Culture

«Riverdale» est une série faite pour vous, que vous le vouliez ou non

Vincent Manilève, mis à jour le 15.02.2017 à 17 h 06

Si «Riverdale» est considérée comme une «série pour ados», elle est parfaitement calibrée pour toucher tous les fans de séries télé.

Image extraite du poster promotionnel de la série «Riverdale» (CW/Netflix).

Image extraite du poster promotionnel de la série «Riverdale» (CW/Netflix).

Malaise. Difficile de trouver un autre mot pour décrire mon sentiment après le visionnage du premier épisode de la série Riverdale, une co-production CW et Netflix diffusée de façon hebdomadaire depuis le 27 janvier. Ce «drame pour ados», très (très) librement inspiré d'un comics culte lancé dans les années 1940 et narrant l'histoire de la petite ville de Riverdale où se mêlent histoires amoureuses et intrigue policière, m'a d'abord énervé.

Des acteurs de 25 ans censés jouer des lycéens, tous plus parfaitement beaux les uns que les autres, plus stéréotypés qu'aucun producteur hollywoodien n'oserait l'espérer (le roux d'un roux de feu, la blonde gentille à la peau pâle, la brune sexy venue de New York...), très majoritairement blancs: la série mettait toute son énergie à concourir pour le titre du meilleur cliché adolescent aux prochains Golden Globes. Mais, sans que je comprenne pourquoi, dans les semaines qui ont suivi, je me suis surpris à attendre la suite avec une impatience coupable. C'est à partir de ce moment-là que j'ai mieux discerné le génie de Riverdale: les créateurs ont choisi avec minutie les ingrédients capables de séduire n'importe quel spectacteur, bien au-delà des amateurs de «teen drama» habituels.


Prenez un kilo de tourments amoureux...

En commençant Riverdale, j'étais persuadé que j'allais battre mon record de révulsions oculaires (record jusque-là co-détenu par Cinquante nuances de Grey et Pretty Little Liars). Après une belle introduction sur la disparition de la star du lycée Jason Blossom, la galerie de personnages défile sous nos yeux, avec un air de déjà vu. La «nouvelle» du lycée, une certaine Veronica en apparence prétentieuse, semble s'être échappée de l'Upper East Side new-yorkais après avoir dévalisé une boutique agnès b. Le héros, Archie, joueur de football, compositeur de chansons à l'eau de rose, a bien entendu couché durant l'été avec sa jeune professeur et ne réalise pas que sa meilleure amie Betty est folle amoureuse de lui. Son meilleur ami, Jughead, est un personnage qui ne bénéficie pas de sa popularité et se cache dans l'ombre sous de faux airs emo. Kevin, un autre personnage secondaire, rentre directement dans la case du «meilleur ami homosexuel». «Il est gay, Dieu merci, soyons meilleurs amis», lui lance Veronica en le rencontrant.


 

Même l'environnement de la série, pourtant située dans les années 2010, est bloqué dans une Amérique «milkshake» où les garçons portent le blouson brodé de leur lycée, les filles rêvent du capitaine de l'équipe de foot dans leur chambre aux tons pastel avant de se retrouver dans un diner pour parler potins.


 

Pourquoi aller encore sur ce chemin-là? Des séries comme Beverly Hills 90210, Dawson, Les Frères Scott et Gossip Girl, «teen drama» phares des années 1990 et 2000, nous avaient largement rassasiés en la matière.

En réalité, ce substrat recyclé est indispensable pour faire surgir un ressort parfaitement maîtrisé par la chaîne CW (qui produisait Gossip Girl et aujourd'hui Riverdale): l'imbroglio amoureux. Les personnages s'attirent vite les faveurs ou les foudres du public habitué aux «teen drama», qui ne tardent pas à imaginer qui doit tomber amoureux de qui. C'était la même chose dans Dawson avec Joey ou dans Vampire Diaries avec le trio Elena-Damon-Stefan. Un «teen drama» est réussi s'il donne envie à ses fans de vivre dans le monde qu'il propose et de nouer des liens forts avec ses personnages. Irréaliste et fantasmé, Riverdale remplit parfaitement sa mission en proposant un triangle (voire un carré) amoureux dès les premières minutes du premier épisode.

...Ajoutez-y 800 grammes d'intrigues policières...

