Science & santé

Mais qu’est-ce que ça veut dire «Ça sent le sexe»?

Daphnée Leportois, mis à jour le 17.02.2017 à 18 h 44

Après un acte sexuel, eh bien, «ça sent le sexe». Et ces odeurs post-coïtales émises par les flux corporels, bien que naturelles, ont un petit quelque chose d’émotionnel et de culturel.

«C’est la combinaison du sperme et des sécrétions vaginales qui aboutit à cette odeur après le sexe» | Javi via Flickr CC License by

«C’est la combinaison du sperme et des sécrétions vaginales qui aboutit à cette odeur après le sexe» | Javi via Flickr CC License by

«Pensez-vous que le sexe a une odeur?» Cette question, que certains trouveront naïve, on la déniche sur un forum à destination des ados. Et les réponses des adultes en devenir de pleuvoir et d’asséner que ça saute au nez: «ah ben le sexe ça sent bien sûr», «ben oui, ça sent, genre après dans la chambre». Tout simplement parce que «le système olfactif est très bon pour discriminer une odeur, puisqu’il peut, à l’aide d’environ 400 détecteurs dans le nez, discriminer près de mille milliards d’odeurs. Mais il a une image olfactive globale d’une odeur et n’est pas capable de voir à l’intérieur du tableau formé par ses milliers de composés volatiles», précise le neurobiologiste à l’Institut Pasteur Gabriel Lepousez, spécialiste de la perception sensorielle. Signe que, derrière cette évidence qui est censée se voir comme le nez au milieu de la figure, les effluves post-coïtales renferment quelques secrets.

En 2007, à la demande du Barbican Centre, centre culturel londonien, le parfumeur Roja Dove a créé un parfum rappelant le sexe pour l’exposition «Seduced», qui portait sur les attitudes vis-à-vis du sexe depuis l’Antiquité. «Le jasmin et l’ylang-ylang amènent beaucoup d’indole, raconte-t-il au magazine à GQ quelque sept ans plus tard. Et nous, êtres humains, produisons de l’indole là où nous avons des poils pubiens, à la base de la tige pilaire. […] Donc j’ai utilisé de nombreuses substances avec une structure indolique. Et j’ai également utilisé un produit appelé scatol, qui, comme vous pouvez l’imaginer, est une vilaine molécule qui donne leur odeur aux excréments. Les parties génitales masculines comme féminines se trouvent juste à côté de l’anus, donc un soupçon de scatol en arrière-plan et vous y êtes.» Tout est question de dosage. Car l’indole, tout comme le scatol, sont des composés qui ont une odeur fleurie à faible concentration (on retrouve par exemple du scatol dans la fleur d’oranger) mais une intense odeur fécale à plus forte dose.

Reste que l’odeur distinctive générée par les ébats sexuels ne se résume pas aux senteurs particulières des parties génitales, auxquelles s’ajoutent un fond anal. Comme le souligne le docteur Rotimi Adesanya dans un article publié sur le site du journal nigérian The Punch et sobrement intitulé «Pourquoi le sexe sent», elle trouve son origine dans les fluides corporels émis par les corps. «C’est la combinaison du sperme et des sécrétions vaginales qui aboutit à cette odeur après le sexe. Pendant l’acte sexuel, de nombreux fluides sont sécrétés par l’homme et la femme mais l’odeur provient majoritairement du liquide séminal et des sécrétions prostatiques, […] composantes du sperme. Chez les femmes aussi, il existe des glandes près du vagin qui sécrètent des fluides pendant le rapport sexuel. Quand ces fluides se rencontrent lors d’une activité sexuelle, cela produit une odeur.»

