France

Le revenu universel, l’idée révolutionnaire qui peut changer le cours de l'élection

Gaël Brustier, mis à jour le 13.02.2017 à 11 h 16

Défendu et promu par Benoît Hamon lors de la primaire socialiste, le revenu universel contribue à légitimer l’idée d’une alternative politique et sociale. Et il peut marcher.

«Images money»  License CC Via Flickr

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En s’emparant du revenu universel, Benoit Hamon ne s’est pas seulement donné les clés de la désignation à la candidature à la présidentielle par le peuple de gauche, il a importé dans le débat électoral une idée validant la possibilité d’une autre société.

Nombre de candidats l’ont dénoncé. Emmanuel Macron l'a comparé au RSA, se posant en «candidat du travail». Auparavant, au sein du PS, les candidats à la primaire Manuel Valls et Arnaud Montebourg s’étaient déclarés hostiles à la mesure après avoir été plutôt séduits par celle-ci. Jean-Luc Mélenchon accepte de la «discuter» mais refuse de l’intégrer au programme de la «France insoumise».

A la fois concrète et porteuse d’une vision nouvelle de l’avenir du pays, d’une vision du monde, cette idée est parfois vilipendée et caricaturée. David Djaiz et Julien Dourgnon viennent de publier à la Fondation Jean-Jaurès une imposante note argumentée et chiffrée: «Le revenu d’existence: une nouvelle régulation sociale» –qui nourrit un débat promis à un avenir certain.

Une idée légitimant l’idée d’une alternative sociale possible

L’idée d’un revenu d’existence (le nom varie selon les nuances de point de vue) est, comme le rappellent David Djaiz et Julien Dourgnon, vieille de deux siècles.

Sa récente irruption dans le débat public répond à un contexte historique de mutation de nos économies (la «quatrième révolution industrielle») et à un contexte politique: l’imminence du scrutin présidentiel a fait émerger divers espaces de débats, notamment la «primaire citoyenne» du PS.

Les classes moyennes occidentales sont matériellement fragilisées par ces mutations économiques et technologiques de la «quatrième révolution industrielle», réduisant à néant l’un des mythes sociaux fondateurs des débats politiques de la Vème République: la «moyennisation» inexorable de la société, c’est-à-dire l’émergence continuelle d’une vaste classe moyenne bénéficiant du progrès. Le décalage entre le progrès technologique et le progrès matériel vécu invalide les discours politiques prononcés depuis des décennies sur le plein emploi et la croissance. Il fait muter la vision du monde répandue dans nos sociétés et rend instables les systèmes de clivages politiques et sociaux qui nous étaient familiers. Ce sont bien les bouleversements liés à cette nouvelle révolution industrielle qui induisent une forme de désordre idéologique, dont les campagnes Trump ou pro-Brexit ont su tirer parti, mais qui peut recevoir d’autres réponses. Le revenu universel est une réponse alternative à ces enjeux immenses, à la fois matériels et idéologiques.

Le vecteur d'une vision nouvelle

L’enjeu du revenu universel n’est pas de pallier une éventuelle «fin du travail », comme le débat actuel forcément tronqué le laisse penser. Son enjeu est encore moins de «simplifier» un système d’aides sociales, ce qui serait d’un intérêt très limité. S’il porte une évidente dimension économique et sociale, il est logiquement aussi vecteur d’une possible réforme intellectuelle et morale de nos sociétés et légitime l’idée d’une alternative possible. Le revenu universel, plus puissamment qu’une traditionnelle politique keynésienne de relance par la demande, est une puissante réponse à TINA (le «There is no alternative» de Margaret Thatcher).

Le vieux monde meurt, le nouveau ne parvient pas à naître… mais pour une fois la réponse apportée à la crise n’est pas un «monstre».

Le revenu universel définit donc une réponse globale alternative dans le désordre idéologique ambiant. Il devient ainsi le moteur possible d’un nouvel ordre social et politique fort différent du modèle inquiétant de Donald Trump et Theresa May.

La fin du salariat global

Si le revenu universel dérange également tant c’est parce qu’il bouscule un nombre important de certitudes et de vérités communément admises depuis des décennies dans une société où la condition sociale des individus et principalement déterminée par le salariat. Or, «le revenu d’existence doit avant toute chose s’envisager comme un nouveau mode de régulation économique et sociale exogène au salariat». Rétribution et non allocation, il dépasse dans l’organisation sociale le monopole jusqu’ici exercé par le capital et le travail dans la distribution des revenus.

Si le revenu universel rencontre un certain succès, c’est parce bien que dans notre société la précarité et le déclassement sont réellement vécus par des millions de personnes et forgent des représentations assises sur une expérience quotidienne concrète. Cela induit une évidence de plus en plus répandue: la croissance et le plein emploi sont considérés comme inatteignables.

Il est le vecteur d’une révolution complète de notre organisation sociale. Alors que, jusqu’ici les politiques publiques portant régulation salariale consistaient soit en des ajustements structurels du marché du travail soit dans le partage du temps de travail, l’idée du revenu d’existence agit comme une alternative ou un décisif complément agissant sur tous les aspects de la vie sociale. C’est là où il devient un vecteur politique de première importance.

Une idée «contre-hégémonique»

Ce projet est donc d’un point de vue intellectuel une réponse aux grands questionnements actuels sur notre «modèle social». Il est ainsi populaire au sein de groupes sociaux récemment fragilisés par les  évolutions technologiques et économiques en cours autant que par les conséquences de la crise de 2008.

C’est pourquoi, notamment dans les classes moyennes diplômés, ce projet concret devient le signifiant dans lequel s’investissent à la fois la contestation sociale, l’aspiration au changement et également à une réforme démocratique d’un régime politique considéré comme figé dans les mythes des Trente Glorieuses.

Le revenu universel, ainsi présenté, peut se trouver au cœur d’une authentique stratégie contre-hégémonique, c’est-à-dire portant un projet de réforme intellectuelle et morale de notre société. Il peut ainsi accéder très vite à la centralité dans le débat public et, pourquoi pas, changer le cours de l’élection présidentielle.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (93 articles)
Chercheur en science politique
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