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Wikipédia est aussi imparfait que ses contributeurs

Grégor Brandy, mis à jour le 15.02.2017 à 10 h 43

La force de l'encyclopédie en ligne est aussi sa principale faiblesse, l'exemple d'une fausse page créée par un journaliste du Monde vient encore le démontrer.

Design by David Peters for the Wikimedia Foundation | Lane Hartwell for the Wikimedia Foundation via Wikimedia Commons License by

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Wikipédia a subi un canular. Cette fois-ci, ce n'est pas un professeur qui voulait montrer à ses élèves qu'il faut faire attention à ce qu'on lit sur internet, à ne pas être paresseux et à croiser ses sources, mais un journaliste du Monde qui a créé une page remplie d'erreurs.

Retour en arrière. Le 30 décembre 2016, Pierre Barthélémy, l'auteur du blog Passeur de Sciences, décide de voir si Wikipédia est toujours exposé à des «canulars élaborés». Pour cela, il crée la page (depuis supprimée avant d'être recréée quelques heures plus tard) d'un savant grec, Léophane, qui a vécu au Ve siècle avant Jésus-Christ, un personnage dont, comme l'explique Pierre Barthélémy, «on ne sait pratiquement rien».

«L’entrée Léophane n’existait pas sur Wikipédia et le personnage pouvait faire un candidat valable selon les critères de la célèbre encyclopédie en ligne. J’ai donc décidé de créer cette entrée en écrivant le peu que l’on connaissait sur ce savant et en inventant le reste. J’ai donc laissé libre cours à ma fantaisie, tout en lui conférant les apparences du plausible, à coups de références»

La page restera en ligne six semaines, avant que le journaliste du Monde ne contacte un administrateur de l'encyclopédie en ligne, le 9 février, pour lui expliquer ce qu'il avait fait. Une version de l'article tel qu'il était avant sa publication a été publiée par l'un des administrateurs de l'encyclopédie, sur son compte Twitter.

Le problème du «vandalisme»

Entre le moment où Pierre Barthélémy contacte l'un des administrateurs et celui où il révèle toute l'histoire, d'autres administrateurs sont déjà passés pour nettoyer la page qui «mélangeait savamment le vrai (sourcé) et le faux». Deux jours plus tard, dans le Bistro de Wikipédia, l'espace de discussions des contributeurs de l'encyclopédie, l'un des administrateurs explique ce qui vient de se passer.

[email protected] et moi-même avons bloqué le compte utilisateur d'un journaliste du Monde, ainsi que l'une des [adresses] IP du journal, qui a créé un article pour partie canular —qui mêle le vrai (et sourcé) à l'inventé— en décembre dernier, sur un savant de la Grèce antique: Léophane. Le but (“avoué”) de l'expérience était de mettre en lumière les limites de l'encyclopédie (qui sont réelles, mais que cette “expérience” ne démontre pas tout à fait...).»

Les Wikipédiens ont tous les outils nécessaires pour faire face à ces tentatives. Live RC, un logiciel utilisé par les «patrouilleurs», leur permet de voir toutes les modifications en temps réel, et d'en annuler depuis le logiciel, nous explique Jules, un des administrateurs de l'encyclopédie. Chaque jour, ils voient passer près de 21.000 modifications (30.000 en comptant celles dans les pages de discussions), soit quasiment une toutes les quatre secondes, et la création de 500 nouveaux articles (souvent supprimés immédiatement, car leurs critères ne correspondent pas à ceux de l'encyclopédie). Difficile alors de ne pas passer à côté d'une petite erreur.

Trop spécialisé?

Ici, estime-t-on, le problème est que l'article était spécialisé, et que les sources ont l'air totalement légitimes. C'est d'ailleurs ce qu'explique Jules, un des administrateurs de la version française de Wikipédia, à Pierre Barthélémy:

«Il n’y a pour ainsi dire aucune chance qu’un vandalisme aussi bien fait que le vôtre soit détecté: sur un sujet tel qu’un savant grec de l’Antiquité, un canular peut rester un an voire plus sans que personne ne s’en aperçoive. Le second niveau de vérification est effectué par les contributeurs eux-mêmes: ils ont des listes de suivi des articles qui les intéressent et vérifient les changements qui y sont apportés.»

