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L’opposition à Trump est-elle assez unifiée pour triompher?

Des manifestants pendant la Women's March le 21 janvier 2017 à Boston Maddie Meyer/Getty Images/AFP

Des manifestants pendant la Women's March le 21 janvier 2017 à Boston Maddie Meyer/Getty Images/AFP

A la suite de la marche des femmes le 21 janvier, et des différentes manifestations anti-Trump, les Etats-Unis peuvent-ils se rassembler dans la résistance anti-Trump?

Pauline Thompson, mis à jour le 12.02.2017 à 10 h 30

Le samedi 21 janvier, au lendemain de la prise de pouvoir effective par Donald Trump, des millions de personnes sur tous les continents ont décidé de participer à une manifestation pour la défense des droits des femmes appelée «Women’s March». A Washington D.C., l'actrice Scarlett Johansson a pris la parole pour dire qu'elle s'était, au début de sa carrière, rendue dans une clinique du Planning Familal, qu'elle avait été prise en charge, sans jugement, et qu'elle voulait que dans l'Amérique de Trump, ce droit soit préservé.

La chanteuse Alicia Keys a poursuivi: «Nous ne laisserons pas nos corps être accaparés et contrôlés par les hommes qui gouvernent ou tout autre. Nous ne laisserons personne marcher sur nos âmes compatissantes. Nous voulons ce qu'il y a de mieux pour tous les Américains. Ni haine. Ni bigoterie. Ni registre musulman. Nous accordons de la valeur à l'éducation, au système de santé, et à l'égalité.»

Il y avait des femmes venues de Flint, dans le Michigan, jusqu'à Washington D.C., à dix heures de route de là, pour dire à tout le monde qu'elles n'avaient toujours pas d'eau potable dans leur ville– une crise sanitaire dont la nouvelle ministre de l'éducation de Trump est en partie responsable. Il y avait des gens en béquilles, en fauteuils roulants, venus de tous les États, pour manifester contre la destruction de l'assurance santé voulue par Trump. Il y avait des militants LGBT, des militants anti-racistes, des immigrés, des hommes soutenant leurs femmes, leurs filles, contre la misogynie de Trump.

3,5 à 5,6 millions de personnes à travers le monde ont marché dont 3,3 millions à 5,2 millions d’américains selon les chercheurs Jeremy Pressman et Erica Chenoweth, faisant de cette manifestation la plus importante jamais organisée aux Etats-Unis. Et une manifestation éclectique, faite de centaines de causes différentes, car la Women’s March voulait inclure tous les combats.

Les organisatrices le revendiquaient, aucun ne devait être considéré plus important qu’un autre, de Black Lives Matter au droit à l’avortement en passant par l’accès à l’eau potable ou la lutte contre le dérèglement climatique. Certains observateurs y ont vu la faiblesse de la marche: elle ne portait pas un message assez précis et unifié pour pouvoir être convertie en action politique efficace. L'opposition anti-Trump peut-elle être efficace en étant si disparate?

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Des manifestants pendant la marche des femmes à New York le 21 janvier 2017 Don EMMERT / AFP

 

D’un point de vue numérique, la Women’s March est sans aucun doute un succès et lui a permis d’être la première manifestation montrant l'ampleur de la «résistance» à Trump. Selon Erica Chenoweth, professeure et chercheuse à l’Université de Denver en violence politique et résistance civile, ce succès s’explique en partie par «une organisation locale très puissante, un sens commun que les valeurs progressives sont en danger aux Etats-Unis, une compréhension commune que les femmes ont la responsabilité de protéger leurs droits et ceux de leurs communautés, une communication efficace et facilitée par les technologies numériques.»

Le travail d’Erica Chenoweth et Jeremy Pressman sur la démographie de la marche a permis de montrer non seulement sa grandeur mais aussi sa structure: elle n'était pas seulement une émanation des libéraux des grandes villes du Nord Est et de Californie. Les Américains ont marché partout, de l’Alaska à l’Alabama, comme le confirme le document mis à disposition sur internet par les deux chercheurs.

Rendre tout combat intersectionnel

Si la marche a réussi ainsi à fédérer, c'est en mettant en avant son intersectionnalité. Ce concept encore peu présent dans le débat public français a percé dans l'espace médiatique américain, au point que le quotidien populaire USA Today y a consacré un article, prévenant ses lecteurs: «c'est un terme dont vous allez beaucoup entendre parler».

