Monde

Afghanistan: Obama contre Obama

John Dickerson, mis à jour le 01.12.2009 à 12 h 42

Le président américain doit répondre aux questions du sénateur qu'il fut au sujet de l'Afghanistan.

Depuis plusieurs mois, le président Obama tente de répondre aux questions du sénateur Obama. L'examen de la stratégie présidentielle en Afghanistan se concentre sur les mêmes sujets qu'Obama avait soulevés auprès de Condoleezza Rice en janvier 2007, lorsqu'il était membre de la Commission des Relations étrangères du Sénat et qu'elle justifiait l'augmentation du nombre de soldats envoyés en Irak. Le sénateur Obama voulait alors savoir comment le président comptait forcer un partenaire rétif à s'exécuter, et à quel moment il dirait «maintenant ça suffit» dans le cas où aucun progrès ne serait fait.

Obama se concentrait à cette époque sur les trois C (il ne leur donnait pas ce nom parce qu'il n'aime pas les effets-slogan): contrat, conditions et conséquences. Existait-il un contrat entre les gouvernements américain et irakien, comprenant des étapes mutuellement consenties que les Irakiens s'engageaient à atteindre pour montrer qu'ils étaient en train d'établir un gouvernement durable? L'envoi de futures troupes et de financements serait-il soumis à la condition que les Irakiens atteignent ces étapes? Et quelles étaient les conséquences prévues dans le cas contraire?

L'enjeu du discours que le président Obama adressera à West Point mardi 1er décembre est de savoir s'il sera capable de passer son propre test. Il est clair qu'il essaie. C'est d'ailleurs pour cette raison que ses réflexions sont si prudentes, affirment ses conseillers. Il a pressé le Pentagone de produire une marche à suivre claire pour une stratégie de sortie, ainsi que des mesures visant à s'assurer que le gouvernement du président afghan Hamid Karzaï réduira le niveau de corruption et sera capable de mettre en place une armée viable.

Dans de récentes interviews, le président Obama a promis qu'il fournirait au peuple américain exactement ce que le sénateur Obama demandait à Condoleezza Rice. «Nous serons capable de présenter au peuple américain ce qui est en jeu exactement, ce que nous comptons faire, comment nous y parviendrons, combien cela coûtera et le temps que cela prendra» a-t-il déclaré à NBC News.

Mais Obama en est-il vraiment capable? Il semble promettre une espèce de projet aseptisé, qui mesure les entrées et les sorties et signale les endroits où un peu de calibrage permettra de tout faire rouler. Le bénéfice politique de tout cela est que plus le président indiquera clairement le chemin de la sortie, plus il lui sera facile de convaincre les gens qu'une augmentation du nombre de soldats est nécessaire pour l'atteindre. Mais comme l'a souligné le sénateur de l'Illinois dans son célèbre discours de 2002 contre la guerre en Irak, même les engagements couronnés de succès ont une durée et un coût impossibles à déterminer.

En d'autres termes, Obama devra être particulièrement précis s'il veut obtenir des soutiens pour sa stratégie (en imaginant que les Américains qui ont déjà entendu des promesses de guerre sont encore capable de se laisser convaincre). Mais plus ses revendications seront précises, plus il se liera lui-même les mains si la situation tourne différemment de ce à quoi il s'engage.

Obama sera-t-il capable de fournir des précisions sur l'arrangement américain avec le gouvernement Karzaï? Nancy Pelosi, présidente de la chambre des représentants, a qualifié le gouvernement afghan de «partenaire indigne.» Si c'est vrai, il est d'autant plus important de consigner ses engagements par écrit, et de les lier à des sanctions automatiques. Cela permettrait non seulement de garder Karzaï dans le droit chemin, mais contribuerait aussi à renforcer le soutien politique à cette opération à l'intérieur des États-Unis.

Ce que le président Obama sait et dont le sénateur Obama ne parlait pas beaucoup, c'est que la pression publique sur un pays satellite peut avoir l'effet contraire à celui recherché. On ne peut pas considérer Karzaï comme une simple marionnette. Le traiter ainsi lui ferait perdre toute légitimité auprès de ses électeurs, ce qui affaiblirait sa capacité à gouverner, et rendrait le départ des États-Unis encore plus difficile. Au final, il n'est peut-être pas dans l'intérêt du président Obama d'être aussi précis que le sénateur Obama l'aurait souhaité.

La dernière question que le sénateur Obama avait posée lors de l'audience sur l'Irak porte sur le plus grand défi du président Obama en Afghanistan: dans quelles circonstances les États-Unis sont-ils prêts à retirer leurs soldats? Quelles conséquences si le gouvernement de Karzaï n'obtempère pas aux demandes du président? Cette semaine, le président Obama a déclaré qu'il allait «finir le travail» en Afghanistan. Il a pris cet engagement car un Afghanistan sûr est un élément vital à la sécurité nationale américaine. D'un autre côté, cette revendication sape l'idée même de conséquences sérieuses pour un gouvernement qui n'est pas à la hauteur. Si je sais que vous finirez le boulot quoi qu'il arrive, à quoi bon acquitter toutes mes échéances?

En janvier 2007, le sénateur Obama n'a pas eu suffisamment de temps pour obtenir de vraies réponses de la secrétaire d'État. Mardi soir, il aura tout le temps nécessaire pour répondre à ses propres questions.


John Dickerson est chef du service politique de Slate et auteur de On Her Trail. Vous pouvez le joindre à [email protected]. Suivez-le sur Twitter.

Traduit par Bérengère Viennot

Lire également sur l'Afghanistan: Obama avec l'Afghanistan comme Johnson avec le Vietnam?, Pour gagner la guerre, il faut s'allier aux milices, La corruption des Karzai fera perdre la guerre et L'Afghanistan, un nouveau Vietnam.

Image de Une: Base américaine dans la province de Logar, en octobre. REUTERS/Nikola Solic

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