Parents & enfants

Les femmes au foyer sont-elles les idiotes utiles du patriarcat?

Nadia Daam, mis à jour le 13.02.2017 à 13 h 48

Les mères au foyer continuent malgré elles l'idée que seules les femmes peuvent s'occuper des enfants et que leur travail est forcément secondaire.

Penelope Fillon et François Fillon, le 29 janvier 2017 à Paris | Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Penelope Fillon et François Fillon, le 29 janvier 2017 à Paris | Christophe ARCHAMBAULT / AFP

J'ai ressenti un intense malaise en regardant l'interview de Penelope Fillon dans «Envoyé spécial», comme Titiou Lecoq avant moi. Un malaise que j'ai ensuite interprété comme de la compassion. La séquence pue la solitude d'une épouse et mère de cinq enfants. Or, je n'ai pas envie de ressentir de la compassion pour les puissants. Et Penelope Fillon se trouve du côté de puissants, quelque soit son implication dans les affaires de son mari. Je crois que l'on détient des capacités limitées d'empathie, et je n'ai, a priori, pas envie de gaspiller les miennes pour une châtelaine oisive. Pourtant, Penelope Fillon, toute bourgeoise qu'elle est, incarne à la perfection l'alienation domestique et conjuguale.

Dans Arlington Park, la romancière anglaise Rachel Cusk décrivait le quotidien mortifère de quatre femmes au foyer d'une banlieue résidentielle: la solitude, le ressentiment, l'insatisfaction, la tyrannie des petites tâches à accomplir au quotiden. «Toutes les cultures ont des femmes au foyer désespérées», déclarait l'auteure.

C'est même pire que ça, la femme au foyer desespérée ou authentiquement épanouie n'est pas, comme on pouvait l'imaginer, une figure en voie de disparition eu égard à la féminisation du travail. On assiste même à un retour de la femme au foyer. En France, en 2010, 69 % des femmes salariées ont connu une pause dans leur carrière depuis leur premier emploi et l'interruption de travail pour se consacrer aux enfants est de quatre ans et trois mois en moyenne.

L'emploi féminin ne va pas encore de soi

Elles sont 2,1 millions à n’être ni au chômage ni en études, d’après l'Insee. En 1991, elles étaient encore 3,5 millions. Donc la tendance est certes à la baisse, mais quand on entre dans le détail des statistiques et de la dynamique qui est à l'œuvre, on observe que l'emploi féminin ne va pas encore de soi. Eu égard à l'accroissement des temps partiels occupés par les femmes, ou le rajeunissement de la femme au foyer: la part de celles ayant entre 20 et 34 ans (environ 20 %) est aujourd’hui plus élevée que celle des femmes ayant entre 40 et 49 ans (moins de 15 %). Surtout, l'idéalisation de la femme au foyer persiste et même, se développe. Pour l'historienne Anne Rothenbühler, «cela passe par des messages subliminaux. On rappelle que les plats maison sont meilleurs pour la santé, les loisirs créatifs importants pour l’épanouissement de l’enfant… des activités chronophages qui maintiennent la femme à la maison avec l’illusion que c’est utile». Une analyse partagée par la directrice de l'ENA, Nathalie Loiseau, auteure de Choisissez tout:

«Hélas, une angoisse de l’avenir grandissante joue en défaveur des femmes, avec l’idée qu’il faut se consacrer le plus possible aux enfants, devenir leur coach à plein-temps pour mieux les armer.»

Autrement dit, en période de crise, la tentation est grande de renvoyer les femmes au foyer et de les assigner plus que jamais aux tâches domestiques et au «care» (éducation, santé...). L'argumentaire développé alors, c'est qu'être femme au foyer n'a rien de dégradant, que c'est un choix éclairé et que cela peut être une source d'épanouissement. C'est ce qu'affirment avec véhémence certains femmes au foyer elles-même.

Edith Betsch, présidente de l'Union nationale des femmes actives au foyer soutient que «les mères au foyer le sont avec plaisir, elles sont épanouies et heureuses. Si on leur donnait la possibilité de quitter leur travail, beaucoup de femmes resteraient à la maison», affirmait-elle déjà en 2013.

