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Le Blackwater du djihad

Rao Komar et Christian Borys et Eric Woods, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 15.02.2017 à 7 h 05

En Syrie, des soldats d'élite originaires d'Asie centrale et des ex-Républiques soviétiques du Caucase forment des djihadistes. Leur modèle économique pourrait rapidement faire des émules.

DR. Capture d'écran de Malhama Tactical via YouTube

DR. Capture d'écran de Malhama Tactical via YouTube

Sous leurs gilets pare-balles et leurs casques balistiques, les hommes sont lourdement armés. On peut les voir défendre des bunkers, prendre d'assaut des immeubles ou encore, feutre en main, donner des cours de tactique sur des tableaux blancs. Si les annotations de leurs vidéos YouTube sont en caractères cyrilliques, on y entend des anachids, ces chants islamiques a cappella que les extrémistes utilisent souvent dans leurs clips de propagande. Sauf que nous ne sommes pas face à des djihadistes ordinaires, mais au Malhama Tactical, la première société militaire privée (SMP) à conseiller les islamistes du monde entier.

Une spécialisation stratégique

Contrairement au tristement célèbre Blackwater, société de sécurité privée américaine accusée de «massacres délibérés» en Irak (désormais Academi), Malhama Tactical n'est pas un consortium tentaculaire. Le groupe est constitué de dix experts originaires d’Ouzbékistan et d'autres nerveuses républiques du Caucase à majorité musulmane.

Reste que dans un tel secteur, il n'y a vraiment pas que la taille qui compte, surtout à l'heure des réseaux sociaux. Malhama promeut ses services sur diverses plateformes numériques et ses inlassables efforts marketing ont fini par payer. Aujourd'hui, ses compétences techniques et tactiques font référence sur les théâtres d'opérations djihadistes, en Syrie et ailleurs. Une grosse partie de ce succès, le groupe le doit à sa spécialisation stratégique: renverser le régime de Bachar el-Assad et le remplacer par un gouvernement islamiste rigoriste.

Son chef est un Ouzbèke de 24 ans qui se fait appeler Abou Rofiq («le père de Rofiq» en arabe). On ne sait pas grand chose sur lui, si ce n'est qu'il circule sur les réseaux sociaux à la vitesse de l'éclair, multipliant les faux noms et les fausses informations, histoire de semer les services de renseignement. Dans quasiment toutes les photos ou vidéos postées sur internet, il porte un foulard ou une cagoule camouflant son visage et ne laissant visibles que de petits yeux sombres et de longs cheveux noirs, rarement bien peignés. Il parle Russe couramment, avec un léger accent ouzbèke.

La Syrie, une aubaine pour les mercenaires

Depuis son lancement en mai 2016, les affaires de Malhama en Syrie ont été de plus en plus florissantes. Des groupes comme le Front Fatah al-Cham (ex Front Al Nosra, branche d'al-Qaida) ou le Parti islamique du Turkistan, des extrémistes ouïghours débarqués de la province du Xinjiang, séditieuse région chinoise, ont fait appel à ses services et à son expertise militaires. Et malgré de récents revers, comme la reprise d'Alep par le régime d'Assad, son carnet de commandes ne désemplit pas. Selon les dires d'Abou Rofiq, interviewé par Foreign Policy via la messagerie Telegram, la Syrie demeure le terrain de prédilection de Malhama Tactical.

Ce qui n'interdit pas une expansion à l'international. Partout où il y a des sunnites oppressés, déclare Rofiq, son groupe est prêt à travailler. Selon lui, la Chine et la Birmanie font partie des pays qui auraient le plus à gagner du djihad. Il n'est pas non plus impossible que Malhama Tactical retourne aux sources, c'est-à-dire dans le Nord Caucase, pour combattre le gouvernement russe.

Les instructeurs auraient droit à des vacances et à un jour chômé par semaine, afin de se reposer du djihad

En novembre dernier, le groupe postait des offres d'emploi sur Facebook. Il était à la recherche d'instructeurs dotés d'une bonne expérience du combat. L'annonce décrivait l'organisation comme une «équipe joviale» et les potentielles nouvelles recrues devaient manifester un «goût constant pour l'engagement, la progression et l'apprentissage», en acceptant de collaborer avec le Front Fatah al-Cham. De même, spécifiait l'annonce, les instructeurs auraient droit à des vacances et à un jour chômé par semaine, afin de se reposer du djihad. L'un dans l'autre, la formulation faisait davantage penser à une offre postée par un grand groupe industriel que par une milice islamiste embarquée dans une guerre sanglante. Le djihad n'a pas attendu Malhama Tactical pour s'internationaliser, mais rarement son esprit aura été si entrepreneurial.

Un enjeu russe

Si Malhama Tactical est la première SMP à servir exclusivement les groupes radicaux, ses homologues ont rejoint depuis belle lurette le champ de bataille syrien. Cette guerre qui a aujourd'hui coûté la vie à plus de 400.000 hommes, femmes et enfants, et qui dure depuis près de six ans, aura aussi été une aubaine pour les mercenaires. Au beau milieu d'un chaos où l’État islamique, les Unités de protection du peuple kurde ou le Front Fatah al-Cham –entre de nombreux autres belligérants– se livrent une guerre territoriale et symbolique des plus acharnées, les acteurs militaires privés se frottent les mains. Et ce de tous les côtés et dans tous les camps.

