Monde

Le destin de la famille Jeran prouve l'absurdité du décret anti-immigration de Trump

Leon Neyfakh et Jeremy Stahl, traduit par Yann Champion, mis à jour le 13.02.2017 à 8 h 45

Du Yémen aux États-Unis, en passant par Djibouti, le périple de la famille Jeran souligne l’absurdité du décret anti-immigration du nouveau président américain.

Amjad Jeran arrive à New York | Aymann Ismail / Slate

Amjad Jeran arrive à New York | Aymann Ismail / Slate

Dimanche dernier, Mohamed Jeran et sa famille ont quitté Djibouti, où ils restaient coincés depuis deux ans. L’avion de la famille Jeran les a amenés à Istanbul, puis à New York, où ils ont enfin retrouvé le père américano-yéménite de Mohamed et deux de ses frères. Le fait que la famille yéménite ait été autorisée à pénétrer sur le sol américain est apparu comme un petit miracle. Leur périple a fait suite à une semaine insoutenable durant laquelle les autorités américaines et internationales ont appliqué le décret de Donald Trump sur l’immigration, avant qu’il ne soit finalement suspendu par plusieurs décisions judiciaires permettant, en principe, aux gens comme la famille Jeran d’entrer aux États-Unis.

C’est dans ce contexte très chaotique que Mohamed, sa femme Hanan, leur fils de 7 ans Amjad et une trentaine d’autres réfugiés yéménites ont effectué le voyage de près de 30 heures qui les a conduits de Djibouti à l’aéroport international John F. Kennedy. Mohamed, 30 ans, explique avoir passé tout le trajet avec la peur que quelqu’un (un représentant de la compagnie aérienne, un agent des douanes ou quelque autre figure d’autorité inconnue) ne lui dise que son visa n’était pas valide. Après sept heures de vol environ, il se rendit compte qu’il avait commis une bêtise qui pouvait lui coûter cher. Au lieu de mettre l’original de son attestation de visa dans son bagage à main, il l’avait laissé dans son bagage en soute. Il allait donc lui être impossible de le présenter à la douane. Un assistant juridique qui voyageait avec la famille avait une photographie du papier en question sur son téléphone, mais rien ne garantissait que cela passerait. Aussi, des heures durant, Mohamed vécut avec l’idée atroce que cette bourde ridicule allait coûter à toute sa famille leur vie aux États-Unis.

Les Jeran étaient censés atterrir à l’aéroport JFK mardi vers 11h30. Dans le hall des arrivées du Terminal 1, Abrahim, le frère de Mohamed, et leur père Mosleh (un septuagénaire qui avait émigré aux États-Unis il y a une vingtaine d’années) attendaient en compagnie de Linda Amrou, avocate du cabinet qui avait permis à la famille Jeran de fuir Djibouti. Ce cabinet, Goldberg & Associates, est dirigé par Julie Goldberg, juriste spécialiste de l’immigration qui a ouvert un cabinet à Djibouti après que des Yéménites se sont mis à fuir la guerre civile qui a éclaté en 2015. Depuis, Goldberg (qui a présenté l’un des recours qui ont abouti à l’injonction temporaire de suspendre en partie le décret sur l’immigration) a permis à des centaines de Yéménites de rejoindre les États-Unis. Mais les Jeran constituent un cas à part pour elle: le père de Mohamed était l’un des tout premiers clients de Goldberg et elle connaît bien Mohamed, qui a travaillé pour elle à Djibouti, en tant qu’interprète et assistant. Abrahim, le frère de Mohamed, a aussi travaillé au bureau new-yorkais de Goldberg.

«Je ne connaissais personne à New York lorsque j’y ai ouvert mon bureau. Je m’occupais du cas de Mosleh et il m’apportait tout le temps quelque chose pour le déjeuner, a expliqué Goldberg la semaine dernière depuis Djibouti, alors que la famille était prise dans un cauchemardesque vide juridique. C’est l’incarnation du vieil homme gentil... Il était là “Tu travailles trop, il faut que tu manges.”» Lorsqu’elle a appris que la famille de Mosleh était bloquée à Djibouti, elle s’y est rendue pour essayer de les aider. Comprenant que la famille Jeran serait retenue là plus longtemps que ce qu’elle avait imaginé, elle s’installa à Djibouti et resta avec eux.

