France

Macron a un programme, mais ce qu’il propose est assez gênant pour qu’il le cache

Claude Askolovitch, mis à jour le 15.02.2017 à 11 h 45

Il faut être paresseux pour attendre un programme comme un document emballé, circonstanciel, qui dirait la vérité d’un homme: on sait qui est Emmanuel Macron, et ce qu’il veut.

Emmanuel Macron sur la tombe de Roger Hanin à Alger le 14 février 2017. STR / AFP

Emmanuel Macron sur la tombe de Roger Hanin à Alger le 14 février 2017. STR / AFP

Jean Giraudoux, qui s’y connaissait en politique, puisqu’il était Commissaire à l’Information et chef censeur pendant la drôle de guerre, avait écrit, en 1942, une pièce en un acte: L’Apollon de Bellac. Une jeune femme, Agnès, sollicitant une faveur de l’administration, reçoit un conseil d’un mystérieux inconnu. Pour obtenir les faveurs des hommes, elle doit leur dire qu’ils sont beaux, semblables à une statue mythique, le fameux Apollon. La ruse marchera. Le texte est d’une justesse affreusement contemporaine.

«LE MONSIEUR DE BELLAC: Dites-leur qu'ils sont beaux!

AGNES: Leur dire qu'ils sont beaux, intelligents, sensibles?

LE MONSIEUR DE BELLAC: Non! Qu'ils sont beaux. Pour l'intelligence et le cœur, ils savent s'en tirer eux-mêmes. Qu'ils sont beaux.

AGNES: À tous? À ceux qui ont du talent, du génie? Dire à un académicien qu'il est beau, jamais je n'oserai...

LE MONSIEUR DE BELLAC: Essayez voir! À tous! Aux modestes, aux vieillards, aux emphysémateux. Dites-le au professeur de philosophie, et vous aurez votre diplôme.»

Emmanuel Macron est-il l’Apollon de Bellac, ou dupe de cette vieille ruse, quand il s’assoit auprès d’une journaliste -Agnès désormais est journaliste- qui lui fait interpréter, dans le Journal du dimanche, des confidences évaporées sur la dimension christique du politique, et autres élévations de l’âme? Se pense-t-il si beau qu’il puisse ainsi disserter au-delà des mortels, et se croire roi philosophe avant le couronnement? Ou est-il incapable de résister au péché de pensée, fut-ce pour lui-même, fut-ce devant Agnès? C’est un péché mignon de cet homme que ces échappées; sait-il ce que l’on peut en faire, ou s’en moque-t-il? Il avait, à l’été 2015, conté au magazine Le 1  ses formations philosophiques. La presse en avait tiré une phrase, hors sol, sur le regret de la monarchie, une banalité. Faut-il se taire? Désormais, le voilà Christ.

Ces amusements sont les armes de destruction massives de la politique.

Macron a un programme

Dans ces vapeurs sucrées, les orages menacent. Quand certains lui tendent le miroir complaisant, d’autres grincent, moquent et détruisent. Ça ne se passe que dans un tout petit monde, où l’on écrit et se recopie, mais pourtant, cela infuse. Une glissade d’algorithme (un demi-point perdu dans un sondage, Paris-Match a déduit «la fin de la magie», sur son site internet –mais n’en affichait pas moins Macron et son épouse en cover de sa version papier!) De la magie, enfin? Révérences, flatteries, invites à l’orgueil, perfidies, conclusions hâtives, participent de la même catastrophe en germe.

