Culture

Le Marseillais, ce bouc-émissaire médiatique

Temps de lecture : 7 min

Comment ont surgi ces archétypes si péjoratifs du Marseillais fainéant et fier de l’être, du Provençal profiteur et peu fiable, de la cagole vulgaire, extravertie et excellente cliente face caméra? Un personnage féminin excessif mais sympathique, tel que le décrit le documentaire Cagole Story, diffusé sur Canal+.

tiphbeg via Pixabay
tiphbeg via Pixabay

CONTENU PARTENAIRE - Depuis la nuit des temps, des archétypes marseillais et plus généralement provençaux ou originaires du Midi, sont montés en épingle, stigmatisés et utilisés comme contre modèles par le regard «d’en haut». Le haut étant géographiquement le Nord de la Loire et symboliquement, les jardins du pouvoir central. Comment s’est forgée cette image de la Provence et plus généralement du Midi?

Premier navigateur ayant approché du cercle polaire, Pythéas, le savant marseillais (350-285 av. J.-C.), en ramenait la preuve que la Terre était ronde. Le monde d’alors qui pensait vivre sur un monde plat n’était pas préparé à une telle révolution. Les grecs Strabon (64 av. J.-C. – 25 ap. J.-C.) et Polybe (200-118 av. J.-C.) le taxèrent de menteur. Le mal était fait. La réputation des Marseillais en souffrira durant des siècles.

Plus de 2000 ans de mauvaise réputation

Au Moyen-Âge la Provence jouit (si l’on peut dire) d’une réputation épouvantable comme en témoigne ce dicton assassin: «les Français à la bataille, les Provençaux à la ripaille». D’ailleurs, jusqu’à l’intervention musclée de Louis XIV pour faire enfin rentrer idéologiquement Marseille dans le Royaume de France, les Marseillais ne se sentaient pas Français.

Une anecdote historique édifiante, rapportée par l’Histoire Universelle de Marseille d’ Alèssi Dell'Umbria (Éditions Agone) nous le prouve: «À la fin du XVIIe siècle, après un traité de paix conclu avec Alger, un délégué fut envoyé sur place pour faire l’inventaire des Français retenus en esclavage et en état d’être délivrés. Comme l’un d’entre eux restait dans son coin, le délégué s’adressa à lui:

- Et toi? tu es français?

- Non!

- Tu es d’où alors?

- De Marseille…»

Tartarin, le bouffon national

Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, écrivain qui adorait séjourner à Marseille, avait ouvert la voie au classement de la ville dans la liste de celles dont il était de bon ton de se moquer jusqu’aux larmes. Il présentait comme un dicton local une phrase qu’il avait en fait inventée: «Cette fameuse rue de la Canebière, dont les Phocéens modernes sont si fiers, qu'ils disent avec le plus grand sérieux du monde, et avec cet accent qui donne tant de caractère à ce qu'ils disent: “Si Paris avait la Canebière, ce serait un petit Marseille“».

Mais le coup de grâce vint de l’intérieur. Ce fut d’abord Joseph Mery (1797 - 1866), talentueux journaliste, romancier, poète qui fit rire les Parisiens sur les excès ridicules et pathétiques des chasseurs marseillais: «Au mois d'octobre, une grive indépendante se montre parfois aux environs de Marseille et cinquante mille chasseurs se lèvent comme un seul homme pour la manquer.»

Puis, vint Tartarin. L’angle (de tir…) était dès lors trouvé: la chasse. Alphonse Daudet (1840 - 1897) s’y engouffra avec Tartarin de Tarascon qui toucha sa cible du premier coup. Le personnage de Tartarin est un pleutre vaniteux, grotesque, benêt, naïf et prétentieux à la fois, qui ment constamment et finit par croire lui-même à ses mensonges. Il incarnera le bouffon national indispensable à la IIIe République.

Avec la nuance importante que Tartarin est plus génériquement originaire du Midi au sens large que de Marseille en particulier. Une réputation qui tient à peu de choses puisqu’interrogé plus tard sur le choix de Tarascon, Daudet répondit que c'était «une question de consonance…» Alphonse Daudet, auquel échappera la maîtrise du Frankenstein provençal ainsi créé, se défendra poétiquement, pensait-il, alors qu’il ne faisait que rajouter une couche de pathos: «Ah! Le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est le soleil... Tout ce qu'il touche, il l'exagère! Qu'est-ce que c'était Sparte au temps de sa splendeur? Une bourgade... Qu'est­-ce que c'était Athènes? Tout au plus une sous-préfecture...»

