Culture

«Sac la mort», ou la belle histoire du vaincu

Temps de lecture : 2 min

Tourné en créole à La Réunion, le film d'Emmanuel Parraud montre des hommes et des terres frappés par la marginalité. Mi-chronique sociale, mi-conte, ce long métrage dévoile des personnages surprenants.

L'acteur Patrice Planesse dans "Sac la mort". | Gérard VAUGEOIS / Les Films de l'Atalante
L'acteur Patrice Planesse dans "Sac la mort". | Gérard VAUGEOIS / Les Films de l'Atalante

Exceptionnel, ce sentiment de rencontrer un monde où aucun des codes les plus usuels n’est exactement respecté. Ni les mots, ni les gestes, ni les rythmes.

C’est dérangeant, oui. Et intrigant. Et puis, grâce surtout à deux hommes, celui devant la caméra qui dans le film s’appelle Patrice (Patrice Planesse) et celui derrière la caméra, Emmanuel Parraud, c’est bientôt émouvant, amusant, séduisant. Cela emporte.

Bien sûr, on comprend. Mais personne ne fait ce qu’il semblerait approprié, personne ne dit les mots auxquels on s’attend. Et c’est peu à peu tout le film qui part dans une longue glissade, entre veille et rêve, entre réalité et ivresse, entre âpreté des choses et magie.

Le crime et la société

Il y a eu un crime. Il y a des amis, des femmes, la famille, le village. L’église, le féticheur, les gendarmes, le maire en campagne électorale. C’est une société, comme on dit, mais quelle place fait-elle à chacun ?

Il y a ces maisons un peu villas, un peu cabanes en tôle. Les hommes y dorment parfois, pas toujours dans la leur, ou s’effondrent à même le sol. Il y a le rhum, on le voit peu mais il est partout, on voit ses effets.

Il y a cette langue, le créole. Et cette autre langue qui la rencontre, le cinéma.

Patrice a bien des malheurs. Son frère vient d’être tué. Sa maison va être saisie. Ses amis s’occupent beaucoup de lui, peut-être trop, on ne sera jamais sûr s’ils le manipulent ou s’ils l’aident, s’ils se moquent ou s’ils compatissent.

Sa famille méprise celui qui les a laissés pour chercher en France une fortune illusoire et en est revenu défait, buveur, sans ressort. Sur le rivage, les vagues font un fracas d’enfer.


Sac la mort, d'Emmanuel Parraud. Sortie le 15 février 2017. | Les Films de l'Atalante

Sac la mort raconte une histoire, avec ses personnages et ses rebondissements. Et du même mouvement qui semble erratique et se révèle si nécessaire, si habité, le film raconte ce que c’est d’être un vaincu.

Immense et rare sujet, surtout traité sans les oripeaux de la grande histoire. Pourtant c’est bien aussi, en filigrane, l’histoire de terres sans fin marginalisées, de colonies d’après l’ère coloniale, de personnes ballottées par des siècles qui furent d’esclavage, et où rien n’a véritablement remplacé celui-ci, qu’une sorte de vide, de surplace triste.

On dit, là-bas, à La Réunion, qu’il est possible d’enfermer le malheur dans un sac en plastique, et de l’abandonner à une croisée de route. C’est cela, un «sac la mort».

Il y a beaucoup de sacs. Beaucoup de croisées de chemin. Le malheur se porte comme un charme.

Sac la mort

d'Emmanuel Parraud, avec Patrice Planesse, Charles-Henri Lamonge, Nagibe Chader, Martine Talbot, Honorine Tierpied.

Durée: 1h18. Sortie le 15 février

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

Newsletters

«La fille qui a confectionné ces costumes de zombies rêve de vivre de ça»

«La fille qui a confectionné ces costumes de zombies rêve de vivre de ça»

Depuis quatre ans, Boris Leist parcourt l'Allemagne pour photographier des personnages de jeux de rôle grandeur nature. Ils seraient entre 60 et 70.000 joueurs et joueuses dans ce pays. Ses images seront rassemblées dans un livre, LARP, qui...

L'histoire du premier Japonais en Amérique

L'histoire du premier Japonais en Amérique

Il a transformé les relations entre le Japon et les États-Unis.

Anaïs Nin ou la libération individuelle par le sexe

Anaïs Nin ou la libération individuelle par le sexe

«Ce qui l’intéressait c’était sa libération à elle, et par sa libération, d’être un modèle pour d’autres femmes.»

Newsletters