On est au moment exact où la trivialité protéiforme du système peut absorber un homme qui prétend le combattre. En réalité, il en est? Ou pense-t-il jouer avec? Ou est-il conscient de lui-même, et inconscient du décor, à ce point? Comprend-il, ainsi, que le temps, la grâce et les morts ne lui appartiennent pas, que jouer avec les disparus le fait ressembler à tous ceux qu’il prétend remplacer, et que twitter une couronne de fleurs qu’il dépose sur la tombe d’un acteur disparu -Roger Hanin en Algérie- est une des petites indécences de communication que notre époque banalise, et sa bonne volonté ostensible -célébrer Hanin, acteur français, juif né en Algérie, ayant voulu reposer là- ne sera pas indéfiniment une excuse ? Sait-il que l’on moque comme banalités ses bonnes volontés de meeting? Chaque écorchure médiatique porte une gangrène possible. Qu’il se trouve beau ou réduit au sondage, ou moqué, il est rejeté hors de la politique, pour n’être qu’une histoire, qu’il peut penser mystique, mais qui pourra se révéler une duperie.

 

Il faut être paresseux pour attendre un document emballé, circonstanciel, qui dirait la vérité d’un homme: on sait qui est Emmanuel Macron, et ce qu’il veut.

Les questionnement sur le programme en découlent. Si Macron se promène dans l’olympe de la pensée, ou dans la vacuité des sondages, c’est qu’il n’est que cette bulle? A force de décliner en boucle qu’il n’a pas de programme (pas encore révélé), c’est devenu une vérité médiatique, un mètre-étalon de banalité, qui passe des commentaires vite troussés aux propos de table, et entretient l’image irréelle. Lui, pendant ce temps, a une bonne tête de jeune Président, en Algérie où il vaudrait réconcilier. Cela compte? Macron serait vide. C’est idiot. Son programme existe, et mieux encore, son intention. Il l’a exprimée, plusieurs fois, par morceaux. Elle est dans son parcours, dans ce qu’il a porté. Il faut être paresseux pour attendre un document emballé, circonstanciel, qui dirait la vérité d’un homme: on sait qui il est, et ce qu’il veut. Plus précisément: on sait ses différences majeures avec ses concurrents. Elles peuvent nourrir quelques débats.

Instaurer une régulation centrée sur l’individu

Macron veut, et il a dit:

• Confier la gestion de l’assurance-chômage à l’Etat, qui remplacerait les partenaires sociaux.

• Effacer la différence entre salariés et entrepreneurs indépendants en matière de protection sociale.

• Remplacer les cotisations maladie et chômage des salariés par une augmentation de la contribution sociale généralisée, un impôt.

• Privilégier, en matière de norme sociale, la négociation à la base, dans l’entreprise, contre les accords nationaux.

Tout ceci porte une logique; il s’agit, morceau par morceau, de remplacer la régulation sociale hérité de l’après-guerre, appuyée sur la majesté des grands partenaires sociaux, syndicats nationaux ou patronat organisé, par une régulation centrée sur l’individu, garantie par l’Etat, plus adaptée selon lui aux fluidités et aux risques contemporains.

Macron écarte de ses solutions les «grandes centrales syndicales représentatives»; il les prive, s’il va au bout de ses intentions, de leur pouvoir de blocage comme de leur levier financier. Si l’assurance chômage leur échappe, l’assurance maladie leur échappera aussi. Si le salariat n’est plus l’identité indépassable du citoyen, les «représentants des salariés», perdent de leur acuité. Avec le reste de la gauche, dont Macron vient, c’est un divorce conceptuel; Hamon en tient encore pour la régulation syndicale, comme Valls et Hollande, qui n’osaient pas avancer sans la CFDT –on l’avait vu au moment de la loi Macron. Qui parle de révolution? En voilà une: elle est un changement conceptuel radical. On peut discuter de sa pertinence, de sa faisabilité, des oppositions qu’elle lèverait. Elle gagnerait à être plus débattue que le sexe des anges, l’alliance portée au mauvais doigt, ou la versatilité des opinions.