Sauf que c'est statistiquement faux.

Les femmes ont envie de travailler

Selon une enquête récente de l'Insee, 6 femmes au foyer sur 10 souhaiteraient travailler. Quant à l'«épanouissement», il est aussi largement à temperer: elles ne sont que 33% à penser qu’«être femme au foyer est aussi épanouissant qu’avoir un travail rémunéré».  

Et il est utile de rappeler ici qu'être mère n'est pas un métier. Un métier, c'est une activité rémunérée, exigeant une formation, et dont on tire des moyens d'existence. Les blogs de mère au foyer regorgent pourtant de de billets clamant qu'une mère au foyer est «cuisinière, serveuse, femme de ménage, chauffeur de taxi, décoratrice d'intérieur, agent de la paix...», et  beaucoup se sont fatigués à calculer le salaire que pourraient exiger les mères au foyer.

Le corollaire induit par le raisonnement est outrageant pour celles qui ne sont pas mères (qui deviendraient, si on suit la logique, de grosses feignasses inactives) et aussi pour les mères qui travaillent et ne sont pas «maman à plein temps». De plus, cela contribue à la déification de la figure maternelle sacrificielle qui exercerait «le plus beau métier du monde» et contribue à l'adage imbécile qui veut que «derrière chaque homme se cache une femme», travailleuse de l'ombre et mater dolorasa qui fait tourner la maison pendant que papa va valeureusement ramener la pitance (l'argument a d'ailleurs été râbaché par le clan Fillon pour justifier l'humble discrétion de Penelope Fillon).

On peut également s'interroger sur le message adressé aux enfants dont la mère est au foyer et affirme s'investir à 100% pour sa progéniture. Ces derniers peuvent se sentir redevables et avoir le sentiment d'avoir interet à être à la hauteur de tant de dévouement.

Pourtant, certaines mères au foyer ont le sentiment d'être injustement critiquées. Helene Bonhomme, auteure du blog fabuleusesaufoyer,veut «faire revenir la femme au foyer à la mode car aucune image glamour n’est donnée de cette vie-là» et déplore que «les mères au foyer ont du mal à éprouver de la fierté du fait de leur statut de maman à plein temps». Ce n'est pas du tout l'impression qu'on a quand on parcourt Instagram et qu'on constate que l'harmonie familiale portée à bout de bras par la mère se pare lui aussi des atours du glamour et est fétichisé. Dans son livre Chez soi, Mona Chollet se penchait sur le cas de Mimi Thorisson, épouse / mère / cuisinière / jardinière / décoratrice / mannequin:

«Être une compagne, une mère, une cuisinière et une maîtresse de maison parfaite, belle et bien habillée, dont la vie de famille se résume à une longue suite de plaisirs et qui offre à sa progéniture une enfance de rêve: tôt ou tard, les femmes contemporaines en viennent à conclure qu’on leur fait miroiter là un modèle impossible. Elles se disent que cette créature est comme les licornes: elle n’existe pas. Et puis, bim! Mimi Thorisson apparaît – ou une autre. Stupeur: les licornes existent bel et bien, en définitive.

Difficile de décider s’il faut y voir une bonne ou une mauvaise nouvelle. Une bonne, parce qu’elle réactive le rêve, elle renouvelle le stock d’images ; elle redonne un but à atteindre, qui consiste maintenant à lui ressembler (en langage de commentaire de blog, on dit qu’elle est « inspirante »). Une mauvaise, parce qu’à côté d’elle les autres se sentent nulles, malchanceuses et minables.»

Les femmes critiquées pour leur choix

Si l'on quitte l'univers forcément aseptisé de Pinterest et Instagram, il semble bien que ce sont les femmes qui continuent à travailler après l'arrivée de leur enfants qui sont critiquées pour leur choix. Rappelez-vous de Najat Vallaud-Belkacem accusée d'être une mauvaise mère parce qu'elle ne dépose pas elle-même ses enfants à l'école. De l'école qui appelle systématiquement les mères quand l'enfant est malade comme si, à l'inverse des pères, elles exercaient une activité divertissante et dispensable et qu'elles pouvaient bien quitter leur job pour rappliquer ventre à terre.

