Monde

La jeune génération roumaine ne laisse rien passer

Marianne Rigaux, mis à jour le 17.02.2017 à 14 h 42

Les parents avaient manifesté pour évincer Ceausescu en 1989. Les enfants protestent pour protéger les progrès démocratiques de leur pays.

Devant le siège du gouvernement à Bucarest, le 8 février 2017 | DANIEL MIHAILESCU / AFP.

Devant le siège du gouvernement à Bucarest, le 8 février 2017 | DANIEL MIHAILESCU / AFP.

Depuis quinze jours, des manifestations rythment le quotidien de la Roumanie. Le mouvement, énorme pour une population de 20 millions d’habitants, a grossi jusqu’à atteindre 500.000 manifestants à travers le pays, le 5 février. En décembre 1989, au plus fort de ce qu’on a appelé plus tard la «révolution roumaine», il n’y avait pas autant de monde dans les rues pour obtenir le départ de Nicolas Ceausescu.

Aujourd’hui, ce sont les «enfants de la révolution» qui crient leur colère. Une colère déclenchée par un décret pris en catimini par le gouvernement social-démocrate, le 31 janvier à 22 heures, qui dépénalisait partiellement les faits de corruption pour des sommes inférieures à 200.000 lei (environ 44.200 euros). En dessous de ce montant, pas d’abus de pouvoir. Cette mesure aurait soustrait à la justice des dizaines, voire des centaines de personnalités, élus ou fonctionnaires mis en examen ou condamnés. À commencer par Liviu Dragnea, le chef du Parti social-démocrate (PSD), majoritaire à la Chambre des députés –et qui se défend d’avoir concocté un texte sur mesure.

Cette tentative de changer le Code pénal aurait aussi mis à mal dix années de progrès dans la lutte anti-corruption. Un mal pour un bien: la perspective de ce brutal retour en arrière a provoqué un sursaut citoyen massif. Après cinq jours de protestations, la rue a obtenu une première victoire avec le retrait du décret. Puis la démission du ministre de la Justice, Florin Iordache.

Le président de la République dans la rue

Le mouvement se poursuit néanmoins, inépuisable malgré les températures négatives. Tous les soirs, à 21 heures, des milliers de personnes éclairent la nuit avec un téléphone ou une torche sur la place de la Victoire à Bucarest et dans les villes secondaires. On vient en famille, on danse, on chante, on échange des verres d’eau de vie. On demande la démission de l’intégralité du gouvernement au cri de «Voleurs».

Même le président Klaus Iohannis, de centre-droit, manifeste. Élu en 2014 sur un programme de lutte contre la corruption, en cohabitation depuis les législatives de décembre avec le PSD, il souhaite lui aussi la démission de l'ensemble du gouvernement. «Si le PSD, qui a créé cette crise, ne la résout pas d'urgence, je vais convoquer les partis politiques pour des consultations en vertu de mes prérogatives», a-t-il menacé.

Seul hic: la Constitution roumaine limite les pouvoirs du président, qui peut seulement jouer un rôle de médiateur entre le Sénat et la Chambre des députés. Klaus Iohannis a toutefois obtenu du Parlement l'autorisation d'organiser un référendum consultatif sur les questions de la lutte anti-corruption et de la grâce accordée aux condamnés. Un geste symbolique pour permettre au peuple roumain de s'exprimer, mais moins fort qu'une dissolution.

«Ils ont été formés dans une société libre et démocratique»

Les sociaux-démocrates, héritiers de l'ancien Parti communiste roumain, sont revenus au pouvoir en promettant l’augmentation des salaires et des retraites. Ils bénéficient d’un fort soutien dans l’électorat âgé et rural, encore majoritaire dans le pays. La Roumanie est donc aujourd’hui coupée en deux, entre les élites urbaines progressistes et les campagnes pro-PSD.

Dans la foule des manifestants, deux générations cohabitent, celle qui a réclamé la fin de la dictature communiste et la suivante, qui a grandi dans la Roumanie démocratique. La première, déçue et désengagée, épuisée par une transition post-communisme qui n'en finit pas, retrouve doucement le chemin de la contestation. La seconde, morale et éclairée, résolument pro-européenne et active, ne tolère plus la corruption. Le sociologue Mircea Kivu observe ces jeunes nés à la fin de l'ère Ceausescu ou après la révolution:

«Ils n’ont pas été influencés par le régime communiste. Ils ont été formés dans une société libre et démocratique. Ils sont déterminés à la défendre. A contrario, ceux qui étaient aux premiers rangs en 1989-1990 et qui ont réussi à obtenir un régime qu’ils pensaient démocratique sont profondément déçus aujourd’hui. Ils ont renoncé à la lutte civique.»

Les deux décennies qui ont suivi la chute du communisme ont été marquées par le maintien au pouvoir des élites de l'époque et des habitudes de corruption, à petite et grande échelle. Aujourd’hui, les Roumains de 25 à 35 ans qui entraînent les manifestations ont la désagréable impression de se faire voler leur argent et leur avenir.

Ils exigent un bon coup de balai dans la classe politique et des responsables irréprochables. Majoritairement citadins et éduqués, ils veulent faire de la Roumanie un pays propre, pour eux et pour leurs enfants. Leur mot d’ordre se manifeste à travers un hashtag: #Rezist. Leur mouvement est pacifique et non-partisan.