«La légende noire des soldats du Midi»

Mais, ce qui allait cristalliser le ressenti national contre les mentalités du Midi fut l’affaire du XVe corps qui se déroula au tout début de la Guerre de 14-18. L’histoire est racontée et analysée dans La légende noire du XVe corps de Maurice Mistre (Editions C’est-à-dire) et dans La légende noire des soldats du midi de Jean-Yves Le Naour (Éditions Vendémiaire).

Ce corps, composé de soldats alpins, provençaux, du Var et des Alpes-Maritimes, et plus généralement du Midi, fut stigmatisé pour sa prétendue lâcheté au front. Le 10 août 1914, le général Lescot qui commandait le XVe Corps se mit en tête, en dépit des ordres qu’il avait reçus, de reprendre le village de Lagarde abandonné par les Allemands. C’était un piège qui fera environ 550 morts, 700 blessés et plus de 1.000 prisonniers ou disparus chez les Français du XVe corps.

Le même scénario se reproduisit à Morhange et autour de Dieuze, en Moselle. 930 hommes sur 1.000 du 3e bataillon du 141e Régiment d’infanterie de Marseille furent alors mis hors de combat. Il était dorénavant facile pour le généralissime Joffre de prendre le XVe Corps comme «bouc émissaire» des défaites françaises.

Le récit impitoyable de cette défaite allait s’étaler à la Une du journal Le Matin le 24 août 1914 sous la plume du sénateur Auguste Gervais:

«Le pire destin pour la France serait que, de proche en proche, la déroute gagnât toute notre armée; rien n'est contagieux comme la panique. Il faut signaler les défaillances au pays, pour que l'opinion publique connaisse les coupables et les stigmatise comme ils le méritent.»

Pagnol et la trilogie marseillaise

S’ensuivra la folle vogue marseillaise qui envahira la capitale entre les deux guerres. Exposition coloniale hexagonale, à partir des années 30, des dizaines d’opérettes marseillaises occupent la scène des théâtres parisiens tandis que la bouillabaisse devient une spécialité tendance dans les restaurants de Clichy et de Montparnasse. Marcel Pagnol qui vient d’obtenir un joli succès avec Topaze (1928 au théâtre des Variétés) hésite à surfer sur la vague méditerranéenne, mais il franchira finalement le pas avec la trilogie marseillaise composée de Marius, Fanny et César.

En plus d’avoir osé réintroduire le prénom de César, honni à Marseille en raison du siège de Jules César (en 49 av. J-C), Marcel Pagnol va condamner le Marseillais à la galéjade, même si Marius est un mélodrame implacable et universel. Il en était tellement conscient qu’au cours des répétitions il voulut supprimer la scène de la partie de cartes. Mais l’atavisme était trop fort et il ne pourra pas retenir la séquence qui condamnera la pièce au regard condescendant du public parisien.

La Cagole en quelques dat(t)es

On en vient au pendant féminin de cette longue série de Marseillais grotesques: la célèbre cagole marseillaise. Au départ, il y a une usine de conditionnement des dattes: la société MICASAR à Marseille (nommée ainsi à partir des premières syllabes des noms des trois cofondateurs Michel, Casanova et Arbona). Les femmes (elles y étaient largement majoritaires) portaient une cagoule par mesure d’hygiène rudimentaire correspondant aux normes d’autrefois. C’était à cette capuche hygiénique, qu’elles devaient ce surnom de «cagoles», issu du terme provençal «cagoulo » (cagoule, capuchon) comme le rappelle Le Trésor du Félibrige de Frédéric Mistral.

«Aux dattes», en 1972, on travaillait 48 heures par semaine (y compris le samedi matin) pour le SMIC soit 4,55 francs de l’heure (soit environ 3,25 € l’heure ce qui donne autour de 650 € par mois). Le salaire y était très faible et les conditions de travail très dures. C’est pourquoi des générations de petites Marseillaises ont entendu leurs parents les sermonner: «si tu ne travailles pas bien à l’école, tu iras travailler aux dattes». C’était le repoussoir suprême.

