France

Le socialisme s’est protégé en enfilant l'uniforme

Claude Askolovitch, mis à jour le 18.02.2017 à 17 h 27

Dans son livre «Comment se dire adieu?», notre chroniqueur Claude Askolovitch dresse le bilan d'un quinquennat en son crépuscule. Bonnes feuilles.

Bernard Cazeneuve et François Hollande, le 25 novembre 2016, à l'École nationale de police de Nîmes. PASCAL GUYOT / POOL / AFP.

Bernard Cazeneuve et François Hollande, le 25 novembre 2016, à l'École nationale de police de Nîmes. PASCAL GUYOT / POOL / AFP.

La police aussi sait se faire comprendre. Dès l’entame du quinquennat, ceux qui se draperont de République et de droit couvrent, couvriront par principe les abus de pouvoir des forces de l’ordre. Le récépissé de contrôle d’identité, censé prévenir la fracture entre la police et la société, dans sa part hérissée et blessée, est abandonné; Manuel Valls montre ainsi patte blanche à son administration. On n’abandonnera pas l’uniforme aux soupçons des médisants. La suite sera dans cette tonalité.

Tout au long du quinquennat Hollande, le socialisme n’aura qu’un ennemi: quiconque soupçonne les forces de l’ordre et porte atteinte à leur honneur. «Je n'accepterai jamais les propos honteux qui insinuent que tout cela aurait pu être évité, car dire cela, c'est discréditer nos forces de sécurité», lance Manuel Valls à l’été 2016, quand une polémique monte sur l’attentat de Nice. On s’abrite derrière la police tout autant qu’on la protège. On s’insurge quand la gendarmerie doit rendre des comptes, après le drame de Sivens. On ne manque pas une occasion de stigmatiser les militants qui mettent en avant le remords des bavures, et accompagnent les familles des victimes! En octobre 2015, quand un défilé est organisé dans Paris, mené par la sœur d’un délinquant abattu dans le dos par un policier au printemps 2012, les amis du pouvoir le dénoncent comme un repaire d’extrémistes, de communautaristes, voire d’antisémites. Le slogan choisi, «Urgence, la police assassine», manque sans doute de modération. Mais les morts sont réels, et les enquêtes si lentes...

Quelle drôlerie! Quand il était d’opposition, le socialisme choisissait comme emblème deux enfants innocents, morts électrocutés dans un site EDF où ils avaient pénétré par peur de la police. Bouna Traoré et Zyed Benna sont des victimes que l’on garde au cœur. On les honore en 2015, pour les dix ans des émeutes de banlieue que leur mort avait déclenchées. Candidate à l’Élysée, en février 2007, Ségolène Royal déposait une couronne de fleurs en leur mémoire à Clichy-sous-Bois. C’était déjà une imitation, celle de François Mitterrand fleurissant l’eau de la Seine, au pont du Carrousel, là où des skinheads avaient noyé un jeune homme, Brahim Bouarram, le 1er mai 1995. La translation était complexe. Si Bouna et Zyed étaient Brahim, les policiers qui ne les avaient pas empêchés d’aller à la mort étaient-ils des néo-nazis? La justice, en 2015, dédouane les policiers mis en cause pour «non-assistance à personne en danger». Les deux enfants restent pourtant, comme deux familiers du socialisme, victimes sans assassins dont on suggère que le sarkozysme fut la perte. Mais la gauche de pouvoir n’accueille plus d’autres jeunes morts en son cœur ni de banlieue ni d’ailleurs, si les forces de l’ordre sont impliquées. L’idée qu’on peut mourir de la police ou des gendarmes s’arrête à l’instant où le socialisme commande à l’ordre. Rémi Fraisse, tué par la vraie grenade d’un vrai gendarme, ne provoque pas les mêmes larmes que les gamins de Clichy.

Cadenasser l’ordre pour se protéger

Rien ne se fait gratuitement. Ce n’est pas tant la conviction qui sous-tend la mue qu’une obligation. Le socialisme gouverne, moins fort que le capitalisme, moins armé que l’ordre, moins convaincu de sa générosité qu’un peuple ne l’est de sa colère. On s’adapte, alors. On ne montre pas qu’on transpire, un peu, ou qu’on suit le mouvement. La gauche n’a pas attendu le terrorisme ou Renaud pour embrasser un flic.

Tout ceci, ce que l’on vit et subit, la grandeur du renoncement, la catharsis de la norme, l’accomplissement de l’alignement, le capitalisme en horizon désiré, la jugulaire applaudie, s’accompagne d’une peur physique, qui monte de la société, qui transfigure ses élites, qui affole les peuples, et qui nourrit le verbe flicard, et que la menace des attentats ne justifiera qu’a posteriori. Plus s’installe l’évidence que la poésie est interdite, que l’ordre économique n’en démordra pas, plus se nourrit une colère protéiforme, sociale, nihiliste, raciste, fasciste, banlieusarde, colère d’exclus devant nos portes ou d’inclus qui s’arc-boutent, colères musulmanes et colères islamophobes, colères partout.

Il faut alors cadenasser l’ordre, et pour soi d’abord.

Se protéger.

Accompagner la rage d’en bas, la chevaucher, la discipliner, la satisfaire? S’armer de légitime violence, puisque l’on gouverne.

Choisir la colère que l’on accompagne. Pas le choix?

Le socialisme, dans ce qu’il reste, s’est protégé en enfilant l’uniforme.