Fort heureusement, tout ne tourne pas autour des abdos et des cheveux rouge feu d'Archie. Si les faits divers existent dans les «teen drama», ils occupent rarement autant de place que dans Riverdale. Ici, l'élément déclencheur est un «who dunnit» classique mais très bien ficelé, et pas seulement les habituelles amourettes du footballeur ou le quotidien de lycéens blasés. La disparition de Jason Blossom occupe un bon tiers de chaque épisode, et notamment la partie la plus importante: la fin, le fameux rebondissement qui recadre le récit et qui nous fait regretter de devoir patienter une semaine entière. Chaque semaine, on écoute un nouveau témoin, on découvre un nouvel indice, on retrouve un souvenir enfoui, on dénonce un nouveau mensonge. Nous ne sommes pas simples témoins d'une enquête menée par la police, nous la faisons directement avec les personnages principaux. Bien sûr, le drame déborde parfois trop sur le thriller: la mère de Betty est une terrifiante patronne de presse qui vendrait son âme pour gratter quelques détails scabreux sur l'affaire et, à l'inverse, Jughead est un chevalier blanc du journalisme, un Pulitzer en herbe sans peur et sans reproche.

Mais l'axe policier est d'autant plus important à mes yeux qu'il m'a permis de comprendre pourquoi je continuais à regarder Riverdale. Le mystère entourant Jason Blossom, l'esthétique brumeuse et forestière de la scène montrant sa disparition, la présence de l'actrice Mädchen Amick, et même le panneau vintage de la ville... Tout me ramenait à l'une des séries les plus importantes du XXe siècle, Twin Peaks, et un constat: Riverdale est supra-consciente d'elle-même et de ses aînées.

Image extraite de la série Riverdale (Netflix/CW)

… Et saupoudrez le tout avec une bonne dose de méta

Dans le très intéressant épisode trois, qui nous replonge dans l'époque Veronica Mars, on découvre un personnage appelée Ethel, victime de slut-shaming, interprété par Shannon Purser. L'année dernière, elle jouait «Barbara» dans Stranger Things, autre production Netflix. Après la mort tragique de son personnage dans cette autre série, de nombreux internautes ont lancé sur les réseaux sociaux le hashtag #JusticeForBarb, «Justice pour Barbara». Et bien, dans l'épisode trois de Riverdale, un personnage lance le hashtag #JusticeForEthel une fois que l'adolescente a été vengée par ses camarades. Un clin d'œil appuyé, presque épileptique, pour mettre dans la poche les fans de Stranger Things.

Cet exemple illustre parfaitement l'état d'auto-conscience de Riverdale, sa capacité à se regarder elle-même et à se placer dans l'univers de la culture populaire américaine. A l'instar de ce boucher turc qui assaisonne avec classe sa viande rôtie (ou de la série Gilmore Girls), le showrunner de la série Roberto Aguirre-Sacasa et son équipe d'auteurs saupoudrent délicatement chaque épisode avec une bonne dose de méta pour dédoubler la lecture de sa série. Chaque titre d'épisode est une référence à un film et le casting compte des acteurs comme Luke Perry, en provenance de Beverly Hills 90210. Ce n'est pas un hasard non plus si la terrifiante Cheryl Blossom lance à Kevin dès le premier épisode: «Être le gay de service, ça existe encore?» Kevin qui cite de son côté HBO et la série Making A Murderer (série Netflix) avant de s'appuyer sur L'Exorciste pour rabrouer un camarade de classe. Archie de son côté affronte un festival de surnoms: «Justin Gingerlake» («ginger» pour «roux»), «Outlander ado», «Ansel Elgort roux» (l'acteur de films adolescents comme Nos Etoiles Contraires ou Divergente)...

La série tombe volontairement dans l'invraisemblable lorsque Veronica demande à Archie s'il est familier du travail de Truman Capote (il l'est, évidemment), se compare à une héroïne de la très adulte série Mad Men, évoque Blue Jasmine de Woody Allen ou une invraisemblable soirée qu'elle a organisée pour le lancement du dernier livre de Toni Morrison. On en oublierait presque que la jeune femme est une lycéenne comme les autres et pas une doctorante en littérature américaine. 

Faire de Riverdale un patchwork d'univers culturels et de personnages connus car la série est, d'entrée, familière et réconfortante pour les téléspectateurs, qui se repèrent et s'y attachent plus facilement. Mais créer une telle série a aussi un risque: ne pas se forger d'identité propre, capable d'influencer à son tour d'autres séries. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (334 articles)
Journaliste
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