France

Pourquoi n'y a-t-il pas de mouvement de fond contre les violences policières?

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 16.02.2017 à 10 h 52

Comme dans le cadre de l'affaire Théo, les manifestations s'organisent ponctuellement autour de cas particuliers. Un mouvement continu est-il en train de se former contre ces violences répandues?

Lors des manifestations contre les violences policières à Bobigny, le 11 février 2017 | Grégoire OZAN / AFP

Lors des manifestations contre les violences policières à Bobigny, le 11 février 2017 | Grégoire OZAN / AFP

«La goutte d’eau qui a fait déborder le vase». Depuis le 2 février dernier, et le début de «l’affaire Théo», c'est ce qui revient lorsque l'on écoute les habitants de la Cité des 3.000 d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), d’où est issu le jeune homme noir de 22 ans, et les responsables associatifs ou les collectifs de victimes de violences policières.

Quatre policiers ont été suspendus et mis en examen. L’un pour viol, les trois autres pour violences volontaires à la suite du violent contrôle d’identité qui a valu à Théo une «section du sphincter anal» et une «lésion du canal anal de dix centimètres de profondeur» selon le rapport médical. Le jeune homme a une incapacité totale de travail (ITT) de soixante jours pour cette dernière blessure. Il a aussi été victime de coups dans la voiture et des crachats et insultes: «Espèce de salope, bamboula», témoigne le jeune homme dans Le Parisien.

Cet événement vient s'additionner aux violences policières dénoncées durant les manifestations contre la Loi Travail ou encore l’affaire Adama Traoré, du nom de ce jeune homme de 24 ans mort en juillet dans une gendarmerie du Val d’Oise. Il y a aussi une affaire similaire qui a touché Alexandre T. en octobre 2015, où la justice doit statuer le 20 février et pour laquelle trois policiers municipaux ont été mis en examen (sans que le viol ne soit reconnu). Sans compter les précédentes situations, dont celle de Zyed et Bouna, dont la mort avait enflammé les banlieues en 2005. L'histoire de Mohammed K., passé à tabac par le même policier que Théo, a également ajouté à la contestation. 

Pourtant, les violences policières ne semblent pas susciter un émoi important dans la société française. Sur la plateforme de pétitions Change.org par exemple, la pétition demandant «Justice pour Adama» a recueilli 41.000 signatures. Si celle pour Théo a atteint les 100.000 soutiens une semaine après son lancement, tout cela est bien loin des 1.358.000 signatures contre la Loi travail.

«Le seul fait de porter plainte pour violences policières demande des ressources énormes en terme de temps»

En 2016, l’ONG Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) avait publié un rapport dénonçant un risque d’impunité des forces de l’ordre. Celui-ci avait analysé 89 cas de blessures graves survenues entre 2005 et 2015, avec 26 décès. «Sur ces 89 cas de violences policières, seulement sept ont amené une condamnation des forces de l’ordre, se rappelle Pierre Motin, responsable des relations médias au sein de l’ACAT. Ce qui nous semble assez peu».

Pourtant, ce dernier constate que «très souvent, des collectifs de victimes se forment»:

«On voit que les mouvements sont spontanés et se structurent autour des proches de victimes. Après, ce serait mieux s’il y avait une plus grande mobilisation, c’est certain. Il y a des niveaux d’engagements qui sont assez différents. Le seul fait de porter plainte pour violences policières demande des ressources énormes en terme de temps.»

Nathalie Torselli et Amal Bentounsi sont bien placées pour le savoir. La première est la mère de Quentin Torselli, qui avait manifesté contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes à Nantes le 22 février 2014. À la fin de la manifestation, il a été victime d’un tir de flashball ou de lanceur de balles de défense (LBD 40), et a perdu l’oeil gauche. «Il a eu dix-sept fractures: du nez, de la pommette, du plancher orbital. Et il vit depuis avec une prothèse oculaire», témoigne Nathalie Torselli. Sa plainte a été classée après un an (la procureure a argué qu’on ne pouvait savoir quel policier avait été à l’origine du tir). Il a lancé une procédure au tribunal administratif.

«Elle est en cours, mais rien ne s’est encore passé, déclare Nathalie Torselli. Et ça va faire bientôt trois ans».

La deuxième est la fondatrice du collectif «Urgence notre police assassine». Le frère d’Amal Bentounsi a été tué d’une balle dans le dos par un policier le 21 avril 2012, à la suite d’un contrôle d’identité. La version policière était de dire que l’homme était un braqueur et que le policier avait tiré en état de légitime défense. Une version démontée par la suite par Amal Bentounsi. Depuis cinq ans, elle est engagée «vingt-quatre heures sur vingt-quatre». «On essaye de poser toutes ces affaires les unes à côté des autres et dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas», explique-t-elle.

