Monde

La Saint-Valentin des Japonais est longue et très codifiée

Fanny Parise, mis à jour le 14.02.2017 à 8 h 43

Cette fête a une fonction sociale qui dépasse l’amour que l’on peut avoir pour l'autre.

Nami Saeki vend des bagues en chocolat à l'occasion de la Saint-Valentin au Japon, le 1er février 2007 | Yoshikazu TSUNO / AFP

Nami Saeki vend des bagues en chocolat à l'occasion de la Saint-Valentin au Japon, le 1er février 2007 | Yoshikazu TSUNO / AFP

Si votre Valentin ou votre Valentine vous propose de fêter la Saint-Valentin à la japonaise, méfiez-vous, cela pourrait se révéler plus compliqué que prévu pour vous. Alors qu’en France, offrir une rose rouge à sa Valentine ou son Valentin est devenu presque incontournable pour le plus grand plaisir des fleuristes (et de leurs recettes), le jour de la Saint-Valentin japonaise ravit davantage les chocolatiers. L’origine exacte de l’adaptation nipponne de cette fête reste incertaine. Mais il est de coutume de l’attribuer aux chocolatiers, puis aux commerçants, qui l’auraient eux-mêmes introduite dès la fin des années 1950 (possiblement par la société de confiserie 森永 Morinaga), tout comme le rituel toujours d’actualité en 2017; et cela afin d’accroitre leurs ventes. Elle se déroule en deux temps: d’abord, le jour de la Saint Valentin (14 février, à la date classique); puis, le White Day, ou «jour blanc» (14 mars, un mois plus tard).

Dans un premier temps: le 14 février, ce sont les femmes japonaises qui offrent des chocolats aux hommes. Ce cadeau peut être de deux types: le giri-choco (義理チョコ, littéralement «chocolat de courtoisie»), qu’elles peuvent par exemple offrir à leurs collègues de travail. Il s’agit d’une marque de politesse, voire une obligation sociale; puis le honmei-choco (本命チョコ, traduisible par «chocolat de la destinée») qu’elles offrent à l’être aimé. La forme de la boite de chocolat doit être en cœur, reprenant les codes de la fête à l’occidentale et de ses représentations dans les séries télévisées américaines. Les dramas japonais, très populaires auprès de la gente féminine, ont également repris ce code.

Un cadeau en appelle un autre

A ce stade, cette fête semble à l’avantage des hommes, mais attention: le 14 mars, les choses se corsent. Dans un deuxième temps: les hommes qui ont reçu des chocolats le jour de la Saint-Valentin (don) doivent à leur tour, offrir un présent (contre-don) aux valentines. Il peut par exemple s'agir de chocolat (blanc) ou autres: cookies / chamallows, et en cas de honmei-choco, plutôt des bijoux ou de la lingerie (de couleur blanche). La valeur du cadeau doit être équivalente à trois fois celle du cadeau reçu: il s’agit du 三倍返し / sanbaigaeshi («san» signifie «trois» pour trois fois la valeur du bien).

Plus récemment, un nouveau type de chocolats est apparu visant à occidentaliser un peu plus la Saint-Valentin japonaise: il s’agit des gyaku choco (littéralement «chocolats de retour»). Ces chocolats doivent être offerts aux femmes par les hommes le jour même en signe d’affection ou de remerciement (c’est-à-dire le 14 février). Avec une particularité qui ne passe pas inaperçue aux yeux d’un occidental: les impressions sur les emballages sont volontairement retournées (signe d’une coutume inversée).

Habiller de modernité un phénomène ancien

Présentée ainsi, la Saint-Valentin au pays du soleil levant s’apparente à une fête commerciale à peine déguisée… Mais si l’on s’intéresse plus en détails au jeu social qui s’organise entre femmes et hommes pendant cette période, il semble que les Japonais n’aient fait qu’habiller de modernité un phénomène social très ancien et présent dans toutes les cultures. Il s’agit du principe du don et du contre don. Comme l’explique Marcel Mauss, le don est un phénomène social. L’échange qu’il engendre permet d’expliquer les relations de pouvoir et l’organisation d’une société. Le principe est simple: tout don impose un contre don en retour.

Il y a une obligation sociale de rendre quand on reçoit, mais également d’accepter de recevoir, sauf si l’on a l’impossibilité de rendre. Rendre n’est pas immédiat: le contre-don est différé dans le temps. Le temps devient nécessaire pour exécuter la contre-prestation. Pour Jacques T. Godbout et Alain Caillé, rendre sur le moment reviendrait à refuser le don et le réduire à un simple troc. Le temps engendre à son tour la notion de crédit: l’attente du contre-don fait prendre de la valeur au don, qui doit être rendu avec ses intérêts! Des rites traditionnels comme le Potlatch ou la Kula illustrent parfaitement ce phénomène social. En France, des rituels comme celui de la charité ou de l’invitation peuvent être assimilés à ce même phénomène. Mais alors, pourquoi se donner tant de mal pour donner-recevoir-rendre? C’est parce-que cette gestion des relations sociales permet de créer de la richesse et de la faire circuler au sein d’une société. En définitive, tout se passe comme si entre le 14 février et le 15 mars au Japon, on pratiquait une adaptation moderne du principe de don / contre-don… qu’on appelle Saint-Valentin.

Fanny Parise
Fanny Parise (3 articles)
Anthropologue
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