Monde

L'assassinat du demi-frère de Kim Jong-un: des faits aux fantasmes autour de la Corée du Nord

Grégor Brandy, mis à jour le 15.02.2017 à 19 h 02

Le fils du dictateur nord-coréen a été retrouvé mort en Malaisie. Peu d'informations filtrent généralement sur la Corée du Nord. Or cet assassinat a eu un écho partout, des médias sud-coréens en passant par Twitter jusqu'aux sites français et aux tabloïds anglais.

Kim Jong-Nam, au Japon, en 2001. TOSHIFUMI KITAMURA / AFP

Kim Jong-Nam, au Japon, en 2001. TOSHIFUMI KITAMURA / AFP

Kim Jong-nam, le demi-frère de Kim Jong-un, l'actuel dirigeant nord-coréen a été assassiné dans un aéroport de Kuala Lumpur, alors qu'il tentait de se rendre à Macao, une province chinoise où il vit «en quasi-exil» depuis 2001 et après une tentative ratée d'entrée au Japon avec un faux passeport pour visiter Disneyworld. Deux femmes sont soupçonnées de l'avoir attaqué, dans une galerie marchande, avant de prendre la fuite. Kim Jong-nam est mort lors de son transfert vers l'hôpital. Une femme possédant des papiers vietnamiens a été arrêtée dans le cadre de cette affaire, rapporte l'agence de presse américaine AP.

Quand les informations sur la Corée du Nord filtrent difficilement, l'affaire a connu un retentissement international, et des reprises dans la plupart des quotidiens et sites occidentaux. En essayant de retrouver les premiers messages dans l'historique de Twitter, on découvre que c'est à 11h46 que le nom de Kim Jong-nam est mentionné en coréen pour la première fois, avec un lien vers le site de Chosun, la télévision sud-coréenne, qui assure détenir un scoop.

Sur le réseau social, les première mentions de la mort du demi-frère du leader nord-coréen de la part d'anglophones remontent à 11h57, quand un homme indique que la chaîne sud-coréenne Chosun assure que Kim Jong-Nam a été empoisonné par une femme des services secrets en Malaisie. 

Dans les minutes qui suivent, l'agence de presse sud-coréenne Yonhap confirme la mort de Kim Jong-Nam sur son site et son compte Twitter, sans plus de détails. L'information est relayée par des journalistes anglophones sur le réseau social.

«Yonhap dit que Kim Jong-nam, le frère de Kim Jong-Un a été assassiné en Malaisie. Il est plus vieux des fils de l'ancien leader Kim Jong-il»

Le cas Wikipédia

La page Wikipédia de Kim Jong-nam est, elle aussi, rapidement modifiée pour indiquer sa mort, comme le remarque justement un journaliste du Wall Street Journal basé à Séoul en Corée du Sud. Mais elle l'est bien plus tôt que les annonces des journalistes occidentaux, puisque dès 11h12, un contributeur rapporte sa mort, sans toutefois notifier sa source. Quelques minutes après ce même contributeur corrige la page de l'encyclopédie et parle de rumeurs qui commencent à se propager. À 11h23, soit une trentaine de minutes avant les premiers journalistes anglophones sur Twitter, et une vingtaine de minutes avant le premier site, ils confirment cette information et mentionnent comme source la chaîne de télévision sud-coréenne Chosun, qui assure détenir le scoop.

L'information se propage rapidement, même si les circonstances ne sont pas connues. Avant de publier leurs articles, les correspondants de Reuters, du Financial Times, du Times londonien, ou encore du Washington Post ont pour beaucoup tweeté la nouvelle –certains en renvoyant vers des sites sud-coréens comme Chosun ou Yonhap–, avant de publier leurs articles. Leurs tweets sont ensuite retweetés des dizaines voire des centaines de fois, démultipliant ainsi le nombre de personnes au courant. 