Des policiers en route vers Marine Le Pen

Il célèbre à discours que veux-tu la grandeur des forces de police et de sécurité, pas tant qu’il le pense. Mais pour que celles-ci ne se retournent pas contre lui? Des sondages montrent la prégnance du Front national, dans les casernes et les commissariats. En 2015, avant les régionales, une étude du Cevipof, le Centre d’études de la vie politique française, référence obligée en matière d’opinion, évalue à 51% les intentions de vote en faveur du Front national des militaires et des policiers, tous confondus. Rapportés aux policiers en activité –on ne compte plus ni les militaires, ni les retraités–, on passe à sept policiers sur dix en route vers Marine Le Pen.

Comment juguler la meute de l’État, quand tout la pousserait à se retourner contre vous? On tient: la police peut voter, elle reste un corps loyal. On ne maltraite pas les gardiens de l’État. À l’arrivée, cela ne change rien. À la fin de la comédie, les policiers sont dans la rue, réclamant de l’ordre, de l’argent, des têtes de juges, des reprises en main, du repos et de la distance, et entretenant contre les juges la vieille polémique du laxisme des magistrats... Ce n’est pas le fascisme mais le simple épuisement qui fait sortir les flics... L’a-t-on pourtant gorgée de compliments, la malheureuse flicaille, et ont-ils rivalisé de caresses, chacun dans son style, Cazeneuve en sobriété étudiée, Valls en imitation martiale, Hollande en élégies? Les payer de mots n’a pas suffi. La force est dans les casernes. Les socialistes sont otages de ceux qu’ils chérissent. D’instinct, voyez-vous, les forts sentent la peur, et en abusent, à peine en ont-ils l’occasion.

C’est la leçon ultime. À chanter faux, on n’emporte pas la salle. Une habitude. On érige des totems, la police, l’armée, les comptes des entreprises, et puis quoi? Les patrons non plus ne sont pas contents, comme les policiers. Ingrats? On peut discuter de ce qui se fait vraiment pour l’ordre et pour le capital, tant l’apparence est trompeuse quand les politiques proclament! Le côté piquant de l’histoire, c'est que les socialistes ne délivrent pas –le mot est américain, deliver, quelque chose entre tenir sa promesse et satisfaire.

[...]

Gouverner, un art brutal et cynique

Gouverner n’est pas un art de gauche. Il est brutal et cynique, soumis à mille peurs et aléas. On gouverne contre soi-même, et ceux que vous commandez ne sont pas vos amis. Ce fut vrai sous le Front populaire, sous Mollet, sous Hollande. […] A l’orée de son mandat, Guy Mollet avait cédé à la pression de la rue algéroise. Pouvait-il abandonner l’Algérie française contre les Français d’Algérie? Ce qu’un de Gaulle oserait lui était impossible. Mollet s’était remis entre les mains des ultras et des militaires. Il contribua à installer un pouvoir de fait du corps des officiers, bientôt pénétrés de leur mission historique: garder l’Algérie à la France. Il fallut couvrir la torture, et regarder se préparer le putsch du 13 mai, qui emporterait la IVe République. Guy Mollet gouvernait dans le décorum et les rites de l’État. Il ne dirigeait pas. Est-ce si différent aujourd’hui, quand l’État socialiste n’a d’autre solution que s’en remettre à ses troupes, contre les violences et le terrorisme? Est-ce par adhésion ou par obligation que l’on couvre la police travaillée par le frontisme? Pourquoi cède-t-on aux militaires dans les querelles budgétaires?

Au début du quinquennat Hollande, la rumeur folle d’un putsch en gestation agita la gent militaire et ceux qui la suivent: des officiers catholiques traditionalistes, écœurés de l’atteinte aux mœurs, voulaient renverser la gauche? C’était un pur fantasme, mais en même temps l’expression d’un rapport de force ou d’une réalité politique. Au plus haut de la hiérarchie, au plus près même du chef de l’État, de grands généraux se reconnaissaient spirituellement dans les droites extrêmes. Le général Puga, chef d’état-major du Président, était le fils d’un officier putschiste en Algérie, et le frère d’un prêtre schismatique. Le général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, était le jeune frère de Philippe de Villiers, politique à la retraite qui reviendrait, à la fin du quinquennat, mener l’offensive intellectuelle contre l’invasion musulmane. Le socialisme gouvernait avec l’ennemi politique. Il n’y avait rien d’étonnant. La société tout entière se radicalisait. L’armée aussi, la seule armée dont on disposait et à laquelle nous liaient mille petits secrets. La police également, qu’on employait à tant de besogne et que l’on embrassait, allait dans ses rangs au Front national. On ne peut pas changer le peuple. On ne sait pas changer la police. On gouverna donc, et globalement, on gouverna au rythme de ces alliés paradoxaux.

«Il fut un monde qu'on appelait la gauche. Ce fut, entre autres, le mien. Il est achevé.» Dans Comment se dire adieu? (Éd. JCLattès), notre chroniqueur Claude Askolovitch dresse, entre analyse politique et évocations intimes, le bilan d'un quinquennat en son crépuscule, de l'affaire Cahuzac à la vague d'attentats terroristes de 2015-2016, de l'émancipation de Manuel Valls et Emmanuel Macron à la renonciation de François Hollande. Et avec lui, l'inventaire de l'éternelle déception du socialisme au pouvoir, où 2017 rime avec 1937 ou 1957. Alors que, avec l'affaire Théo, la polémique autour du maintien de l'ordre fait rage, nous publions deux extraits du livre sur les rapports entre le pouvoir et sa police. J.-M.P.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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