Autre exemple. Macron veut, et il a dit, individualiser le temps de travail, et permettre aux jeunes de travailler plus longtemps, sans gain salarial: «Quand on est jeune, 35 heures, ce n'est pas long. Il faut donc plus de souplesse, plus de flexibilité. Quand on est jeune, 35 heures ce n'est pas assez.» C’était, cet automne, dans l’Obs. Bien. Ceci, également, pour un (ex)-ministre de gauche, n’est pas indifférent, sans être nouveau: l’idée de droits adaptés, rognés, pour les jeunes travailleurs, au motif de leur intégration, existait dans le SMIC jeunes de Balladur, puis dans le Contrat première embauche de Dominique de Villepin, deux réformes balayées par des manifestations de jeunes. Là encore, le journalisme de miroir est étonnant de futilité. Quand on apprend, dans le JDD, que Macron apprécie Villepin, on aimerait savoir si, au-delà des échanges sur le destin de la Nation («Villepin reste d'une intelligence sur l'âme française qui est stupéfiante»), les grands hommes discutent de choses plus triviales, comme le pain sur la table, et comment le gagner quand on n’a que 20 ans?

Ici vient le soupçon. Macron, parce que son programme est une transgression, trouve-t-il avantage à se prêter aux discussions de salons? Considère-t-il que les artefacts médiatiques le servent, puisqu’ils retardent le moment de la contestation? Le mysticisme est-il en lui, ou est-ce sa cape d’invisibilité? Les petits riens des sondages ou des ironies, au fond, ne servent-ils pas sa conquête, en distrayant l’opinion? Mais qu’est-ce qu’une révolution politique qui n’avancerait pas par elle-même?

Une proposition libérale-libérale, moins la brutalité

Souvent Macron dit des banalités, mais jamais honteuses. Des banalités de bonne volonté. Souvent, il n’est que la continuité des politiques menées avant lui, et des espérances déçues. Son parti-pris pro-européen, ainsi, est classique. Mais c’est un classicisme dérangeant, au moment où le nationalisme progresse. Son refus d’une laïcité dure, la part de multiculturalisme qu’il s’autorise, tout en faisant révérence à l’histoire de France, l’idée, ainsi, d’une chaine de télévision commune à la France et l’Algérie, l’ambition, conforme à son âge et à son parti-pris optimiste, de guérir les plaies du passé (on passe, ici, sur l’instrumentalisation de la tombe de Hanin), tout ceci ne forme pas un catalogue programmatique, mais une identité politique. Elle devrait être discutée, comprise, analysée, combattue ou soutenue. Elle n’est pas creuse.

On a avec Macron une reprise des espérances européennes, une poursuite des assouplissements de l’économie, une transformation  des échelles de droits ou des devoirs, et un refus de l’identitarisme hostile, du pessimisme comme du déclin. On a, dans un pays ordonné, mais que l’ordre ne tient plus, une proposition libérale-libérale, moins la brutalité. Elle est irréelle, peut-être, anthropologiquement, dans le pays vertical. Elle est irrecevable, possiblement, les Européens ayant tant échoué, et les libéraux tant brutalisé? Peut-être Macron le redoute-t-il et, par prudence comme par plaisir, parce qu’il s’aime bien, enrobe-t-il ses risques dans une meringue de media, acceptés, reçus, joués, dont il admet la simplicité et dont il devient, un moment, la chose? Se laissant dire qu’il est beau, il nous dit que nous sommes désirables? Mais se présenter simplement aimable et séduisant n’est qu’un moment, bien relatif. Il serait dommage que, ayant été rêvé sur une apparence, Macron soit repoussé sur un faux-semblant.

A la fin de l’Apollon de Bellac, Agnès va épouser un homme qui est laid. Elle le regrette. Elle dit alors à son mentor, qu’elle va quitter: «C'est votre faute. À force de répéter votre mot, j'ai gagné une envie. Pourquoi m'avoir forcée à dire qu'ils sont beaux à tous ces gens si laids? Je me sens à point pour dire qu'il est beau à quelqu'un de vraiment beau, j'ai besoin de cette récompense et de cette punition. Trouvez-le- moi.» Cela s’appelle la Ve République.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte