France

2017, la présidentielle de trop

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 16.02.2017 à 11 h 43

Cette élection est devenue un scrutin dangereux, qui ne sert plus qu'à produire de la frustration et à fournir un supplément d'âme symbolique à une fonction affaiblie.

Des affiches de campagne de François Hollande et François Bayrou à Caen, en avril 2012. CHARLY TRIBALLEAU / AFP.

Des affiches de campagne de François Hollande et François Bayrou à Caen, en avril 2012. CHARLY TRIBALLEAU / AFP.

Le 24 septembre 2000, deux mois après mes dix-huit ans, j'ai voté pour la première fois. Alors président de la République, Jacques Chirac proposait aux électeurs de raccourcir le mandat présidentiel de sept à cinq ans. Tenir à une fréquence plus régulière l'élection la plus importante pour l'avenir du pays: qui aurait pu dire non? 2,7 millions de personnes –je n'étais pas du nombre. Dix-sept ans plus tard, les choses ont changé: je me dis non seulement qu'élire plus souvent le président n'est pas la panacée, mais qu'il serait peut-être temps que nous, électeurs «de base», ne l'élisions plus tout court.

Cette idée encore marginale est de moins en moins silencieuse. En 2014, l'éditorialiste de France Inter Thomas Legrand déplorait, dans un livre au titre programmatique, Arrêtons d'élire des présidents!: «le mode de désignation du président [...] entraîne tant de faux débats, des clivages factices, de la bipolarité artificielle, de l'infantilisation populiste». Un an plus tard, la journaliste de Challenges Ghislaine Ottenheimer, dans Poison présidentiel, voyait dans cette exception française (nous sommes le seul pays d'Europe de l'ouest à élire au suffrage universel direct un président si puissant) une fierté imméritée: «Que la France ne soit pas tombée, comme les démocraties parlementaires, dans la médiocrité des combines et des coalitions procure une sorte de sentiment de supériorité.» Sentiment qui entrave le développement de notre démocratie:

«La IVe fut une calamité, un cauchemar. La Ve, elle, est un roc. Voilà le diktat des élites dans leur immense majorité. Et l'élection du chef en est la clef de voûte.»

Dans un essai publié en 2002, Stéphane Baumont, maître de conférences en droit public à l'université de Toulouse, assimilait lui la présidentielle à une «ambiance de guerre civile froide, [...] un affrontement, bloc contre bloc, ne correspondant à aucune réalité sociologique». Aujourd'hui, il explique que la meilleure solution serait de faire élire le chef de l'État par un collège d'élus assez large, et estime ironiquement que la suppression de la présidentielle au suffrage universel direct «fait partie des utopies ou hérésies de politiques ou d'universitaires, qui se heurtent à la fréquente affirmation selon laquelle supprimer cette élection serait supprimer la démocratie ou la République, au motif que c'est celle qui connaît le moins d'abstention».

Une machine à produire de la déception

Plus populaire, la présidentielle? Dans les bureaux de vote, certainement: en 2012, 80% des électeurs se sont déplacés au premier tour, et autant au second. Au total, 87% des Français inscrits se sont prononcés lors d'au moins un des deux tours. Mais avant que leur intérêt ne soit plombé, en 2002, par leur alignement systématique sur la présidentielle, les législatives faisaient aussi plutôt recette, avec une participation très rarement inférieure à 70% et qui, dans les bonnes années, concurrençait celle de la présidentielle –85% en 1978, quand Valéry Giscard d'Estaing appela au «bon choix» pour éviter la victoire d'une gauche désunie, et échappa à ce qu'on n'appelait pas encore la cohabitation.

Surtout, les enquêtes d'opinion menées depuis une décennie montrent que l'institution présidentielle en tant que telle ne fait pas l'objet d'une confiance plus grande –elle est même souvent un peu plus basse– que le Parlement, et est nettement moins populaire que les institutions locales. La présidentielle est une machine à produire de la participation, mais aussi de la déception. Une drogue à la descente très amère, et dont nous réclamons des doses toujours plus fortes (en médiatisation, en sondages, en rebondissements...). «À l'heure des réseaux sociaux, de la démocratie participative, de l'interactivité et de l'échange horizontal des volontés, cette mobilisation verticale est névrotique: elle suscite des troubles émotionnels dont les citoyens ne peuvent se défaire», écrit le professeur de droit Paul Alliès, proche d'Arnaud Montebourg, dans son récent livre Le Rêve d'autre chose. Changer la République ou changer de République.

L'évolution de la confiance des Français dans leurs institutions depuis décembre 2009 (Baromètre de la confiance politique réalisé par OpinionWay pour le Cevipof, janvier 2017)

La présidentielle est aussi supposée être un scrutin plus efficace et juste que les autres: c'est le seul, en France, où l'élu est assuré d'un score supérieur à 50% des suffrages exprimés. Ce n'est pas elle qui consacrerait un candidat avec une majorité relative, comme c'est régulièrement le cas aux législatives, aux régionales ou aux municipales. Qui amènerait aux responsabilités exécutives un dirigeant désigné sans avoir pris la tête de la campagne de son camp, comme ce fut le cas lors des dernières élections législatives de la IVe République, en 1956. Ou qui donnerait la victoire au camp minoritaire en voix, comme Donald Trump aux États-Unis en novembre dernier ou les travaillistes britanniques dans un passé plus lointain.

Et pourtant, c'est oublier les failles de ce mode de scrutin, que seuls des systèmes eux-mêmes complexes, comme le jugement majoritaire, pourraient permettre d'aider à combler. En 2002, la dispersion des voix à gauche a permis l'élimination de Lionel Jospin et la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen, candidat seulement capable de passer d'un tour à l'autre de 17% des voix à... 18% (là où l'éliminé du premier tour était donné autour de 50%). En 2007, le troisième homme François Bayrou était plus populaire que les deux finalistes, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, avant le premier tour, et donné vainqueur en cas de duel face à la droite; juste après son élimination, sa cote de popularité monta davantage que celle des deux qualifiés...

«Je ne vote pour personne. Je vote seulement contre»

En réalité, la présidentielle française n'a vraiment été efficace que quand notre système de partis a été le plus «lisible», dans les années 1970 et au début des années 1980. C'était l'époque du «quadrille bipolaire»: deux camps bien identifiés, la gauche parlementaire et la droite parlementaire, recueillant en cumulé entre 45% et 50% des suffrages chacun, et comptant deux partis puissants, PCF et PS à gauche, gaullistes et droite non-gaulliste en face. Le célèbre dicton «Au premier tour on choisit, au second on élimine» fonctionnait à plein: en 1981, le premier tour a fait office de primaire entre les partis de chaque côté, et au second tour, les électeurs ont, pour la plupart, voté pour le survivant de leur camp. Depuis, le quadrille s'est désagrégé, avec l'émergence de cet objet politique mal identifié qu'est le FN et sa mise en orbite comme seul parti avec une base suffisante, en 2017, pour quasiment s'assurer une place au second tour; et avec l'affaiblissement du clivage gauche-droite et l'émergence de candidatures «ni gauche ni droite», type Bayrou en 2007 ou Macron en 2017.

Cette année, on ne choisit plus: on élimine tout le temps. «Un ami français m'a récemment dit: “Je ne vote pour personne. Je vote seulement contre”. Voilà le mantra dépressif de la politique française actuellement», écrivait la semaine dernière Robert Tombs, professeur à Cambridge, dans le magazine conservateur britannique The Spectator. À une époque, l'électeur de gauche était culpabilisé s'il ne votait pas PS dès le premier tour, soupçonné de braver le risque d'élimination de son camp. Cette année, il risque de l'être s'il ne vote pas Macron, soupçonné qu'il sera de tout miser sur un dangereux duel Hamon-Le Pen au risque de se retrouver avec un Fillon-Le Pen. (Et on n'écartera pas l'hypothèse que le même phénomène se produise à droite si les sondages montrent Fillon dévisser dangereusement au second tour contre la candidate frontiste).

À l'électeur convaincu se substitue progressivement un électeur stratège dont le critère devient, dès le premier tour, de limiter le danger –voire avant le premier tour, comme l'a prouvé la participation d'électeurs de gauche à la primaire de la droite. Là où les législatives, cette somme de 577 «élections locales», selon le mot de De Gaulle, diluent le risque, les électeurs inquiets d'une possible victoire de Marine Le Pen feront tapis, les 23 avril et 7 mai, avec des mains assez incertaines. «C'est un mauvais argument en faveur de la suppression de l'élection présidentielle, mais peut-être que les gens ont enfin réalisé que c'était le seul moyen pour le FN d'arriver au pouvoir, car aux législatives, il est encore très loin du compte», explique Arnaud Le Pillouer, professeur de droit public à Paris-10 et auteur en 2011, avec son confrère Pierre Brunet, d'un plaidoyer très argumenté «pour en finir avec l'élection présidentielle».

«Une sorte de droit divin»

Les risques de polarisation extrême du débat étaient visibles dès l'automne 1962, quand De Gaulle proposa aux Français, par référendum, d'élire directement leur président. Présentant son très contesté projet de loi constitutionnelle, le Général demande alors à tous ses ministres, un par un, d'exprimer leur avis (un seul, le centriste Pierre Sudreau, démissionnera en signe de protestation). «Nous risquons de ne pas avoir le candidat du centre qui, pourtant, serait le mieux placé pour exercer à l'avenir l'arbitrage et un pouvoir raisonnable», alerte le ministre des Travaux publics, le gaulliste Pierre Dumas. «Ces dispositions ne permettent pas l'organisation politique de la France autour des deux tendances qui seraient les plus nécessaires pour l'avenir du pays: le centre droit et le centre gauche», renchérit son confrère de l'Agriculture, Edgard Pisani.

De Gaulle, lui, voit moins la présidentielle comme une féroce lutte électorale que comme un plébiscite à venir, et se fait mystique: «Je n'arrive pas à croire que le pays, dans sa masse, ne soit pas guidé, le moment venu, par une sorte d'instinct. Il élira quelqu'un qui ne soit pas un extrémiste.» Tout l'esprit originel de la présidentielle est dans cet «instinct», dans cette communion directe entre le peuple et l'Élu majuscule, supposée passer par dessus la tête des partis (ce qui n'a pas empêché les quatre derniers présidents d'avoir tous été chef de parti avant leur élection...). Dans ces quelques millions de voix qui font office de saint chrême et distinguent l'Élu de la plèbe parlementaire, depuis bien avant De Gaulle. Dès 1852, dans son 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, Karl Marx écrivait que «l’Assemblée nationale élue est unie à la nation par un rapport métaphysique, mais le président élu à elle par un rapport personnel. L’Assemblée nationale représente bien dans ses différents membres les aspects multiples de l’esprit national, mais c’est dans le président que ce dernier s’incarne. Il a en face d’elle une sorte de droit divin. Il est, par la grâce du peuple».

À des degrés divers, les cinq «grands» candidats de 2017 incarnent tous cette problématique. Marine Le Pen, depuis longtemps convertie à la mystique personnelle, au point d'avoir donné à son rassemblement son propre prénom. Emmanuel Macron en lévitation, qui admet que «c’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne. La politique, c’est mystique. C’est tout mon combat». Jean-Luc Mélenchon démultiplié en hologramme, son corps indispensable à la propagation de la bonne parole. François Fillon plombé par les affaires, qui viennent souligner en creux à quel point, dans ce scrutin encore plus que dans les autres, le destin d'un camp dépend du comportement d'un seul. Et Benoît Hamonn qui a attaqué dans son discours d'investiture «cette forme d’immaturité qui consiste à proposer un guide au peuple et à la nation» –une manière de reconnaître qu'en France, c'est le modèle majoritaire.

Pour arriver jusqu'ici, Fillon et Hamon ont déjà dû gagner une élection, une mini-présidentielle à l'échelle de leur camp, avec exactement le même mode de scrutin. La «vraie» présidentielle pourrait finir par être l'élection de trop. «Le virus des primaires a infesté tout le système présidentiel, écrivait en 2014 le chercheur Christian Salmon. Il a démultiplié la figure présidentielle en faisant de l'élection du président de la République au suffrage universel non seulement le moment clé de la vie démocratique, mais l'élément qui surdétermine toutes les stratégies des acteurs politiques.» Supposé renforcer les candidats, le système des primaires a ajouté un jeu de massacre à une politique française déjà connue pour sa propension à sanctionner les sortants. Elle a créé un grand chamboule-tout aux dépens des installés et des favoris (Sarkozy, Juppé, Hollande, Valls) tout en plaçant leurs vainqueurs dans une situation inconfortable, déjà esquissée en 2011: «Le système des primaires produit des candidats qui mènent campagne sur un programme fait pour s'imposer dans leur propre camp, avec un corps électoral assez politisé et âgé. Le candidat est ensuite contraint, soit à respecter son programme et à ne pas réussir à fédérer, soit à trahir son programme, alors qu'un parti peut voir à plus long terme», explique Arnaud Le Pillouer. 

Des masses face à un Magicien

Au final, demeure ce paradoxe: on investit toujours autant sur l'élection présidentielle, on vante encore sans cesse la «verticalité» de ce scrutin, mais la fonction présidentielle n'a jamais paru aussi affaiblie et ses prétendants vulnérables. Le charme du «sacre» à deux tours s'évapore de plus en plus vite: en 2005, le constitutionnaliste Bastien François, qui fut à l'origine de la Convention pour la VIe République avec Arnaud Montebourg, se demandait d'ailleurs si la présidentielle n'avait pas «épuisé ses effets», comme on dit d'un remède qui a cessé d'agir.

Le nouvel élu du 7 mai 2017 aura vite l'occasion de le vérifier avec, dès juin, des législatives qui s'annoncent à haut risque et pourraient conduire à une majorité introuvable ou une cohabitation pendant toute la durée de son mandat. Un «accident de l'histoire», selon l'expression d'Arnaud Le Pillouer, qui pourrait alors alimenter une réflexion sur la place de l'élection présidentielle, et plus largement sur les très larges pouvoirs qu'accorde au président, au-delà de son mode d'élection, la Constitution de 1958. Réflexion qui ne pourra se faire qu'avec l'accord de l'intéressé, qui dispose d'un pouvoir de veto sur toute réforme constitutionnelle. «La transition vers une fin de l'élection présidentielle au suffrage universel direct devrait être lente et serait le témoin d’un changement de culture politique», note le politologue Olivier Rouquan, auteur du récent En finir avec le président!, qui ajoute, optimiste:

«D’ailleurs, les affres du quinquennat, l’idée que ces présidents successifs n’y arrivent plus, que nos aspirations à la Grandeur sont trop souvent déçues, que la France est devenue une puissance moyenne… tout ceci peut permettre de penser que cette normalisation française pourrait tranquillement se produire, sans trop de “douleur”.»

La dernière fois que le pouvoir s'est interrogé sur sa forme, cette question a été brièvement évoquée, mais nettement tranchée. En octobre 2015, le Groupe de travail sur l'avenir des institutions, mis en place par le président de l'Assemblée nationale Claude Bartolone, estimait «inenvisageable de priver les citoyens français de ce qui constitue un moment démocratique majeur –bien qu'imparfait», évoquant «un moment d'émotion politique partagée important pour le sentiment d'appartenance à la communauté nationale». À la même époque, son coprésident, l'historien Michel Winock, publiait en librairies le journal qu'il avait tenu lors des deux premières décennies de la Ve République. À la date du 18 octobre 1962, dix jours avant le référendum décisif sur l'élection du président au suffrage universel direct, on pouvait lire:

«Voter “non”, c'est voter le départ du Magicien; c'est préférer l'inconnu, la difficulté, peut-être choisir le pire –mais qui peut l'assurer? Le pire me semble être l'apathie des masses, qui ont tout abdiqué entre les mains du Général anachronique. Mon “non” est anarchique, j'en ai pleine conscience.»

Et si on choisissait de croire un peu moins aux magiciens?

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (904 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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