Des jeunes reconnaissants envers l’UE

La méfiance des jeunes vis-à-vis des hommes politiques roumains s'accompagne d'une confiance accrue dans les institutions, en l'occurrence celles de l'Union européenne. Lors des manifestations à Bucarest, des coeurs «EU, we love U» sont projetés sur les bâtiments.

Si la Roumanie a réalisé de grands progrès dans la lutte anti-corruption, c’est notamment grâce à l’Union européenne. Depuis son entrée dans l’Union en 2007, le pays fait l’objet d’un «mécanisme de coopération et de vérification», c’est à dire un rapport annuel de Bruxelles sur ses efforts. Et chaque année, l’appréciation dit en substance: «C’est bien, mais peut mieux faire.»

La Roumanie a mis en place un instrument de lutte efficace: la direction nationale anti-corruption (DNA), un parquet spécial indépendant de tout ministère, redoutable et redouté. A sa tête, une jeune femme, Laura Codruta Kövesi, entourée d’une centaine de jeunes procureurs, lance des enquêtes, met en examen et fait condamner des politiques de tous bords.

Ces cinq dernières années, grâce à l'action de la DNA, 1.500 personnalités, élus ou fonctionnaires, sont passées par la case prison. Et 403 procédures judiciaires pour corruption ont été lancées rien qu'en 2016. De trou noir de la justice, la Roumanie est quasiment devenue le meilleur élève de l'anti-corruption en Europe. Ses lois en la matière sont parmi les plus strictes du monde: pour un politique, embaucher un membre de sa famille (jusqu'au deuxième degré de parenté) est passible d'une peine allant jusqu'à cinq ans de prison.

Des batailles et des victoires qui se succèdent

Les succès enregistrés par l’opération «mains propres» de la DNA ont redonné un espoir à la nouvelle génération. «La société civile s’est réveillée», constate Mircea Kivu. Et pour lui, cela a commencé en 2012, lors des manifestations contre les mesures d’austérité drastiques, qui se sont soldées par la démission du gouvernement conservateur d'Emil Boc. En 2013, les Roumains, notamment les jeunes, descendent dans la rue pour protester contre un projet de mine d’or très polluant à Rosia Montana, en Transylvanie. Le gouvernement fait un pas en arrière.

À l'automne 2015, rebelote. Suite à un incendie dans une boîte de nuit qui a tué 64 personnes, des milliers d’habitants se dressent à travers le pays. «La corruption tue» devient leur cri de détresse. Nouvelle victoire: le gouvernement social-démocrate de Victor Ponta démissionne. La dernière bataille en date remonte à l’automne 2016, lorsque le Parlement a essayé d’empêcher des poursuites contre un homme politique, Gabriel Oprea, en faisant prévaloir son immunité. Après de nouvelles manifestations, le Parlement est revenu sur sa décision.

La mobilisation historique en cours en Roumanie ne sort donc pas de nulle part. Ces sursauts démocratiques des dernières années ont fait émerger une société civile, qui s’est renforcée progressivement. Mais il y a quelques années encore, cela n’allait pas de soi de manifester. La jeunesse préférait quitter le pays pour fuir une société passive face aux dérapages de ses élites.

Une société civile qui arrive à maturité

Madalina Alexe, Roumaine de 32 ans expatriée à Paris, a participé à chacune de ces batailles avec ceux qui ont quitté le pays. Cette année comme les précédentes, il est important pour eux de faire écho à la colère qui gronde en Roumanie. Tous les soirs depuis le 1er février, 10 à 20 personnes organisent un flash mob devant l'ambassade de Roumanie à Paris. Trois manifestations ont eu lieu au Trocadéro depuis le début du mouvement, la dernière, le 5 février, réunissant plusieurs centaines de personnes. Idem à Marseille, Lyon, Strasbourg, Nantes, Caen et Bordeaux... Dimanche soir, ils seront de nouveau au Trocadéro avec leurs panneaux bleu, jaune, rouge –les couleurs du drapeau roumain.

«Depuis 2012, les batailles se succèdent et je recroise souvent les mêmes personnes. Nous souhaitons que la Roumanie devienne un pays comme les autres, un pays où l’Etat respecte ses citoyens.»

Ces jeunes Roumains qui manifestent n’ont pas voté pour les sociaux-démocrates. Beaucoup n’ont pas voté tout court, tant l’offre électorale leur semble inadéquate. Madalina Alexe reste optimiste: «Il y a une très forte prise de conscience de la part des jeunes, qui ont compris maintenant l'utilité du vote et le risque de l’abstention.»

Pour Mircea Kivu, les faits des derniers jours peuvent pousser les jeunes à retrouver le chemin des urnes. Et après? «La contestation va prendre désormais la forme d’une surveillance démocratique, portée par les jeunes. Petit à petit, la société civile arrive à maturité et devient consciente de son pouvoir.» La jeune société civile roumaine apprend encore de ses erreurs. Mais en se levant contre la corruption et pour l’Etat de droit, elle montre au reste de l’Europe son attachement à la démocratie.

Marianne Rigaux
Marianne Rigaux (11 articles)
Journaliste
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