Fleur de châtaignier

Jusqu’ici, à vue de nez, c’est simple. On a d’un côté le sperme qui, selon le docteur Nitin Shori, interviewé par le Huffington Post UK, «sent un petit peu le chlore» ou encore la fleur de châtaignier, découvre-t-on en parcourant le descriptif du parfum Sécrétions magnifiques, de la maison État libre d’Orange, et peut aussi avoir des notes métalliques et minérales puisque «les principaux composants du produit de l’éjaculation [sont] le zinc et le magnésium», apprend-on dans La Chimie de l’amour - Quand les sentiments ont une odeur (CNRS Éditions, 2009), de Hanns Hatt, professeur de biologie cellulaire, et Regine Dee, journaliste scientifique. Et de l’autre les sécrétion vaginales, qui sont olfactivement proches «du poisson, de l’oignon ou encore du lait qui a tourné», lit-on dans l’ouvrage de Debby Herbenick et Vanessa Schick Read my lips (Rowman & Littlefield, 2011), et qui pourraient également émettre «le parfum du muguet», aux fins d’attirer les spermatozoïdes jusqu’à l’ovule, d’après les recherches menées par Hanns Hatt.

Sauf que ce bouquet caractéristique «after-sex» n’est pas une banale addition des fumets de sperme et des sécrétions vaginales. Question de chimie –au sens propre du terme. Car le sperme a un pH légèrement alcalin, ou basique, situé entre 7,2 et 8. Tandis que les sécrétions génitales féminines, qui contiennent entre autres de l’acide acétique ou de l’acide lactique, sont… acides (pH entre 3,8 et 4,5). Et d’autres odeurs entrent en compte dans les relations sexuelles, au-delà de la pénétration vaginale ou anale. Il ne faut pas oublier la sueur, dont l’odeur, chez l’homme, a des relents de truffe, apprend-on dans La Chimie de l’amour, ni la salive ou même les larmes, qui s’ajoutent à ce cocktail chimique, dont les effluves plus ou moins fortes varient non seulement suivant les individus mais aussi et surtout en fonction des bactéries qui peuplent leur corps, sur leur peau ou dans leurs intestins –c’est pour cela que le régime alimentaire influe sur les odeurs corporelles. Résultat, nous dit le parfumeur Etienne de Swardt, fondateur de la maison État libre d’Orange: un bouquet d’aldéhydes, qui confèrent une odeur un peu grasse, d’iode, de lait, d’iris, de coco, de santal, de cumin, de chocolat, de musc, et enfin de costus, une herbe qui donne une note de fond animale.

«La composition de l’odeur de peur diffère de notre transpiration normale»

La Chimie de l’amour - Quand les sentiments ont une odeur (CNRS Éditions, 2009)

Et ça continue de se compliquer. Parce que les bactéries ne sont pas les seules à faire varier nos émanations, les émotions aussi. Dans La Chimie de l’amour, est aussi racontée l’expérience menée en 2006 par la psychologue Denise Chen:

«Après avoir collecté leurs échantillons de transpiration de “peur” ou de “joie”, les chercheuses les ont soumis à des étudiants. Ces derniers seraient-ils en mesure de sentir la gaieté provoquée par la comédie ou la peur inspirée des films d’horreur? Même s’ils se doutaient des résultats, les scientifiques ne s’attendaient pas à ce qu’ils soient aussi tranchés: plus de trois quarts des femmes et plus de la moitié des hommes avaient réussi à identifier l’odeur de peur des spectateurs (hommes) devant un film d’horreur.»

Car, expliquent les auteurs, «la composition de l’odeur de peur diffère de notre transpiration normale». On peut donc faire l’hypothèse que la transpiration émise pendant l’acte sexuel diffèrerait de celle produite lors d’un effort sportif. L’hypothèse seulement, car, à notre connaissance, le monde de la recherche ne s’est intéressé ni aux réactions chimiques odorantes provoquées par la rencontre entre les divers fluides du coït ni aux caractéristiques olfactives de la sueur sexuelle.

