France

Les quatre malentendus que recouvre le succès d'Emmanuel Macron

Eric Dupin, mis à jour le 14.02.2017 à 15 h 12

Le favori des sondages est auréolé d'une image trop belle pour être vraie. Il serait, à la fois, le candidat de la société, de la nouveauté, de la vision et de l'empathie. A y regarder d'un peu plus près, le tableau est pourtant bien différent.

Emmanuel Macron à Alger le 14 février 2017
STR / AFP

Emmanuel Macron à Alger le 14 février 2017 STR / AFP

À un peu plus de deux mois du premier tour, Emmanuel Macron apparaît comme le favori de l'élection présidentielle, si l'on en croit les sondages. Un peu comme Alain Juppé et Manuel Valls faisaient figure de futurs vainqueurs de la primaire de leur camps respectifs pendant la campagne.

La performance de l'ancien ministre de l'Economie est, pour l'heure, époustouflante. Comment diable un ancien banquier d'affaires, dépourvu de tout soutien partisan, ouvertement libéral qui plus est, réussit-il à faire vibrer les foules dans ses meetings et à se frayer un chemin vers l'Elysée?

Les multiples talents de Macron ne suffisent pas à rendre compte d'un tel exploit. Son succès recouvre aussi une somme de malentendus qui risquent de lui coûter cher lorsqu'ils seront levés dans le feu de la campagne. On peut en distinguer quatre.

Le candidat de la société ?

«La politique ne doit plus être un métier», proclame Macron qui lui reproche d'être aujourd'hui une «profession réglementée». Ses soutiens reprennent le mot d'ordre usé de «faire de la politique autrement». Ils prétendent que le projet de leur candidat a été défini à partir d'un diagnostic issu des rencontres des «marcheurs» avec les Français.

Avec Macron, le vieux monde des partis politiques, de leurs rivalités et de leurs zizanies intestines, céderait la place à de nouveaux élus, à l'émergence de talents d'une riche diversité dans la vie publique. Le candidat se flatte d'être «hors système» dans la mesure où, privé du soutien d'un parti constitué, il ne bénéficie d'aucun financement public. Le candidat compense ce manque par la prodigalité de ses donateurs privés.

C'est pourtant le pouvoir personnel qui se dessine derrière ces belles intentions. «Les décisions, il les prend seul», constate un rallié à Macron. Non seulement le candidat en marche mène librement sa barque présidentielle, mais il est résolu à se constituer une majorité législative à sa botte. «J'aurai des candidats partout», a-t-il fièrement annoncé.

Là encore, la promesse sociétale est alléchante: «Vous aurez des femmes et des hommes qui viennent de la société civile et qui seront des primo-accédants à la vie politique». N'importe qui peut se porter candidat en ligne sur le site de En Marche! Il suffit de s'engager à «soutenir le plan de transformation et à signer le contrat avec la nation».

En réalité, c'est une commission d'investiture de neuf membres qui attribuera les investitures législatives du mouvement. De vieux routiers de la politiques y sont largement majoritaires. Elle est présidée par Jean-Paul Delevoye, une personnalité de grande qualité qui fut ministre, député, sénateur, conseiller général, président du CESE ou encore Médiateur de la République.

On y trouve encore d'anciennes collaboratrices de Valéry Giscard d'Estaing et de Gaston Defferre. Macron n'est pas personnellement membre de cette instance mais il ne fait guère de doute qu'il veillera aux équilibres politiques qui en sortiront. En cas de victoire, l'ancien banquier bénéficierait d'une liberté qu'aucun président de la République n'a connue.

Le candidat de la nouveauté? 

Au vieux clivage droite-gauche, Macron prétend substituer une opposition entre «celles et ceux qui croient au progrès, à la transformation radicale» et «celles et ceux qui ne veulent pas ces changements ou prônent le repli». Il entend ainsi rassembler les «progressistes», qu'ils soient de droite ou de gauche.

Cette présentation flatteuse ne saurait masquer qu'il est incontestablement le candidat le plus proche de la politique menée par François Hollande depuis 2012, impopulaire au point que le chef de l'Etat sortant n'a pas pu se représenter. Macron a participé activement à la préparation du programme du candidat socialiste élu à l'Elysée cette année-là.

Il a exercé une influence décisive sur la politique économique conduite tout au long du quinquennat, d'abord en tant que secrétaire général adjoint de la présidence de la République (2012-2014), ensuite comme ministre de l'Economie, de l'Industrie et du Numérique (2014-2016).

Le projet du candidat Macron se situe d'ailleurs, à bien des égards, dans le droit prolongement des choix de ce quinquennat. Il propose ainsi de continuer à «réduire le coût du travail» en transformant le CICE en allègements de charges et en supprimant toutes les cotisations au niveau du SMIC. De même veut-il aller plus loin que la «loi travail» dans la voie de la flexibilité en réduisant le code du travail aux «grands principes» et en renvoyant le reste à la négociation de branche ou d'entreprise.