Pour celle qui est encore présentée parfois comme «la soeur du braqueur», le problème vient déjà de «la banalisation de la violence dans les quartiers»:

«À Aulnay et ailleurs, ils nous disent: «Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse? On a l’habitude de prendre des baffes. C’est normal pour nous». Moi je leur dis que non, ce n’est pas normal. Cette banalisation touche les premiers concernés. Il n’y a plus d’espoir. Ils sont résignés et disent qu’ils ne sont pas entendus et qu’ils ne pourront pas changer les choses. C’est ça qui est gravissime. Les premiers concernés ne se mobilisent pas et ne font pas entendre leurs voix».

Des propos qui rejoignent les témoignages recueillis à Aulnay-sous-Bois. Un garçon de 17 ans assure que «c'est normal les gifles» dans le pure-player StreetPress Sur le site Les Jours, une journaliste prend pour exemple un habitant de la ville qui «n’envisage pas vraiment la police comme un service public qu’il pourrait solliciter en cas de problème. Il ne l’a jamais appelée, n’a pas confiance et préfère que les problèmes se règlent sans elle».

La réticence des quartiers populaires à s’engager dans des mobilisations a également été pointée par Nassim Lachelache, porte-parole du collectif Stop contrôle au faciès: 

«L’année dernière, les plaintes qu’on a enregistrées ont été divisées par deux. Cela ne signifie pas que les problèmes ont cessé. C’est plutôt le raisonnement "je vais porter plainte, manifester et après ?" Les dernières décisions de justice leur donnent raison», explique-t-il dans Libération

Des incidents «quotidiens» mais qui «n'intéressent généralement personne»

Le manque d'envie de manifester contre l'institution policière peut également s'expliquer par la relative confiance qu'ont les Français envers la police. En juin, 86% des Français avait «une bonne image de la police» selon un sondageUne étude de Sébastien Roché, sociologue spécialiste de la police, intitulée «De la police en démocratie» a nuancé en expliquant que la police inspirait spontanément de la confiance dans 47% des cas en 2015 (ce chiffre était de 53% en 2012).

Si l'étude montre une légère régression de la confiance des Français dans leur police, elle montre aussi les différences d'interprétations selon les quotidiens. Pour 40% des Français qui habitent en Seine-Saint-Denis, la police n'est pas là quand ils ont besoin d'elle. Un chiffre qui est de 25% en moyenne. 

«En général, tous les gens qui n'ont pas affaire à la police française l'apprécient», explique le sociologue Christian Mouhanna, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Le problème, c'est que ce sont surtout les minorités qui ont affaire à la police. 80% des jeunes se disant noirs ou arabes ont été contrôlés lors des cinq dernières années, selon une étude du Défenseurs des droits. L'auteur de ces lignes? Pas une seule fois. 

Qu'est-ce qui empêche la création d'un mouvement plus général à travers toute la France, à l'image du mouvement Black Lives Matter aux États-Unis? Le fait que ses violences ne ciblent pas précisément une communauté raciale (aux USA, les noirs) mais un espace (en France, certaines villes de banlieue). 

Cette différence de traitement et le fait que cela reste un problème lointain pour une partie de la population ne jouent pas en faveur d'une mobilisation de la société contre les violences policières. Comme le note le sociologue Laurent Mucchielli dans une tribune publiée sur Le Monde«les incidents sont quotidiens, mais n’intéressent généralement personne»:

«Ils n’accèdent au statut de sujets médiatiques que lorsqu’ils prennent une exceptionnelle gravité et quand quelques images faisant le tour des réseaux sociaux empêchent les autorités publiques d’étouffer les cris de colère et de désespoir des uns et des autres.»

Le fait que le milieu politique soit incapable de donner des réponses au problème joue également pour Christian Mouhanna. «Il y a beaucoup de gens qui ne croient plus du tout dans la parole du politique et qui se disent que ça ne sert à rien de s’engager sur ce terrain-là, estime l’auteur de l’ouvrage La Police contre les citoyens (Nîmes, Éditions Champ Social, 2011). Le gouvernement actuel n’est pas considéré comme crédible sur ces questions en raison des promesses de François Hollande. Tout comme le gouvernement de droite n’est pas crédible pour améliorer la situation. On est dans une impasse d’un point de vue politique».

Après les débordements du rassemblement contre les violences policières à Bobigny, une des réponses apportées par le député Les Républicains Eric Ciotti a été de demander «l’interdiction pure et simple des manifestations contre les violences policières»...

Une demande quelque peu ubuesque qui n’a pas été contestée par Bruno Le Roux. Le ministre de l’Intérieur a préféré critiquer le manque de moyens apportés à la police par la droite lorsqu’elle était au pouvoir. Et a parlé «d'accident» à propos du viol de Théo.