Certaines de ces cagoles étaient tentées d’arrondir leurs fins de mois en faisant commerce de leurs charmes. Elles se mettaient en valeur selon le goût ambiant des milieux populaires dans lesquels elles évoluaient. C’est ce qu’expriment les quelques vers de cette chanson ancienne:

«De la rue du Saule au boulevard Vauban

Toutes les cagoles vont danser chez Blanc.

Jupes courtes, tabliers blancs

Ce sont les cagoles à trois francs»

«La cagole» est un exemple de représentation aujourd’hui très tendance, en raison de son apparence physique et vestimentaire, de son accent, et des points communs qui permettraient de la ranger dans une sous-catégorie locale de «plus bimbo la vie». Le terme «cagole» dont la consonance ridicule et méprisante fait sourire, n’aurait jamais dû sortir du cercle géographique marseillais, étendu à sa banlieue.

Cagoles contre grisettes

On a beaucoup stigmatisé la cagole marseillaise pour son manque de goût, son look excessif et tapageur, vulgaire et provoquant alors qu’elle ne faisait que tenter de se mettre en valeur en repoussant les codes du niveau de pudeur de l’époque. A Paris, la grisette, l’équivalent social de la cagole, mais travaillant dans un monde propre, celui de la mode et de la couture, se présentait sous un tout autre jour et ne souffrira pas des foudres de la mauvaise réputation. «Une grisette était, dans le vocabulaire du XIXe siècle une jeune ouvrière de la mode (passementière, drapière, boutonnière, etc,...), coquette et galante, terme souvent employé avec une connotation de prostitution occasionnelle. Des personnages comme Mimi Pinson ou Ida Gruget en sont des exemples connus. Les littérateurs les considèrent comme vertueuses car obligées de vendre leurs charmes à cause de la misère, par opposition aux lorettes qui sont habitées par le vice et complètement entretenues».

Alors que l’entrée en prostitution ne pouvait se faire autrefois sans la «protection» de «beaux gosses», la cagole n’y obtenait aucune indépendance. Pire, elle entrait en soumission sans espoir de ressortir du piège, comme l’illustre cette «chanson des cagoles», d’auteur inconnu:

«Quand une «noix» un peu farouche

Avec nous veut pas baller

On fait la sainte-nitouche

De peur de la lui donner.

Mais à la sortie des baletti [bals],

À coups de pieds, à coups de poings

On voit les pauvres gigolettes

Demander pardon dans les coins.»

Aujourd’hui les cagoles ne travaillent plus aux dattes et n’ont plus besoin d’arrondir leurs fins de mois. Elles pourraient emprunter cette réplique de César dans Fanny en réponse à Monsieur Brun qui a osé évoquer des clichés marseillais: «Et en plus, on emmerde tout l'univers. L'univers tout entier, monsieur Brun. De haut en bas, de long en large, à pied, en cheval, en voiture, en bateau et vice versa. Salutations. Vous avez bien le bonjour.»

Cagole Forever

En exclusivité sur Canal+

Le mercredi 15 février à 22h50

Jean-Pierre Cassely

Newsletters

«Une affaire de famille», bricolage de survie en or fin

«Une affaire de famille», bricolage de survie en or fin

Le nouveau film de Kore-eda accompagne avec verve et émotion les membres d'une «famille» précaire, mais inventant en marge des lois et des normes sa propre façon d'exister.

Neuf ans avant «Vendredi 13», un tueur pourchassait déjà ses victimes dans les bois

Neuf ans avant «Vendredi 13», un tueur pourchassait déjà ses victimes dans les bois

Pour décrypter le slasher américain «Vendredi 13» (1980), c’est vers le septième art transalpin qu’il faut lorgner, du côté du maître du giallo Mario Bava.

Depuis #MeToo, les tournages de scènes de sexe de HBO ne sont plus les mêmes

Depuis #MeToo, les tournages de scènes de sexe de HBO ne sont plus les mêmes

Et l'initiative de la chaîne commence à se répandre à Hollywood.

Newsletters