Le «progressisme» dont se réclame Macron ressemble fort aux idées ressassées de longue date par le «cercle de la raison» d'Alain Minc et de Jacques Attali, deux personnalités qui le soutiennent au demeurant. Ce n'est pas un hasard si c'est l'économiste Jean Pisany-Ferry, dont l'un des rapports avait inspiré la loi El Khomri, qui a désormais la haute main sur son programme.

Le candidat de la vision ?

«C'est une erreur de penser que le programme est le cœur d'une campagne», affirme Macron à qui les commentateurs reprochent ses cachotteries programmatiques. Le candidat en marche est toutefois doté de quelque chose d'autrement plus précieux qu'un vulgaire programme, machine à produire de la trahison ou de la déception.

Oscillant, de son propre aveu, «entre humilité et arrogance», faisant «le lien entre la transcendance et l'immanence», Macron est porté par une vision de l'avenir. Il suggère aux Français de «réussir dans la mondialisation», ce qui suppose qu’on libère certains secteurs, «qu’on simplifie, qu’on libère des énergies pour aider précisément celles et ceux qui veulent entreprendre à gagner cette bataille».

Le libéralisme mondialiste décomplexé du candidat s'inscrit dans la perspective d'une ubérisation généralisée de la société. Macron n'hésite pas à vanter «l’exemple qu’offre Uber dans la région parisienne: des gens souvent victimes de l’exclusion choisissent l’entrepreneuriat individuel».

Pisany-Ferry insiste significativement sur le projet d'en finir avec la «séparation entre salariés, indépendants et fonctionnaires» et de sortir de la «logique des statuts». Le conseiller en chef de Macron promet de «libérer et protéger», mais il est à craindre que la libéralisation fragilise les personnes en dépit des vagues protections envisagées.

L'exemple d'Uber est révélateur du miroir aux alouettes que constitue le nouvel entreprenariat individuel prôné par Macron. Un chauffeur de VTC indépendant n'obtient, en moyenne, qu'une revenu net mensuel de 1.700 euros en travaillant 60 heures par semaine! Pour répondre à la colère de ses chauffeurs, Uber leur a proposé un minimum de rémunération qui correspond à un SMIC pour 50 heures de labeur hebdomadaire. On comprend que beaucoup rêvent d'être salariés...

Le candidat de l'empathie?

Souriant, le regard clair, Macron ne dit jamais de mal des gens et interdit à ses fans de siffler ses concurrents. Jeune à l'aune de la classe politique française (39 ans), cet efficace séducteur s'est construit une belle et pieuse image.

Pensez donc, cet inspecteur des finances, qui aurait gagné 2,8 millions d'euros en négociant le rachat de la division infantile de Nestlé par Pfizer, est également titulaire d'un DEA de philosophie et se targue de son titre d'ancien «assistant de Paul Ricoeur». En réalité, Macron a simplement aidé le philosophe disparu en 2005 à préparer l'un de ses ouvrages. Et n'a donc pas été «"l'assistant" de Paul Ricoeur à l'université, abus de langage souvent repris par les médias, ce qui supposerait qu'Emmanuel Macron ait enseigné la philosophie, ce qu'il n'a jamais fait» notait Myriam Revault d'Allonnes, membre du conseil scientifique du Fonds Ricoeur. 

Le gentil garçon surdoué cache cependant un aventurier politique parfois peu scrupuleux. La savoureuse anecdote racontée par l'ancien vice-président de la Société des rédacteurs du Monde est, de ce point de vue, éclairante. Un curieux hasard lui a fait découvrir que Macron, alors conseil des journalistes du Monde, travaillait en fait avec l'omniprésent Minc, conseil d'un des repreneurs du quotidien. Le double jeu du banquier d'affaires avait écœuré le journaliste.

Mais on peut se permettre beaucoup de libertés avec la morale quand on se sent investi d'une haute mission. «Ce n'est pas marrant de vivre avec Jeanne d'Arc», a confié sa femme Brigitte. Le candidat empathique avoue ingénument construire son propre «pouvoir charismatique», «mélange de choses sensibles et de choses intellectuelles».

L'homme qui décide seul assume «la dimension de verticalité». Prêt à faire don de sa personne à la France, il croit au «sacré» politique. «La dimension christique, je ne la renie pas; je ne la revendique pas», avoue-t-il très simplement.

«La politique, c'est mystique», tranche encore Macron. Ce peut être aussi le matraquage médiatique. En un an, le candidat a occupé quatre couvertures de «Paris Match» et cinq de «L'Obs» (ce qui le classerait presque à gauche). Une analyse des données via Talkwaker tendrait à prouver que l'ancien ministre a bénéficié, en 2016, d'une impressionnante surexposition dans les médias.

Favori dans les intentions de vote, chouchou de nombreux médias: le tableau n'est pas totalement rassurant pour Macron si l'on veut bien se rappeler de quelques précédents. Le candidat en marche, et pressé, bénéficie pour l'heure d'une enviable réputation de fraîcheur et de novation. En notre époque de chamboule-tout frénétique, les plus belles icônes peuvent être vite brûlées.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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