C'est ce que nous confirme Lionel Barbe, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris-Ouest-Nanterre et coauteur de Wikipédia, objet scientifique non identifié. Pour lui, «Wikipédia n'est pas équipé pour détecter 100% de ces problèmes».

«Dans certains cas, ces sujets ne sont même pas évoqués dans les encyclopédies classiques. En théorie, il faudrait que les gens aillent vérifier dans les très rares sources, si ce qui est dit est fiable ou non. Mais même sur Platon, par exemple, on n'est pas sûr de tout ce que l'on sait.»

D'autant que dans ce cas-ci, trois des quatre erreurs relevées par Pierre Barthélémy ont pour source un livre (on ne sait pas d'où vient la dernière), ce qui complique la tâche de ceux qui sont censés vérifier les informations.

«Wikipédia a une faiblesse sur le livresque reconnue par les Wikipédiens. Les sources qui ne sont que dans de rares bibliothèques, par exemple, cela prend du temps d'aller les vérifier, si quelqu'un va les vérifier. Aujourd'hui, il y a d'ailleurs la critique inverse qui est faite à Wikipédia. Dans certains cas, les articles qui s'appuient sur des sources livresques sont effacés, alors que ces sources existent. Mais les Wikipédiens estiment qu'ils n'ont pas les moyens pour aller vérifier, parce qu'ils n'ont aucune ressource numérique.»

Par ailleurs, pour éviter de telles publications aux informations fausses, l'encyclopédie en ligne pourrait décider d'adopter la validation de contenus après une première vérification par des patrouilleurs ou des administrateurs, comme c'est le cas dans la version allemande. Mais pour les administrateurs interrogés par le journaliste du Monde, ce ne serait pas une bonne idée.

«Cela reflète des débats qui durent depuis des années entre un courant plutôt protecteur de l’encyclopédie et un courant qui est favorable à ce qu’elle soit la plus ouverte possible. La quarantaine serait un frein à la contribution parce que la philosophie de Wikipédia a toujours été la vérification a posteriori et non pas a priori. Cela demanderait beaucoup de travail de validation à des gens qui sont à 100 % bénévoles et on perdrait énormément de contributeurs si leurs textes n’étaient pas publiés tout de suite.»

«Ne faites pas ça»

Wikipédia supplie pourtant ses contributeurs de ne pas créer de canulars, et de ne pas faire ce que Pierre Barthélémy s'était mis en tête.

«S'il vous plaît, ne tentez pas d'insérer des canulars dans Wikipédia pour tester notre capacité à les détecter et les supprimer. Cela a déjà été fait avec des résultats variés. La plupart sont marqués pour suppression dans les heures qui suivent leur création. Les plus sophistiqués, comme des articles sur des personnalités historiques inventées avec des informations biographiques détaillées, et des références factices ont mis plus d'une décennie avant d'être repérés. Ces articles font du mal à la réputation de Wikipédia en tant qu'encyclopédie.»

L'encyclopédie confirme que cela a déjà été fait et prouvé. Oui, on peut insérer des fausses informations dans Wikipédia, «tout comme on peut y insérer des profanités. C'est une conséquence inévitable du fait d'être une encyclopédie libre que tout le monde peut éditer». Concrètement, l'encyclopédie est aussi imparfaite que ses contributeurs.

Certains s'en prennent aux journalistes qui procèdent parfois ainsi. Sur Twitter, un administrateur de l'encyclopédie en ligne se plaint notamment qu'un journaliste sportif avait «vandalisé un article en changeant l'équipe de sélection d'un joueur de foot, puis sortait un article “Insolite: Machin a déjà été transféré... Sur Wikipédia !”».

Plus largement, Rue89 explique que de nombreuses personnalités des médias ont vandalisé des articles de l'encyclopédie en ligne, ou ont incité à le faire.