La première SMP à avoir mis les pieds en Syrie est le Corps slave, une funeste structure enregistrée à Hong Kong, composée d'anciens militaires russes et qui, comme l'explique un article du magazine Interpreter, a brièvement assisté les forces gouvernementales en 2013. Sauf que très vite, le soutien du régime d'Assad se révèle assez léger. Les membres du Corps slave se font voler leurs véhicules par des militaires syriens, ils ne recevront jamais leur paye et, pour finir, un hélicoptère syrien s'écrasera sur leur convoi après s'être emmêlé les rotors dans des lignes électriques –un mercenaire sera blessé. Les mésaventures du Corps slave se termineront en octobre 2013 dans un désert de l'est de la Syrie, après une victoire des rebelles près d'Al-Sukhnah. Le groupe est démantelé et les mercenaires s'en retournent à Moscou, où leur action militaire illégale leur doit d'être rapidement arrêtés par le FSB, les services secrets russes.

Abu Rofiq et deux autres membres de Malhama Tactical | Photo de Malhama Tactical/ Vkontakte

Après l'intervention du Kremlin en Syrie, officiellement déclenchée en septembre 2015, près de 1.500 mercenaires russes débarqueront dans le sillage du groupe «Wagner», une obscure SMP russe qui, auparavant, avait prêté main forte aux séparatistes ukrainiens dans l'est de l'Ukraine, selon une enquête menée par des journalistes de Sky News. En Syrie, leur mission consiste à épauler le régime d'Assad et, contrairement au Corps slave, Wagner peut réellement compter sur le soutien de Moscou. Dmitri Outkine, ancien commandant d'une bridage des forces spéciales du renseignement militaire russe, serait à la tête du groupe. Si on sait peu de choses sur Wagner, on pense qu'il suit l'exemple d'Academi: la SMP œuvrerait comme une unité d'infanterie d'élite en jouissant du patronage du gouvernement russe. Ses membres arrivent souvent à bord d'avions militaires russes et leur formation s'effectue sur une base des forces spéciales russes, à Mol'kino, dans le sud-ouest de la Russie. Aux dernières nouvelles, Wagner opère toujours en Syrie.

Les russophones semblent encore moins redouter la mort que les djihadistes locaux

Parallèlement, énormément de combattants russophones ont rejoint les groupes djihadistes et leur guerre contre le régime d'Assad. Selon le Soufan Group, il y aurait au moins 4.700 combattants étrangers originaires de l'ex URSS en Syrie. La grande majorité vient de Tchétchénie et du Daghestan. Ils sont en général bien mieux équipés et formés que les djihadistes locaux, vu qu'ils ont pour certains combattu pendant des années le gouvernement russe dans les montagnes du Caucase, durant les décennies 1990 et 2000.

Des combattants qui gagnent rapidement le respect des djihadistes locaux, car les russophones semblent encore moins redouter la mort qu'eux. Dans les rangs de l’État islamique ou du Front Fatah al-Cham, ou d'autres groupes plus modestes, on les appelle les inghimasi: ces kamikazes qui s'empalent sur les lignes adverses dans l'espoir de tuer le plus d'ennemis, sans la moindre intention de revenir vivant. Un inghimasi typique va combattre jusqu'à épuisement de ses munitions avant d'enclencher sa ceinture d'explosifs lorsque sa position est encerclée.

Si bon nombre de leurs compatriotes originaires de l'ex-URSS font ainsi office de chair à canon, les membres du Malhama Tactical opèrent quelque peu différemment. Leur niche est à la croisée de deux univers –celui des SMP professionnelles et des organisations djihadistes présentes en Syrie. Ce sont des consultants, des marchands d'armes et, de temps en temps, des soldats d'élite.

À l'origine des djihadistes les plus radicaux

Un statut qui tombe sous le sens lorsqu'on connaît la carrière d'Abou Rofiq. Selon ses dires, Rofiq a débuté sa vie d'adulte en quittant l'Ouzbékistan pour rejoindre la Russie. En plus de fonder une famille, il rejoint l'un des bataillons de parachutistes les plus prestigieux de Russie, la VDV. En 2013, il part pour la Syrie. Contrairement à la grande majorité des combattants étrangers, il ne rejoint pas une faction existante, mais décide de naviguer entre toutes et de rester indépendant. En 2016, il fonde Malhama.

Au cours de l'année, les unités de Malhama Tactical formeront des djihadistes parmi les plus radicaux –les troupes d'Ahrar al-Cham et du Front Fatah al-Cham– au combat urbain dans la région d'Alep. Dans une vidéo, on voit des soldats se familiariser au maniement du lance-roquettes et à l'assaut en escouade. Dans une autre, deux hommes armés de grenades et de fusils automatiques apprennent à nettoyer un bâtiment, sous l’œil sévère d'instructeurs de Malhama.