Les tabloïds jouent sur les fantasmes

Certains sites de tabloïd comme le Daily Mail reprennent vite l'information. À 12h37, le site britannique publie la nouvelle, le titre est assez explicite: «Le demi-frère playboy de Kim Jong-Un est “assassiné sur les ordres du dictateur nord-coréen par deux femmes qui l'ont attaqué avec des flèchettes empoisonnées en Malaisie”». Kim Jong-nam est ainsi présenté comme un playboy attaqué par deux femmes sur ordre de son demi-frère, citant des «spéculations». Le Sun publiera l'information une heure plus tard, vers 13h30, en se demandant pourquoi il se cachait en Malaisie, jouant à plein avec les fantasmes des lecteurs autour de la Corée du Nord.

Les agences comme Reuters et l'AFP s'en tiennent aux faits. Reuters publie une première dépêche un peu avant 13 heures, que le site malaisien anglophone The Star reprendra quelques minutes plus tard. L'AFP annonce de son côté la mort du demi-frère de Kim Jong-un à 12h47, avant de publier une dépêche un peu avant 13 heures reprise notamment par le Huffington Post, et L'Express. Les premiers portraits de la victime arrivent un peu plus tard, et reprendront tous certains éléments. Qui était vraiment Kim Jong-nam?

Plus largement, ce sont les mêmes informations ou presque que l'on retrouve dans la plupart de ces articles. Le lieu et l'heure du meurtre, les circonstances varient parfois, mais on sait que les deux femmes ont pris la fuite, que l'une d'entre elle portait un t-shirt «LOL», et qu'une personne a été arrêtée. On sait également plusieurs choses sur la victime, fils de Kim Jong-il, et demi-frère de Kim Jong-un. L'histoire de sa tentative d'entrée au Japon pour visiter Disneyworld est également largement reprise, parfois pour la présenter comme la raison de sa disgrâce au sein du pays.

Le problème nord-coréen

Si tant de médias traitent ou se passionnent pour la mort du demi-frère de Kim Jong-un, c'est que, pour une fois, une information sur le pays peut-être vérifiée. Ce qui est souvent difficile tant le pays contrôle les médias et la connexion internet de ses concitoyens, soulignait déjà en 2013 John Delury de l'université de Yonsei. Pour lui, «les standards habituels du journalisme sont jetés par la fenêtre quand il s'agit de la Corée du nord. Le comportement est simplement: “C'est la Corée du nord, personne ne sait ce qui s'y passe”».

C'est ainsi, par exemple, qu'en 2014, plusieurs médias avaient rapporté une info invérifiable sur la coupe de cheveux imposés à la totalité des habitants du pays, ou une autre sur l'oncle que Kim Jong-un aurait jeté à 120 chiens affamés, comme l'explique alors le Washington Post.

«On sait si peu de choses sur ce qui se passe dans ce pays, et surtout dans la tête de son leader, que peu de choses sont réfutables. Mais les choses que l'on sait sont souvent tellement étranges que tout ou presque semble possible.»

C'est ce que retient en partie le Guardian dans cette affaire: «ce meurtre rentre parfaitement dans la dépiction irréelle et sortie d'un comics de la Corée du Nord comme d'un royaume hermite dirigé par un tyran meurtrier, fantaisiste, parano et en surpoids, accro au chocolat et à la cocaïne». L'histoire du tee-shirt rentre par exemple parfaitement dans cette description, comme s'en amuse un journaliste de L'Express sur Twitter:

Et même dans ce cas-ci, alors que les faits n'ont pas eu lieu en Corée du nord, certaines informations ne sont pas encore tout à fait claires. Dans son dernier article, Le Monde raconte que «certains médias ont évoqué des aiguilles empoisonnées, d’autres parlent d’un liquide lancé au visage de la victime». La nationalité des meurtrières toujours pas connue. Si elles ont longtemps été présentées comme des agentes nord-coréennes, cela n'a pas été confirmé, et la personne arrêtée dans le cadre de cette affaire possédait un passeport vietnamien (même s'il est peu probable que si elle était vraiment nord-coréenne, elle se baladerait avec un tel passeport).

Grégor Brandy
Grégor Brandy (391 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte