rusée et pragmatique mais en réalité elle n’était ni l’une ni l’autre. Tout d’abord, les Palestiniens ne vont pas entrer dans des négociations dont l’objectif ne sera pas d’établir leur propre État. Ensuite, lors des rares occasions où ces pourparlers de paix ont porté leurs fruits, cela a été uniquement parce que les États-Unis—généralement le président lui-même—avaient poussé les deux parties à convenir d’une position commune. Les États-Unis y sont contraints parce que les deux parties sont parfaitement incapables de le faire elles-mêmes. Ce qui implique que les États-Unis doivent entrer dans les négociations avec une vision stratégique. Trump n’en a clairement pas. Le fait que l’issue des négociations lui soit indifférent en est la preuve.

Il y a plusieurs raisons à l’absence d’objectif stratégique de Trump. Premièrement, il ne pense peut-être pas en avoir besoin. Il semble croire qu’en gros, les relations internationales ne sont pas très différentes des transactions immobilières qui l’ont rendu riche et célèbre; tout est dans la négociation. Il ne se rend pas compte que dans le contexte de transactions immobilières, le postulat de départ—l’existence d’une société capitaliste, le corpus de lois relatif aux droits à la propriété et aux contrats—est accepté par toutes les parties. Or, souvent, les négociations de paix, surtout au Moyen-Orient, portent sur des querelles justement autour des postulats de départ.

La deuxième raison expliquant son manque d’objectif stratégique est que le Conseil national de sécurité (NSC) et ses services inter-agences n’existent pas encore. Le comité des adjoints du NSC préparent les questions à aborder et proposent des options possibles, mais Trump n'a encore nommé aucun des fonctionnaires qui vont le constituer—les vice-secrétaires ou sous-secrétaires du Département d’État, de la Défense, du Trésor etc. Pour l’instant, le secrétaire à la Défense James Mattis et le secrétaire d’État Rex Tillerson passent une bonne partie de leur temps à assurer leurs alliés que Trump ne pensait pas vraiment certaines des choses qu’il a dites et que l’engagement de l’Amérique envers leur sécurité est d’une solidité absolue. Ils n’ont pas encore trouvé le temps d’élaborer ou de discuter des politiques américaines—ni pour le Moyen-Orient, ni pour le reste, à peu de choses près.

Netanyahou perplexe

Lors de la conférence de presse, Trump a dit qu’à la fois Israël et les Palestiniens devraient faire des compromis, il s’est tourné vers Netanyahou et lui a dit: «Vous le savez, ça, pas vrai?» Il lui a également asséné: «J’aimerais vous voir freiner les implantations pendant un petit moment» avant d’ajouter: «On va trouver un moyen.» Netanyahou a eu l’air un peu perplexe, même si les Palestiniens ne vont probablement pas voir cet échange avec joie eux non plus. «Freiner» la colonisation «pendant un petit moment» est assez vague, limite fourbe, même, au vu des vastes colonisations d’Israël, de sa nouvelle loi qui légalise même les petites confiscations de terre et de la nomination par Trump de David Friedman comme ambassadeur en Israël—son avocat spécialiste des faillites, dont le point de vue sur la colonisation s’égare encore plus à droite que celle de Netanyahou lui-même. Pourtant, ceux qui cherchent ne serait-ce qu’un minuscule rai de lumière en trouveront peut-être un dans cette déclaration.

Une des curiosités de la conférence de presse Trump–Netanyahou—leur première rencontre depuis que Trump est président—est qu’elle a eu lieu juste après l’arrivée de la voiture du dirigeant israélien devant la Maison Blanche, avant que les deux hommes n’aient tenu la moindre réunion privée. D’habitude, ce genre de conférence de presse est organisée après une réunion préalable, pour que les deux chefs d’États puissent faire part des sujets qu’ils ont abordé.

Mais en réalité, à ce stade ils n’avaient rien à se dire. Netanyahou est venu à Washington pour une seule raison: entendre le nouveau président américain lui dire «Je t’aime je t’aime je t’aime» et «Je hais l’Iran je hais l’Iran je hais l’Iran.» Trump a tout bien fait comme il faut, et Netanyahou était ravi. Mais Trump se dupe lui-même s’il voit cela comme un signe de paix. Netanyahou, qui est beaucoup moins du genre à se duper lui-même, sait pertinemment qu’il n’en est rien, et il en est d’autant plus satisfait.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (132 articles)
Journaliste
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