Corps animal

Déjà, la sexualité n’est pas un sujet d’étude facile –en atteste la série Masters of Sex. Alors les odeurs liées à la sexualité, on préfère les chasser… D’abord parce que «ce n’est pas un sujet noble, explicite l’anthropobiologiste Gilles Boëtsch, qui a codirigé avec Bernard Andrieu le Dictionnaire du corps (CNRS Editions, 2008). Chez Aristote, la vue et l’ouïe sont considérées comme des sens nobles, le toucher comme un sens intermédiaire, et le goût et l’odorat comme des sens animaux, qui ne renvoient pas à l’humain dans toute sa splendeur». D’autant que les odeurs corporelles au naturel peuvent être perçues comme un dévoilement involontaire de choses intimes. «Chaque individu possède sa propre odeur. Et oui, […] l’odeur corporelle d’un individu peut […] trahir des secrets échappant totalement au contrôle de son “propriétaire”», lit-on dans La Chimie de l’amour. Un constat encore plus vrai pour les odeurs de l’acte sexuel.

Ensuite parce qu’«il existe une biologisation de la question, notamment à travers les phéromones, qui font débat sur le plan scientifique mais ont l’avantage de rendre neutres les odeurs sexuelles et d’évacuer leur aspect sulfureux», poursuit le sexologue et doctorant en philosophie David Simard, entre autres auteur de l’article «La controverse de l’attirance sexuelle par les phéromones chez l’être humain» (Sexologies, 2014). Les soi-disant phéromones humaines, qui seraient à l’origine de l’attirance sexuelle, «nous déresponsabilisent de notre sexualité», qui, en tant que «phénomène organobiologique», sort ainsi de la sphère morale et reste en odeur de sainteté.

S’intéresser aux phéromones plutôt qu’aux odeurs liées à la sexualité, c’est aussi une manière de se fondre dans notre époque, qui est intolérante aux odeurs, insiste l’anthropologue et philosophe Annick Le Guérer, entre autres auteure de l’ouvrage Les pouvoirs de l’odeur (Odile Jacob, 2002):

«Sans odeurs, notre sexualité serait sans attraits. Dans l’acte de procréation, les odeurs sont utiles à l’espèce puisqu’elles jouent un rôle dans l’attraction sexuelle. Mais, une fois l’acte sexuel terminé, elles sont vues comme des rebuts, des déchets. Le corps sociétal glorifié n’est pas un corps animal mais un corps désodorisé et parfumé par l’industrie du parfum.»

Appétissant

Pourtant, toujours dans La Chimie de l’amour, est rapportée l’expérience de la chercheuse Ingelore Ebberfeld: «À la question “Trouvez-vous certaines odeurs aphrodisiaques?”, la moitié des femmes ont répondu être particulièrement excitées par l’odeur de leur homme quand il ne porte pas le moindre parfum. Les femmes préfèrent les hommes au naturel à leurs versions parfumées, même si ces dernières recueillent tout de même 44% d’approbation. En troisième position vient l’odeur des rapports sexuels, qu’un quart de femmes trouvent excitante.»

«L’olfaction a un lien fort avec l’émotion»

Gabriel Lepousez, neurobiologiste spécialiste de la perception sensorielle à l’Institut Pasteur

C’est au fond sur cette subjectivité-là qu’on se casse le nez quand on cherche à savoir ce que recoupe concrètement l’expression «ça sent le sexe». Car l’odeur post-coït peut très bien plaire à certains et déplaire à d’autres, voire mettre en appétit à certains moments et rebuter complètement à d’autres. Comme le résume Gabriel Lepousez, de l’Institut Pasteur, «l’olfaction a un lien fort avec l’émotion». En atteste la fameuse madeleine de Proust. «Les sensations ou affects de plaisir et de déplaisir associés à un certain nombre d’odeurs durant l’enfance vont avoir des effets plus tard dans la vie adulte, notamment sexuelle. Certaines odeurs vont déclencher un sentiment érotique, d’autres un sentiment de rejet», poursuit David Simard. Et ce sont ces émotions et toute l’éducation de calfeutrage des odeurs corporelles qui vont colorer l’appréciation des effluves émises par l’acte sexuel. Et finir par en rendre culturellement gênante voire dégoûtante l’aspiration à plein nez.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (29 articles)
Journaliste
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