Un processus systématique

Cependant, l’espace médiatique est également critiqué par les associations de victimes de violences policières. «Les violences policières, il y en a de plus en plus et elles sont relayés désormais par les médias, explique Nathalie Torselli. Nous, on voit bien la différence entre l’affaire qui nous a touchés et les autres. On a parlé de nous mais dix fois moins que ceux qui ont été éborgnés à Paris, Rennes… Il y a une prise de conscience mais le fait que l’État, les préfectures et les médias ressortent l’argument des “casseurs”, cela ne nous rend pas audibles pour l’opinion publique».

C’est ce que pointe le politologue Thomas Guénolé dans une tribune de Libération, un processus systématique. Un incident violent survient «entre des policiers et des jeunes de banlieue». Deux réactions s’ensuivent. Une pacifique. Une autre violente. «Le caractère spectaculaire des flammes et de la violence accapare alors l’attention des médias de masse. L’incident grave de départ et la réaction pacifique sont relégués à l’arrière-plan», écrit Thomas Guénolé, qui décrit une situation sans fin tant qu’il n’y aura pas de réformes structurelles:

«La réaction violente, bien qu’étant le fait d’une infime minorité, envahit l’espace audiovisuel et donc notre représentation collective de la réalité. In fine, des opérations de police endiguent puis résorbent la révolte. Quelques interpellations ont lieu. Le calme revient. Quant à l’incident grave de départ, son traitement (notamment judiciaire) se perd dans les limbes du débat public. Puis un nouvel incident survient et l’engrenage reprend.»

«Le piège, c’est de faire de ces affaires-là des exceptions, affirme fermement Amal Bentounsi, qui est également engagée contre l’inscription de la présomption de légitime défense dans la loi pour les policiers. Ce ne sont pas des exceptions. C’est quelque chose de systémique et structurel. C’est quinze morts par an causées par la police dans l’indifférence générale. À partir du moment où l’on est concerné, on n’a pas la possibilité d’obtenir justice. Qu’est-ce qu’il nous reste?».  

Un rapprochement entre les associations?

Selon les associations, il y a pourtant un rapprochement orchestré par les mouvements engagés contre les violences policières. Le 14 juillet dernier, Amal Bentounsi et son collectif organisaient un colloque contre les violences policières avec des victimes lors des manifestations contre la Loi Travail. «Il y a une sensibilité qui est faite», espère-t-elle. Nathalie Torselli pointe la formation de l’Assemblée des blessés, qui regroupe toutes les victimes de flashballs et qui a été auditionnée en mars 2015 par une commission d’enquête. «Quand il y a de grosses manifs, tout le monde y est, assure-t-elle. Après, c’est compliqué parce que les gens sont éparpillés dans la France entière. Tout le monde n’est pas d’accord sur les termes employés ou les actions à mener. Mais ce ne sont pas des petits groupuscules isolés».

Le sociologue Christian Mouhanna trouve également «qu’il y a beaucoup de mouvements de fond qui montrent qu’il y a une mauvaise image auprès d’une partie de la population». Il note cette dégradation depuis la Loi travail:  

«Cela concerne des secteurs qui n’étaient pas tant touchés auparavant, ou qui s’étaient amélioré avec Charlie. Là, on n’est pas seulement dans une problématique de jeunes de quartiers sensibles».

Depuis le rapport de l’ACAT de l’année dernière, l’IGPN s’est engagée à recenser les cas de violences policières. Mais les actes ne sont recensés que si les services sont en possession d’une ITT d’au minimum vingt jours. Une décision qui ne satisfait que partiellement l’ACAT et Pierre Motin. «Si on voit le nombre de plaintes déposées, on pourra avoir un avis sur l’évolution des violences policières en France. Notre rapport donne un état des lieux qui est inquiétant. Mais il faut cette transparence pour voir les améliorations à l’avenir», estime ce dernier.

Amal Bentounsi et le collectif «Urgence notre police assassine» vont eux aussi mettre en place un observatoire national des violences policières, qui va «permettre aux gens de se renseigner sur leurs droits».

«On va pouvoir renvoyer les victimes vers des associations et relayer les petits collectifs peu connus et faire le lien entre tous. C’est l’expérience des uns et des autres, des familles qui ont déjà subi ça et qui peuvent en soutenir d’autres, précise-t-elle. On leur dit: “C’est votre histoire, c’est vous qui la portez”. Ce qui est important c’est d’être solidaire avec les autres familles à venir. Car malheureusement il y en aura d’autre.»

Dans la nuit du 14 au 15 février, douze personnes ont été interpellées pour des violences urbaines a indiqué une source policière à l’AFP. Un chiffre en nette diminution depuis le viol de Théo il y a une dizaine de jours.  

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