Des formations pas vraiment bon marché –une seule roquette se négocie aux alentours de 800€ au marché noir. Ce qui explique pourquoi le gros de l'apprentissage militaire dans les groupes rebelles et djihadistes se limite en général à un entraînement physique et tactique rudimentaire. Sauf que pour les djihadistes qui peuvent se le permettre, les leçons de Malhama Tactical valent réellement l'investissement. Selon un représentant européen du secteur militaire privé, intervenant sous couvert d'anonymat, les combattants formés par Malhama pourraient se targuer d'un avantage réel sur le champ de bataille syrien.

Il est aussi arrivé que les membres de Malhama fassent office de forces spéciales pour divers groupes djihadistes. En septembre 2016, ils rejoignent les rangs du Parti islamique du Turkistan et l'aident à repousser une offensive du régime dans le sud d'Alep, selon un soldat rebelle familier du groupe. Pour autant, des dires d'Abou Rofiq, ce type d'intervention reste épisodique et l'objectif principal de Malhama demeure la formation militaire des djihadistes et d'autres groupes combattant Assad. Il arrive aussi que Malhama fournisse des équipements. Par exemple, la structure fabrique des accessoires pour la PKM, une mitrailleuse de confection russe extrêmement populaire. De même, ses crosses et ses gilets pare-balles sont très demandés parmi les djihadistes.

Tutos djihad

Malhama Tactical prend aussi très au sérieux sa présence sur les réseaux sociaux. Le groupe fait la promotion de ses services sur Facebook, YouTube, Twitter, et Vkontakte, une plateforme russe sur laquelle leur compte a été néanmoins suspendu. Sur Instagram, on a l'impression de consulter le profil d'un fabricant d'armes ayant pignon sur rue. Les photos de munitions et de combattants sont léchées et toujours associées à un logo d'allure ultra professionnelle. Avec près de 210.000 vues sur YouTube, Malhama a su séduire un public conséquent, surtout pour sa taille et son ancienneté. A titre de comparaison, la Brigade al-Moutasem de l'Armée syrienne libre, cinquante fois plus grosse et six mois plus vieille, dépasse à peine les 110.000 vues. Des rebelles syriens aux soldats ukrainiens, en passant par les séparatistes russes de Donetsk, tout le monde commente les publications du groupe.

Les pages YouTube et Facebook de Malhama fournissent aussi des tutoriels gratuits aux djihadistes. On y apprend la confection d'une grenade, le nettoyage d'un fusil, le combat urbain, entre autres et nombreuses compétences. Les instructeurs organisent aussi des sessions de formation en ligne sur les premiers secours, l'usage de lance-roquettes, les signaux manuels, les embuscades– lorsque le conseil et l'assistance directs ne sont pas possibles.

Si Malhama Tactical fait bien payer ses services, Abou Rofiq ne veut surtout pas être qualifié de mercenaire. Il affirme que la motivation de son groupe transcende l'argent. «Notre objectif est différent, nous nous battons pour une idée», dit-il. En d'autres termes: le djihad contre Assad.

«On passe un seuil lorsque des fanatiques en viennent à payer pour une formation militaire, c'est un jalon de la guerre moderne»

Sean McFate, maître de conférences à la National Defense University et auteur de The Modern Mercenary

«Ce genre de structures et d'activités vont se multiplier ces prochaines décennies», explique Sean McFate, maître de conférences à la National Defense University et auteur de The Modern Mercenary, un livre sur le secteur militaire privé. Selon McFate, le développement de Malhama Tactical est une excroissance naturelle de la guerre en Syrie. Mais ce mélange entre idéologie extrémiste et privatisation de la guerre révèle une tendance aussi nouvelle qu'inquiétante. «On passe un seuil lorsque des fanatiques en viennent à payer [pour une formation militaire], c'est un jalon de la guerre moderne», ajoute McFate.

Dans la manœuvre, Abou Rofiq a attiré l'attention de Moscou, qui l'assimile à une menace terroriste d'envergure. Le 7 février, une frappe de l'aviation russe ciblait son appartement d'Idlib et tuait sa femme enceinte, leur tout jeune fils et d'autres civils. Contrairement aux premières informations diffusées sur les réseaux sociaux par Malhama Tactical, une source locale nous a confirmé qu'Abou Rofiq n'était pas mort, car il avait quitté son logement quelques minutes avant ce bombardement pour venir en aide à des voisins.

Quoi qu'il en soit, l'effet de cette SMP djihadiste pensée par Abou Rofiq se fait d'ores et déjà considérablement sentir au nord de la Syrie, et la structure pourrait rapidement faire des émules au-delà du Moyen-Orient. Même si Abou Rofiq meurt, et Malhama Tactical en vient à disparaître, l'homme aura bouleversé la guerre contre Assad –et avec elle, peut-être, l'avenir du complexe militaro-industriel.

Rao Komar
Rao Komar (1 article)
Christian Borys
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Eric Woods
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