«Comment ce décret pouvait-il en seulement une journée, une nuit… enfermer tout le monde à l’extérieur?»

À l’aéroport, Mosleh, vêtu d’un chaud manteau d’hiver et d’un bonnet, se balance d’une jambe sur l’autre et tente de sourire en attendant de voir apparaître son fils, sa belle fille et son petit fils de l’autre côté du portique de sécurité. Dans une interview, il a rappelé la peine qu’il avait ressentie en apprenant que le visa d’étudiant de Mohamed (qu’il avait attendu deux ans et qui devait permettre à sa femme et à leur fils de l’accompagner aux États-Unis) était soudainement devenu invalide à cause du décret de Trump.

«Quand j’ai entendu ça, je me suis dit que plus personne n’allait pouvoir venir, a-t-il raconté. On ne pouvait pas le croire. Comment ce décret pouvait-il en seulement une journée, une nuit… enfermer tout le monde à l’extérieur? Ce fut un vrai coup de tonnerre pour nous

Ce n’est que lorsque le juge fédéral James Robart a bloqué le décret anti-immigration de Donald Trump, le vendredi, que Mosleh a pu ressentir un certain soulagement (avant l’injonction du juge Robart, les compagnies aériennes et les administrations avaient soit ignoré les injonctions précédentes, soit les avaient contournées via des vides juridiques vaseux. Une injonction temporaire de la cour de Boston aurait, par exemple, dû permettre à la famille Jeran de rejoindre l’aéroport de Logan… si seulement le gouvernement avait daigné y obéir).

Mosleh accueille son fils Mohamed dans le hall des arrivées | Aymann Ismail/Slate

La famille dévastée

Bien que Mosleh n’en ait pas parlé, cette réunion a un aspect éminemment triste. Dix jours seulement avant que Mohamed n’obtienne son visa, son plus jeune fils, Ashraf, est mort à Djibouti. Il avait 2 ans. Les testicules d’Ashraf n’étant pas bien descendus après sa naissance, un médecin avait dit à la famille qu’une opération était nécessaire. Espérant que leur visa arriverait assez tôt pour que l’opération ait lieu aux États-Unis, où elle serait plus sûre, la famille avait décidé d’attendre. Mais la procédure d’obtention du visa (procédure normale qui était déjà en place avant la prise de fonction de Donald Trump) prenant trop de temps, ils décidèrent au début de l’année de le faire opérer à Djibouti.

Victime d’un arrêt cardiaque, Ashraf mourut durant l’opération, le 16 janvier. Goldberg affirme qu’il n’y avait pas d’endroit approprié pour prendre soin du petit corps. «Ils ont dû faire sa toilette mortuaire dans ma cuisine», a-t-elle expliqué.

La famille a été dévastée. «Il était tout pour moi, a dit Mohamed quelques jours après la mort de son fils. Je ne vis plus depuis que je l’ai perdu. Il était la seule chose qui pouvait m’attacher à ce pays, Djibouti. … Il n’y avait qu’une chose qui me rendait heureux. Maintenant, ce n’est plus possible.»

Le 26 janvier, soit dix jours seulement après la mort d’Ashraf, Mohamed a obtenu son visa d’étudiant. Les Jeran pouvaient enfin venir aux États-Unis. «C’est la première fois où je l’ai vu esquisser un sourire en deux semaines, a dit Goldberg. Le lendemain, le décret anti-immigration de Trump était signé. Lorsqu’ils se sont présentés à l’aéroport de Djibouti, visa en main, ils ont été refoulés.