Inventé par la chercheuse et avocate Kimberlé Crenshaw en 1989, il a pour but de fournir un cadre de pensée prenant en compte la situation des personnes au croisement de plusieurs discriminations: les femmes noires par exemple. Quand Crenshaw forge ce concept, elle fait le constat que le féminisme prend avant tout en compte les difficultés rencontrées par les femmes blanches de classe-moyenne et que les militants anti-racisme prennent avant tout en compte celles rencontrées par les hommes. L’intersectionnalité permet de penser toutes les couches d’oppression, pas seulement le sexisme et le racisme et elle est actuellement au centre du mouvement de résistance à Trump qui veut inclure tous les combats de toutes les personnes menacées par la nouvelle administration: le racisme systémique, la xénophobie, l’injustice économique et sociale, l’homophobie, la transphobie, la violence policière, l’intolérance religieuse, le manque d’accès aux soins, les dangers environnementaux, etc.

Pour Jamia Wilson activiste féministe, spécialiste média et présidente de l’association WAM! Women, Action & the Media, ce concept doit être au fondement de tout combat progressiste:

«J’ai vraiment hâte que l’intersectionnalité devienne tellement incontournable, qu’un événement organisé pour le progrès social sans être intersectionnel soit tout de suite jugé illégitime. Parce que c’est ça le vrai féminisme et c’est ça la vraie justice.»

Et c’est à cet impératif que la Women’s March a su répondre.

«J’ai vu tous les différents problèmes et les différentes personnes qui s’étaient retrouvés derrière la bannière de la Women’s March. C’était l’incarnation de l’intersectionnalité pour laquelle nous nous sommes battues depuis si longtemps»

Kimberlé Crenshaw

Kimberlé Crenshaw a d’ailleurs participé à la manifestation à Washington DC. Interviewée par le New York Times, elle raconte:

«J’ai vu tous les différents problèmes et les différentes personnes qui s’étaient retrouvés derrière la bannière de la Women’s March. C’était l’incarnation de l’intersectionnalité pour laquelle nous nous sommes battues depuis si longtemps.»

Assurer l'inclusion

Cette volonté d’inclusion et d’unification n’est pas allée sans difficulté: comme le rapportait le New York Times, certaines femmes blanches, ne comprenant pas cette volonté inclusive, se sont au contraire senties exclues tandis que des militantes de Black Lives Matter, association luttant contre les meurtres de personnes afro-américaines par des policiers, critiquaient l’hypocrisie de certaines femmes affirmant se battre pour toutes les femmes sans avoir auparavant senti le besoin de participer aux manifestations organisées contre la violence policière.

Jamia Wilson confirme: «Je pense qu’effectivement il reste des progrès à faire. Personnellement j’ai vécu une expérience [à la Women’s March]: une femme blanche plus âgée qui était derrière moi a commencé à s’appuyer sur mes épaules pour s’élever et voir la foule, sans même s’excuser ni rien. Je ne pense vraiment pas qu’elle aurait fait la même chose avec une femme blanche. Je lui ai lancé un regard consterné et elle avait vraiment l’air surpris. Ça m’a montré tout le travail qu’il nous reste à faire. Elle va manifester parce que sa propre vie est en danger mais elle ne comprend toujours pas les connexions.»

Mais elle ajoute: «Trois femmes de couleurs, de communautés différentes ont mené ce mouvement et c’est en partie ce qui a fait le succès de cette manifestation, cette capacité à rassembler grâce à des valeurs intersectionnelles et unitaires. Je crois que même si notre mouvement peut être désordonné –à l'image de notre Histoire et de notre présent– il est le reflet de ce que nous sommes et ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer à se mobiliser, cela veut juste dire qu’il faut toujours rester très vigilant. Et s’assurer que tout le monde est inclus à tous les niveaux.»

A Philadelphie, le 7 février | Jessica Kourkounis/Getty Images/AFP 

La crainte de la disparition de l'universel

Ce désordre a beaucoup été souligné par la presse américaine. Karl Vick, de Time Magazine, y voit la grande faiblesse du mouvement de résistance à Trump. À force de prendre en compte les spécificités de chaque groupe social, de noter qu'il faut inclure les noirs, les blancs, les homosexuels, les transexuels et tout autre groupe qui souhaiterait être reconnu, redoute-t-il, un combat unifié et efficace deviendrait impossible:

«Il est très difficile de faire sortir d’une plateforme si complexe un changement concret lorsque son principe d’organisation –«le féminisme intersectionnel» un jargon imprononçable – s’oppose au fait d’élever les buts de n’importe qui au-dessus des autres.»

