Monde

Jean-Claude Trichet, seul contre tous

Oriane Claire, mis à jour le 01.12.2009 à 14 h 54

Le président de la BCE s'accroche au dogme de la lutte contre l'inflation.

Un président, insipide ou insignifiant, voici les deux principaux  adjectifs qui collent déjà à la peau du premier président de l'Union Européenne, le Belge Herman Van Rompuy. Son mandat ne sera pas une sinécure, il faudra qu'il réussisse à imposer sur la scène internationale à la fois sa fonction et sa personne. Il faut bien reconnaître une chose tout de même: notre bon vieux continent, en particulier la France, sait donner sa chance à un inconnu. On n'hésite pas à repérer les talents tapis dans l'ombre pour les porter à la lumière. C'est dans notre état d'esprit, c'est plus fort que nous, c'est inscrit dans nos gènes... Souhaitons donc bien du courage à ce Belge qui dispose malgré tout d'un bel atout : on ne s'y intéressera guère.

Pour ceux qui avaient quelques velléités de toute nouvelle puissance internationale pour l'Europe, il faut s'en consoler mais ne pas oublier que la zone euro dispose déjà, pour sa part, d'une figure emblématique. D'après le magazine américain Forbes, Jean-Claude Trichet, président de la BCE, se trouve au 25e rang du classement des plus puissants de ce monde. Il est même le premier Français à figurer dans cette liste des 67 personnalités les plus importantes. A titre de comparaison, Nicolas Sarkozy ne se place qu'à la 56e position. Les trois premiers de ce classement étant respectivement le président américain, Barack Obama, le président chinois, Hu Jintao et le premier ministre russe Vladimir Poutine.

Si le nouveau Président de l'Europe peine à s'imposer, il pourra au moins s'appuyer sur les compétences et la notoriété de Jean-Claude Trichet. Mais au fait, que lui reconnaît-on au juste? Quel est son passif? A la tête de la Banque Centrale Européenne (BCE) depuis plus de six ans, il est reconnu et salué pour sa capacité à avoir su gérer la crise des subprimes et surtout d'avoir évité le pire en injectant massivement des liquidités dans le secteur bancaire. Bref, c'est un héros financier!

Cela dit, il est difficile d'oublier ses erreurs et son entêtement à vouloir être sacré maître dans le contrôle de l'inflation. Sa lutte permanente pour juguler tout infime soubresaut des prix a coûté très cher (en points de croissance) à la zone euro. On se rappelle de juin 2007, la crise des subprimes venait de se déclencher, Trichet, encore persuadé de la menace inflationniste, augmente ses taux directeurs à 4,25% en dépit des critiques émanant de toute part et notamment de Nicolas Sarkozy. Il n'a que faire que toutes ces réprimandes, il se cantonne  à la mission qui lui a été donnée: assurer la stabilité des prix. Et de ce point de vue, c'est un franc succès; mais à force de vouloir jouer le Zorro contre le mal inflationniste, il incarne aussi le rôle désastreux du growth killer (le tueur de croissance) avec ses hausses des taux au pire moment. Il ne faut pas oublier que la menace en France et de la zone euro reste le chômage et l'incapacité à générer une croissance forte.

Depuis des lustres, l'inflation n'est plus un danger pour notre économie, justement parce que sans croissance donc sans dynamique de la demande, il ne peut pas y avoir de menaces sur la hausse des prix. Alors — certains diront le contraire — les prix ont augmenté, notamment les matières premières et le pétrole. Mais cela reste des données exogènes, qu'on ne peut maîtriser puisque nous en sommes importateurs nets. Nous subissons la dynamique de croissance des autres pays en plein boom économique.

Pour résumer, l'inflation n'est peut-être pas une mauvaise chose. Lorsqu'elle reste mesurée, elle n'est que l'expression saine d'une plus forte demande, donc d'une croissance plus élevée. Nous laisser croire qu'un accroissement anticipé des prix de 2% est dangereux pour notre stabilité économique est un point de vue qui n'est partagé nul par ailleurs dans le monde. C'est peut-être pour cette raison qu'il a gagné sa place au palmarès de Forbes. S'enorgueillir, comme il le fait, de remplir à la lettre sa mission rend néanmoins perplexe. Est-il fier à ce point de se montrer rigide sans essayer à l'instar de la Federal Reserve (Banque centrale américaine) d'adjoindre la croissance dans ses objectifs? Pourtant, il n'est pas allemand, il n'a pas subi de traumatismes de l'inflation galopante dans l'entre-deux guerres?

Les Français ont toujours considéré l'inflation comme une variable embarrassante — à tel point qu'ils l'ont volontiers laissée aux mains de la BCE au moment de l'avènement de l'euro.  Nous avons voulu conserver en revanche notre liberté d'action en matière de politique budgétaire. C'est d'ailleurs là où l'inflation règne. A en juger par l'emballement de la dette publique, multipliée par six en 20 ans. En France, l'ensemble de la classe politique a un fort penchant pour les dépenses, faire des économies n'a rien de bien excitant. Mais les livres d'histoire de nos petits ou arrière petits-enfants retiendront qu'il y en avait un, Jean-Claude Trichet, bien différent de tous les autres, qui ne vivait que pour la lutte contre l'inflation pour le plus grand malheur de ses compatriotes...

Oriane Claire

Image de une: Conférence de presse de Jean-Claude Trichet, en août. REUTERS/Kai Pfaffenbach

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