Les Jeran réunis | Aymann Ismail/Slate

Mosleh, le grand-père d’Ashraf, a été trop profondément blessé par la mort du petit garçon pour pouvoir s’exprimer immédiatement à ce sujet. Compte tenu de l’attente et des péripéties de l’arrivée de sa famille aux États-Unis, il lui semblait approprié d’être joyeux et de parler de la manière dont Trump se trompait de cible avec son décret. «Je le dis à notre président: s’il vous plaît, nous sommes là, a dit Mosleh. Et nous n’irons nulle part ailleurs. C’est notre pays, nous sommes ensemble contre les terroristes. Nous sommes avec lui sur ce point. Mais nous sommes musulmans —nous disons aux États-Unis que nous les aimons».

Le vol Istanbul-JFK atterrit à l’heure. Petit à petit, le hall des arrivées se remplit de Yéménites venus accueillir leurs amis et leurs familles. Enfin, les passagers du vol 3 de Turkish Airlines commencèrent à arriver et l’ambiance tourna à la fête.

Mais les Jeran n’apparurent pas. Et s’il était trop tôt pour s’inquiéter (beaucoup de passagers n’avaient pas encore rejoint le terminal) personne ne savait exactement ce qui se passait. La famille avait-elle été retenue pour un nouvel entretien qui s’éternisait? Mohamed avait-il été arrêté à la frontière parce que, comme il l’avait redouté, son attestation de visa était restée dans son bagage en soute?

Fuir le Yémen

L’idée que quelque chose puisse mal se passer au dernier moment était très angoissante. Et pourtant, on pouvait difficilement reprocher aux Jeran de penser que l’aventure qui les avait forcés à fuir le Yémen pour démarrer une nouvelle vie à l’étranger pouvait à nouveau avoir tourné au cauchemar. Tout avait commencé début 2015, lorsque les insurgés houthis avaient renversé le gouvernement yéménite et pris sa capitale, Sanaa. Mohamed, qui vivait à Sanaa et était informaticien pour le gouvernement, dit que les insurgés avaient tenté de le forcer à combattre pour eux. «Je leur ai dit que j’étais d’accord, “Ok, je vais me battre, je ferai ce que vous voudrez” et puis j’ai pris ma famille pour que l’on parte de là”», raconte Mohamed.

Après le coup d’État, Mohamed parla avec son père. Ce dernier lui conseilla de rejoindre Djibouti, où lui et sa famille seraient en sécurité. En mai 2015, Mohamed paya un passeur 1 700 dollars pour accéder au bateau qui devait leur permettre, à lui, sa femme et à leurs deux enfants, de traverser le détroit de Bab-el-Mandeb, qui sépare le Yémen de Djibouti. Ils entamèrent alors la procédure de demande de visa pour les États-Unis. Mohamed affirme que quand les insurgés découvrirent qu’il avait fui le Yémen au lieu de rester à leurs côtés pour combattre, ils firent exploser leur ancienne maison.

Djibouti était plus sûr que Sanaa, mais ce n’était pas un endroit où la famille pouvait envisager de rester sur le long terme. «Je ne veux pas dire de mal de Djibouti, mais pour moi, c’était l’enfer sur terre,  affirme Mohamed. La vie n’est pas bonne, tout est cher… La santé, là-bas… J’ai perdu mon fils à Djibouti parce qu’ils ont fait une erreur lors de son opération, alors qu’est-ce que vous voulez que j’en pense? Moi, j’appelle ça l’enfer.»

Amjad et un ami à Djibouti | Julie Goldberg

Mohamed a déclaré la semaine dernière qu’il aurait voulu pouvoir envoyer sa famille aux États-Unis sans lui. Mais c’était impossible. C’était son visa et, par conséquent, personne ne pouvait aller en Amérique s’il n’y allait pas non plus.