De même David Brooks explique dans le New York Times que «ces manifestations ne pourront jamais être une opposition efficace face à Donald Trump» d’abord parce que selon lui, en se focalisant sur une multitude de combats, elles en oublient les «problèmes cruciaux», qui devraient être à ses yeux traités en priorité. À savoir «la façon dont la technologie et la mondialisation détruisent des emplois et déchirent le tissus social; la façon dont les flux migratoires redéfinissent les États-nations; la façon dont l’ordre géopolitique hérité de la Seconde Guerre Mondiale est de plus en plus remis en cause en tant que garant de la paix.»

De plus selon David Brooks, exception faite du mouvement pour les droits civiques, la plupart des grands bouleversements sociaux sont arrivés par les partis or «il y avait un fossé trop grand entre les manifestations (…) et les partis démocrates et républicains.»

L'identity politics: l'épouvantail

Les arguments avancés par David Brooks sont proches de ceux que Mark Lilla, professeur à l’université Columbia, avait déjà avancés dans un autre article du New York Times afin d’expliquer la défaite d’Hillary Clinton intitulé «The End of Identity Liberalism».

Selon lui la défaite d’Hillary Clinton s’explique par son obsession de l’identity politics. Ce souci de prendre en compte toutes les discriminations de tous les groupes sociaux l’aurait empêchée de proposer une vision claire de son projet pour l’Amérique (ce que Trump a su faire), et aurait aliéné les électeurs blancs. C’était là son «erreur stratégique». De plus selon Mark Lilla, l’identity politics ne conduirait qu’à créer des électeurs et des citoyens incapables de penser et de voter en dehors des intérêts spécifiques de leurs groupes sociaux-culturels.

Un autre universel

Les tenants de l’identity politics, de plus en plus nombreux dans les courants progressistes aux Etats-Unis, appellent de leur côté non pas à annihiler le commun mais à le redéfinir, loin d'un universalisme par le haut. L’universalisme du citoyen hérité du XVIIIe siècle n’étant considéré que comme l’universalisme de l’homme blanc, donc en réalité plus un impérialisme culturel qu’un véritable universalisme.

Le commun ne doit plus être une notion abstraite et désincarnée mais un combat de chacun, chaque jour pour que les injustices et inégalités réelles disparaissent. Et tous les combats contre les discriminations sont alors selon eux justifiés, si localisés soient-ils. Aucun n’a plus de légitimité qu’un autre, comme l’indique le slogan souvent repris dans les pancartes de la Women’s March: «Injustice anywhere is injustice everywhere», «l’injustice n’importe où, c’est l’injustice partout».

La victoire de Donald Trump, en suscitant de l'injustice partout justement, fournit un ennemi commun terrifiant qui semble pouvoir réunifier et remobiliser une gauche américaine très divisée après la primaire démocrate, entre les partisans d’Hillary Clinton et les partisans du sénateur Bernie Sanders.

Erika Andiola, directrice de l’organisation derrière la campagne de Bernie Sanders, baptisée «Our Revolution», a expliqué au Time Magazine que les groupes d’activistes locaux de Our Revolution qui comptaient entre quinze et vingt membres avant l’élection, en comptent désormais entre cent et deux cents. Erica Chenoweth va dans le même sens:

«Je pense que ce n’est que le début d’un mouvement beaucoup plus large aux Etats-Unis pour protéger les valeurs progressistes. Maintenant que les gens ont vu combien de personnes étaient prêtes à participer, on peut facilement imaginer une vague d’activisme progressiste se construire après la manifestation pour protéger les droits aux Etats-Unis.»

Alicia Keys à Washington lors de la marche des femmes, le 21 janvier 2017. Andrew Caballero-Reynolds / AFP

Un combat de terrain

Jamia Wilson confirme: «Je vois tellement de femmes qui me disent "je vais me présenter aux élections", "je vais appeler mon représentant élu tous les jours", les gens créent des applications pour permettre à tout le monde de s’investir plus facilement. J’ai l’impression qu’à présent on va davantage se concentrer sur l’activisme local, en s’engageant plus dans les prises de décisions et l’aspect législatif, en combattant le redécoupage électoral. Tous ces aspects viennent des leçons apprises d’autres mouvements et la prochaine manifestation apprendra aussi de la Women’s March donc on s’améliore constamment.»