«Cela réactive de mauvais souvenirs, souligne Jules. À une époque, il y avait souvent des journalistes ou des enseignants qui faisaient des tests pour vérifier la fiabilité ou plutôt la non-fiabilité de Wikipédia. Ils introduisaient des modifications erronées pour voir combien de temps elles resteraient. Ce n'est plus le cas depuis plusieurs années. Ici, ce qui a agacé, c'est que le journaliste aurait pu chercher des tentatives de manipulation qui existent [il y en a eu sur le conflit israélo-palestinien, Trump ou les OGM, par exemple], et s'il avait demandé à un contributeur son avis pour savoir si un tel canular passerait, on lui aurait répondu que oui, bien sûr.»

Comme souvent, explique le chercheur Antonio Casilli sur son compte Twitter, l'article a finalement été réécrit «selon des standards de qualité élévés», ce qui va «dans le sens de [sa] propre analyse sur la dialectique vandales/contributeurs», sur l'encyclopédie.

Un point de départ

Reste qu'au-delà de l'expérience du journaliste du Monde, se posent plusieurs questions: comment peut-on s'assurer de la crédibilité des petites pages Wikipédia, celles qui ne sont pas surveillées, protégées ou semi-protégées, celles sur lesquelles le niveau d'attention des patrouilleurs n'est pas aussi élevé, parce que la fréquentation y est finalement assez faible?

À titre d'exemple, l'article sur Léophane avait été consulté un peu moins de 200 fois, avant que Pierre Barthélémy n'explique à l'un des administrateurs l'expérience qu'il venait de réaliser (depuis la médiatisation de l'affaire, les chiffres ont considérablement augmenté). Et parmi ces 172 fois, il est fort probable que l'on retrouve plusieurs visites du journaliste du Monde –qui a modifié son article à plusieurs reprises, confirme Jules, qui a accès à l'historique– ou des «patrouilleurs» de l'encyclopédie en ligne. Finalement, il n'y a que peu de personnes qui ont consulté cet article et les fausses informations qu'il contenait.

tools.wmflabs.org

Faut-il s'appuyer sur les sources plutôt que le contenu de la page? Faut-il ne se fier qu'aux articles de qualité?

Lionel Barbe conseille de vérifier les bandeaux présents en début d'article, qui indiquent qu'un article ou une section de cet article «ne cite pas suffisamment ses sources», ou qu'elles sont manquantes. Il y aussi la page de discussions, dans laquelle des Wikipédiens disent qu'ils ont un doute sur un article, ou qu'ils appellent à vérifier les sources. Ces sources, Jules, en tant qu'administrateur, conseille d'ailleurs d'aller les consulter pour vérifier que ce qui se dit dans l'article Wikipédia correspond bien à ce que la source raconte, et de vérifier de son côté si l'on estime qu'elle est crédible.

«Si elle ne l'est pas, ça doit être éliminatoire.»

Et enfin, il faut faire attention quand il n'y a qu'un seul contributeur principal. On peut le voir en cliquant dans l'historique en haut à droite de la page. Surtout que dans ce cas-ci, il n'y aura jamais de bandeaux.

«Moins il y a de contributeurs, moins les données sont fiables», conclut Lionel Barbe.

Comme l'expliquent justement le site de Harvard et ce professeur, il n'y a pas vraiment de problème avec Wikipédia. Le site est en fait un bon point de départ pour se familiariser avec un thème, un domaine, ou une personnalité. Mais le plus important a lieu ensuite, quand il faut confronter ce que l'on a trouvé avec d'autres résultats, vérifier si ce croisement des sources confirme les informations initiales, ou si, au contraire, il infirme ce qui avait été lu précédemment. Et cela ne s'applique pas uniquement à Wikipédia. C'est un réflexe que l'on devrait adopter à chaque fois que l'on se retrouve confronté à une nouvelle information.

Grégor Brandy
Grégor Brandy (419 articles)
Journaliste
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