Mais on peut concéder à Hélène Bonhomme qu'en effet, les mères au foyer ne sont pas toujours portées aux nues et qu'elles sont elles aussi sommées de justifier leurs choix. Et même si j'ai conscience d'y participer en écrivant ce texte, je crois néanmoins que l'intention n'est pas la même. Bien sûr, chaque femme doit pouvoir librement décider de la façon dont elle organise son temps et sa vie. Il est hors de question de leur dénier leur libre-arbitre. Mais comme le dit l'historienne Yvonne Knibiehler «la maternité est un sujet social et politique» et les choix ou non-choix des unes et des autres a des implications nettes sur les inégalités. Être une femme au foyer est-il compatible et moteur de la libération des femmes? Car, c'est bien le fond du problème.

 «Le retour des femmes à la maison fait baisser la croissance puisqu’elles ont fait des études et que cet investissement ne sert à rien», estime Nathalie Loiseau. Mais c'est individuellement que cela se paye. Disons-le clairement. Non, le travail n'est pas toujours une source d'épanouissement et de libération. Ma mère était femme de ménage, et elle ne rentrait pas le soir à la maison, avec l'air de celle qui s'est libérée en récurant l'intérieur d'autres foyers. Ce n'est pas le travail en soi qui est libérateur mais le fait de gagner de l'argent, d'être le plus indépendant possible financièrement et de pouvoir mener sa vie comme on l'entend. Or, une femme qui ne travaille pas se prive elle-même de cette autonomie en dépendant entièrement de son conjoint. En s'écartant même temporairement du milieu du travail, ces mères appauvrissent également leurs droits à la retraite (déjà inférieurs à ceux des hommes). C'est la précarité dans la précarité: une séparation, un veuvage précoce placent ces femmes dans une situation de grand désarroi. Mais même cet argument, pourtant sensé, est parfois balayé. Hélène Bonhomme revendique même le droit à la dépendance:

«S'il est honteux d'être mère au foyer, c'est parce que, dans cette conception primitive du féminisme, l'argent, c'est la liberté. Aujourd'hui, il n'y a rien de plus mal vu que de dépendre financièrement de quelqu'un. Voilà ce qui est valorisé: “moi toute seule”. Se débrouiller seule, ne dépendre de personne. Surtout, n'avoir besoin de personne. (...) La mère au foyer, et par extension les tâches relatives à la maternité sont la partie émergée d'un immense tabou: l'interdépendance dans le cadre familial… et au-delà. Car si une femme dépend de son conjoint financièrement, son conjoint ne dépend-il pas d'elle dans d'autres domaines moins matériels et plus humains? La liberté, est-ce se sécuriser en faisant cavalier seul, ou bien est-ce prendre le risque de pourvoir aux besoins de l'autre, tandis qu'il pourvoit à mes besoins?»

Je suis personnellement totalement sourde à l'idée que «pourvoir aux besoins de l'autre» placerait une personne dans une situation de pouvoir. Les «tâches relatives à la maternité» (comprendre faire à manger, le ménage, emmener les enfants chez le pédiatre) n'ont jamais fait bouffer personne, ni payé un loyer après un divorce ou un veuvage.

Et Hélène Bonhomme d'appeler la politique familiale à «prendre enfin le chemin de la protection de la maternité et de la valorisation des années passées au foyer». C'est le serpent de mère du salaire ménager: rémunérer les femmes pour leur travail domestique et donc institutionnaliser le rôle de «maman à plein temps». Ce serait un formidable aveu d'échec et un refus de faire évoluer les mentalités. Si l'on veut que les femmes et les mères soient moins précarisées par la maternité, il existe bien d'autres moyens d'agir: atteindre enfin sur l'égalité salariale homme-femmes (la question de savoir lequel des deux doit s'arrêter de travailler serait tranchée de manière moins évidente si ce n'est pas toujours l'homme qui gagne plus). Pour la sociologe Dominique Méda:

«Il faut agir sur plusieurs fronts: multiplier les places en crèche, revoir l’organisation dans l’entreprise pour favoriser l’investissement des hommes dans la vie familiale, en s’inspirant de l’exemple suédois. Comme un congé parental à partager obligatoirement entre père et mère, et mieux rémunéré que l’actuel “Complément de libre choix d’activité”, donc plus incitatif pour les pères.»