La Women’s March a élaboré un plan de dix actions que les militants peuvent suivre pour les cent premiers jours du mandat de Trump et un document google intitulé «Action Checklist for Americans of Conscience» circule, détaillant les actions à suivre pour les militants chaque semaine.

La grande mobilisation de manifestants dans les aéroports pour protester contre le décret présidentiel ayant interdit l’entrée sur le territoire américain aux ressortissants d’Irak, d’Iran, de Syrie, de Somalie, du Soudan, du Yémen et de la Libye, accompagnée d’une forte mobilisation des avocats et des juges en faveurs des voyageurs bloqués dans les aéroports, montre aussi une continuité dans ce mouvement de résistance, prêt à réagir sur différents fronts. D’autres manifestations sont d’ores et déjà programmées dont une pour le climat le 29 avril prochain et une manifestation des scientifiques en mars. Jamia Wilson, comme beaucoup d’autres, sera présente aux deux:

«Je suis tellement contente que le fait de voir autant de femmes se rassembler ait inspiré tant de gens. Je pense qu’il y a beaucoup d’autres choses à venir. Le fait de vivre dans ce pays en ce moment me désespérait mais en fait maintenant je pense à cette opportunité géniale que nous avons de changer les choses et d’avoir un impact sur le monde simplement en restant debout.»

Pérenniser la résistance

Le grand défi est précisément là. Comment organiser ce rejet collectif et le faire durer pour véritablement changer les choses? Les mouvements populaires progressistes précédents étaient chaque fois concentrés sur un combat: les droits civiques puis les droits des femmes puis les droits de la communauté LGBT, etc. Ce qui se dessine actuellement est une bataille longue, menée sur plusieurs fronts, au sein d'un mouvement dont les activistes sont pour beaucoup novices.

Ils ne bénéficient pas dans cette bataille de la capacité organisationnelle et centrifuge des partis politiques. Bernie Sanders a fait des appels répétés au Parti Démocrate, pour qu’il s’ouvre à ce mouvement populaire.

Le parti a au moins un avantage: il compte déjà dans ses rangs un leader qui a su entendre les différentes oppressions et les lier dans un combat commun: Jesse Jackson. Pasteur, militant pour les droits civiques et homme politique, Jackson fut deux fois candidats à l’investiture démocrate en 1984 et 1988 et pensait que la politique devait être une «arène morale dans laquelle les gens viennent pour trouver ensemble le commun». La deuxième fois il prononça ce discours:

«Lorsque j’étais enfant à Greenville en Caroline du Sud et que ma grand-mère n’avait pas de quoi acheter une couverture, elle ne se plaignait pas et nous ne mourrions pas de froid. Elle récupérait plutôt des vieux bouts de tissus –écussons, laine, soie, gabardine, tissus grossiers– seulement des bouts, à peine bons pour cirer des chaussures. Mais ils ne restaient pas dans cet état très longtemps. Avec ses mains et un fil solide, elles les cousait ensemble pour qu’ils forment une couverture, un résultat plein de beauté, de pouvoir et de culture. Maintenant, nous démocrates, nous devons construire cette couverture.

 

Fermiers, vous voulez des prix justes et vous avez raison, mais vous ne pouvez pas vous battre seuls. Votre bout de tissu n’est pas assez grand. Travailleurs, vous vous battez pour des salaires plus équitables, vous avez raison– mais votre bout de tissu n’est pas assez grand.

 

Femmes, vous cherchez à être traitées et payées équitablement, vous avez raison –mais votre bout de tissu n’est pas assez grand. (...) Noirs et latino-américains, vous vous battez pour les droits civiques et vous avez raison– mais notre bout de tissu n’est pas assez grand. Gays et lesbiennes, vous vous battez contre les discriminations et pour un traitement contre le SIDA, vous avez raison – mais votre bout de tissu n’est pas assez grand.

 

Mais ne désespérez pas. Soyez aussi sages que ma grand-mère. Cousez ensemble les pièces et les morceaux, liés par un même fil.»

Ce discours fut prononcé lors de la Convention Nationale Démocrate de 1988 et les Démocrates feraient bien de s'en souvenir.

Pauline Thompson
Pauline Thompson (24 articles)
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