Alors que Mohamed était pris au piège de cet enfer juridique, Slate.com lui a demandé s’il avait un message pour le président Trump. Il a répondu ceci:

Pourquoi faire ça aux musulmans et aux populations arabes? Pourquoi faites-vous des différences entre les peuples? Je voudrais lui dire quelque chose: vous savez, j’ai vécu deux années durant sous le même toit qu’une Américaine à Djibouti. Je ne lui ai jamais demandé quelle était sa religion ou quoi que ce soit de ce genre. Elle est juive, je suis musulman et nous avons vécu ensemble. Pourquoi vouloir faire de telles différences entre musulmans, juifs et chrétiens?

Il serait difficile de trouver une meilleure explication des protections religieuses du Premier amendement des États-Unis et des valeurs de tolérance qui sont censées être la base même de notre pays. Il y a quelque chose d’ironique dans le fait que cette défense des valeurs américaines vienne aujourd’hui d’un membre d’un groupe que le président en personne a récemment décrit comme «des terroristes potentiels et d’autres qui ne partagent pas nos meilleurs intérêts».

* * *

Vers 12h30, Abrahim, le frère de Mohamed a finalement distingué un visage familier. Mohamed était en train de pousser ses bagages, un sourire sur le visage. Il était accompagné de sa femme, vêtue d’un niqab, et de leur fils. Le visa avait fait son travail. Il n’y avait pas eu de problème. Ils étaient là. Après une quinzaine de minutes d’embrassades et de larmes de joie, le groupe sortit et huma l’air new-yorkais.

«J’ai du mal à croire que je suis à New York, déclara Mohamed avec les yeux embrumés de quelqu’un qui n’avait pas dormi depuis trois jours. C’est vrai que je suis à New York? Je ne rêve pas?»

Pour lui, New York signifiait la fin du cauchemar de ces 11 derniers jours (et de ces deux dernières années). Mohamed dit se souvenir du moment où il a appris la nouvelle du décret de Trump, tard, un vendredi soir, lorsque ses amis yéménites de Djibouti se mirent à lui envoyer frénétiquement des SMS pour lui demander de traduire.

«Les Yéménites adorent regarder les informations, explique-t-il. Ils les consultent souvent et quand ils en voient qui les intéressent, ils me demandent “Mohamed, c’est vrai, ça?”».

En apprenant la nouvelle, il avait senti le monde s’écrouler sous ses pieds. «La porte du paradis venait de s’ouvrir et voilà qu’elle se refermait aussitôt. Je n’arrivais pas à y croire. J’avais enfin obtenu mon visa… et le décret était signé le lendemain. Si ce n’est pas de la malchance, ça…»

Amjad monte avec un ami à bord d’un avion à Djibouti | Julie Goldberg

Il désespérait en secret tout en encourageant sa famille à rester optimiste et à attendre que leur avocate n’arrange la situation. «Je me disais “Pas de chance. C’est fini.” Mais seulement à moi-même. Je n’ai pas dit ça à ma femme. Je lui disais “Ne t’inquiète pas, Julie [Goldberg] va tout arranger.» Et c’est vrai qu’elle a tout arrangé.

La décision du juge de Seattle (que Trump a qualifié de «soi-disant juge») a impliqué le blocage temporaire du décret anti-immigration. Goldberg s’est précipitée pour acheter des billets pour New York et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les Jeran étaient dans l’avion.

À l’heure où j’écris ces lignes, Mohamed Jeran est à New York avec son père et ses frères, dans le Bronx. Il découvre la ville. Ensuite, il ira s’installer avec sa femme et son fils à Toledo, dans l’Ohio, où il tentera d’obtenir un master en informatique.

Avant de quitter l’aéroport, nous avons demandé à Mohamed s’il reviendra à New York pour rester avec son père une fois qu’il aura obtenu son diplôme. Il a fait non de la tête. «Mon visa ne sera plus valable. Il faudra que je retourne à Djibouti.»

Il va encore falloir attendre de voir comment le gouvernement va réagir et comment les avocats et les juges vont répondre pour connaître la fin de l’histoire de cette famille. Mais pour l’instant au moins, les Jeran (et tous les autres dont le sort a été sauvé grâce au système juridique américain) vont pouvoir trouver un foyer aux États-Unis.

Leon Neyfakh
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