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La photo de l'assassin de l'ambassadeur de Russie à Ankara devait-elle remporter le World Press Photo?

Repéré par Xavier Ridel, mis à jour le 13.02.2017 à 17 h 43

Repéré sur The Guardian

D'après un membre du jury du prestigieux prix de photographie, le cliché pose un problème moral.

Le 19 décembre 2016 à Ankara dans une galerie d'art lors de l'inauguration par Andreï Karlov | Yavuz ALATAN / AFP

Le 19 décembre 2016 à Ankara dans une galerie d'art lors de l'inauguration par Andreï Karlov | Yavuz ALATAN / AFP

Le 19 décembre dernier, Andreï Karlov, l'ambassadeur de Russie en Turquie, était assassiné dans une galerie d’art d’Ankara. Le photographe turc Burhan Özbilici d'Associated Press était présent et, quelques secondes après le coup de feu, a pris une photo stupéfiante. On y voit le meurtrier célébrer son crime, arme au poing et bras levé.

Un problème moral

Comme l’ont confirmé les résultats publiés ce matin, le cliché a remporté le premier prix du 59e World Press Photo. L’annonce est pourtant loin de faire l’unanimité, puisque Stuart Franklin, qui présidait le jury cette année, a publié une tribune dans le Guardian pour faire part de son malaise. L’image, selon lui, pose un véritable problème moral.

Le prix est pourtant habitué aux photos choc, rappelle André Gunthert le 9 janvier dernier. Et cite en 1960, le cliché gagnant, pris par Nagao, montrant un jeune homme de 17 ans prêt à planter un couteau dans le ventre d'un politicien au Japon; tandis qu'en 1968, la première place revenait à une photo exhibant l'exécution d'un prisonnier par le chef de la police du Sud Vietnam. Et lorsqu’on regarde les autres primés de 2017, les images montrent les conséquences de la guerre Mossoul, des enfants atteints de microcéphalie au Brésil, les victimes de la drogue aux Philippines. D’après Stuart Franklin, le problème posé par l’image n’est ni le talent de son photographe ni la force de la photo en question, mais son thème et son traitement.

«J’ai voté contre. Désolé, Burhan. C’est la photographie d’un meurtre, le criminel et la victime sont tous deux vus dans la même image, et c’est moralement aussi problématique que la publication d’une décapitation terroriste.»

Laurent Abadjian, pour Télérama, souligne ainsi que l'image «rend compte d'un réel avec force, sans en occulter aucun détail», ce qui est précisément le souci. Car en récompensant cette photo, le jury pourrait bien avoir également récompensé l'acte. Il ajoute:

«Récompenser cette image ne peut se restreindre à récompenser le professionnalisme du reporter de news, elle récompense une information, et par là-même, entretient une confusion et diffuse un geste, une attitude, une violence brute et aveugle. Au bout du compte, cette récompense valorise ce geste et contribue à faire de cet homme un héros.»

«La haine de notre époque»

Stuart Franklin ne cesse de rappeler tout au long de son texte publié par le Guardian qu’il ne remet aucunement en cause le talent de Burhan Özbilici. Seulement, une photo doit, à son sens, rendre service à l’humanité en portant un œil empathique sur son sujet et en amorçant un changement. Deux critères que le cliché de l’assassinat ne remplit pas, selon lui. Ainsi conclut-il:

«Burhan Özbilic est membre d’Associated Press et vient d’un pays où la liberté de la presse est constamment mise à mal. Il n’avait qu’une chance (ndlr: de prendre la photo) et a fait son travail héroïquement lors de cette soirée à Ankara. Ce n’est pas la question. Ce qui est sujet à controverse, c’est que cette image montre un meurtre prémédité, commis lors d’une conférence de presse afin de maximiser sa publicité.»

Mary F. Calvert, une autre membre du jury, commente le prix gagné par la photo dans un communiqué rapporté par Le Monde affirmant que l'image représente parfaitement «la haine de notre époque»:

«C’était une décision très, très difficile, mais à la fin, nous avions le sentiment que l’image de l’année était une image explosive qui témoignait vraiment de la haine de notre époque.»

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