Autant de mesures qui seraient elles, résolument modernes et tournées vers l'avenir dont on peut rêver: l'égalité hommes-femmes y compris dans la parentalité.

Qui veut l'institutionnalisation de la femme au foyer?

Enfin, il faut relever un phénomène: les femmes au foyer sont, bien malgré elles, les chouchoutes de réacs et des anti-féministes. En 2015, le député FN Dominique Martin prônait «la liberté des femmes à rester chez elles» et plaidait pour «salaire parental d'éducation» (tiens, tiens, encore lui) en l'opposant au fait de vouloir «favoriser l'égalité de la prise de décision» entre homme et femmes ou de vouloir «supprimer toute pratique de discrimination de genre». Les bénéfices selon lui d'une institutionnalisation de la femme au foyer? «Ça aurait l'avantage de libérer des emplois, ça aurait l'avantage de donner une meilleure éducation à nos enfants, ça aurait l'avantage de sécuriser nos rues parce qu'ils ne traîneraient pas dans nos rues et ne seraient pas soumis à la drogue. Et je peux vous dire que Cléopâtre, Indira Gandhi, madame Thatcher, madame Merkel n'ont pas attendu vos rapports». Avant de conclure que «les femmes viennent de Vénus et que les hommes viennent de Mars».

Oui, quand même hein.

La philosophe ultra-réac Bérénice Levet déplore elle, sur le site du Figaro, que «les femmes, aujourd'hui, et leurs ministres de tutelle successifs semblent n'avoir qu'une aspiration pour elles, leur parfaite intégration à la vie économique» et appelait à ce qu'on s'interroge sur «le sens qu'il y a à donner la vie à des enfants et à ne leur concéder que quelques heures dans un emploi du temps surchargé?»

Mais la palme revient à ces deux mères de famille qui, dans une tribune publiée sur le Figarovox, comparait ceux qui s'interroge sur le cantonnement des femmes aux travaux domestiques et éducatifs aux maris violents qui font pleuvoir des coups sur leur femme.

Et se livraient à un panégyrique de la femme au foyer qui contribuerait à l'avenir de la nation. Oui oui.

«Leur travail domestique, si décrié, sert directement à alimenter les caisses de la Sécu puisqu'elles élèvent les futurs cotisants aux régimes de retraite. Il représente la bagatelle de 7,8 milliards d'heures par an, soit –sur la base du SMIC– 99 milliards d'euros. Or, l'éducation d'une famille nombreuse –activité hautement profitable aux retraites–requiert généralement que la mère soit au foyer, en raison de la lourdeur de la tâche. Dès lors, pourquoi vouloir imposer à ces femmes de mener, en parallèle, un emploi à plein temps? Pourquoi exiger de leur conjoint qu'il “partage” des travaux qu'elles sont désireuses d'assumer?»

Alors qu'il n'a JAMAIS été question d'imposer aux femmes de travailler à temps plein contre leur gré mais de s'interroger sur le fait qu'à peine 4% d'hommes prennent aujourd'hui un congé parental en France et que si le couple parental désire que l'arrivée d'un effet nécessite une présence permanente de l'un ou l'autre parents, ce soit systématiquement la femme qui s'y colle, quitte à être elle-même infantilisée en percevant de l'argent de poche.

Bien sûr, les femmes au foyer n'ont pas choisi d'être défendues de la sorte et par ces porte-parole autoproclamés. Mais on ne peut pas non plus escamoter la question de la dépendance financière ni se demander pourquoi ce sont les plus réactionnaires qui militent pour un salaire maternel et qui glorifient l'assignation des femmes à la maison. Même quand elle est consentie.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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