France

Patrick Buisson face à Marine Le Pen: quand «L'Emission politique» se soumet à l'extrême droite

Claude Askolovitch, mis à jour le 10.02.2017 à 14 h 09

La candidate du Front national était sur le plateau de France 2 dans «L'Emission politique» jeudi soir, avec face à elle Patrick Buisson et Najat Vallaud-Belkacem. Que disait ce moment de télévision?

Capture d'écran de «L'Emission Politique» avec Marine Le Pen et Patrick Buisson | Slate.fr

Capture d'écran de «L'Emission Politique» avec Marine Le Pen et Patrick Buisson | Slate.fr

Dans ce cirque politique, un clown chauve jouit de la piste retrouvée; les yeux de Patrick Buisson pétillent quand il fixe Marine Le Pen, et, ce ne serait pas lui, Buisson –cet affairiste d’idéologies qui capta l’âme impatiente d’un Président, et en fût riche, et le trahit– on serait ému de cette gentillesse que lui fait la télévision: il existe encore, malgré les affaires, la honte, le soupçon, invité à admonester la championne de l’extrême droite, dont il connait si bien l’humus, les racines et le langage enfoui: ce sont les siens.

C’est donc arrivé dans «L’Emission politique», les 136 minutes et 45 secondes citoyennes scénarisées comme chez Jean-Pierre Foucault. Perdu de vue, Patrick Buisson? Il est l’invité mystère de l’émission, c’est le titre de la séquence. Sérieusement? Marine le Pen roule des yeux, tant ces gens de la télévision ont d’étranges idées, «je ne m’attendais pas à vous voir» dit-elle, et puis, qu’importe. Elle prend Buisson et en fait un petit paquet de mots, qu’elle range dans sa poche ensuite, au suivant?

Lui, dans son principe de plaisir, a voulu montrer son intelligence, elle n’est pas mince, et lui donner un cours de cohérence. Admet-elle sa proximité avec Mélenchon, qui veut comme elle détruire les traités européens? Mélenchon est-il patriote? Pourquoi ne va-t-elle pas agresser les patrons qui embauchent des clandestins? Pourquoi ne parle-t-elle pas de l’identité chrétienne de l’Europe? Cela lui brûle la bouche? Si l’on s’intéresse à Buisson, et à la mouvance qu’il porte, on voit où il veut en venir, et ce qu’il cherche. Encore un effort, ma jeune Madame, pour être totalement dans une révolte populaire, nationale, sociale et identitaire! L’homme est fat, mais pas idiot. Mais il s’aime tant qu’il prend des airs de chattemite gourmand. Il ne dit pas ce qu’il veut, en cohérence. L’argent, la notabilité, la résilience de cette invitation –être du système donc, dans la télévision que paye notre redevance!– l’empêchent d’être ce qu’il est, de chercher Le Pen en brandissant le drapeau. Il parle à mots codés, contraint par le jeu du questionnement. Que comprend-on? Elle répond placidement, souriante. Rien ne la dérange. Il lui donne l’occasion de revendiquer la laïcité. Elle n’en demandait pas tant. Il a fait d’elle l’arbitre du patriotisme. Il est gentil, ce vieux monsieur! Il est déjà parti…

Buisson n'est pas là pour rien

L’événement est un signifiant et insignifiant. Ce n’est que de la télévision, un moment éphémère, inventé sans que l’on sache vraiment pourquoi? Buisson, dans une vie antérieure, fut l’ami et le partenaire de Michel Field, le patron de l’info de France télé, un trotskiste assagi comme l’autre est fasciste réintégré; c’est cela? Ou le coup était rigolo? Cela ferait parler, la preuve ici, et dans l’avalanche de commentaires sur les réseaux sociaux? Ou la tentative se voulait pédagogique? Il fallait montrer les évolutions culturelles de l’extrême droite? Mais sur le plateau, Buisson n’est pas suffisamment présenté pour ce qu’il est, culturellement, historiquement. Le maurassien, l’ancienne incarnation de Minute, celui qui fut de la famille, le plus dur de tous, et qui n’a rien renié, et qui pratiqua l’entrisme idéologique dans la droite sarkozyenne, et qui persiste, et qui a sédimenté, depuis… On dit simplement que, venu de l’extrême droite (c’était dans les années 1980, il y a si longtemps!), il avait aidé Sarkozy à prendre les voix du FN, en 2007. Autant dire un repenti, un antifasciste pragmatique! À mal nommer Buisson, on ajoute de l’insignifiant à l’émission. De toute manière, il n’est pas au niveau de sa méchanceté. Mais en même temps, pour qui veut comprendre, cet homme n’est pas venu là pour rien.

Il s’agit d’autre chose. Une soumission, selon ce mot utilisé surtout en islamophobie, au vent dominant de ce pays. Une allégeance de fait à l’atmosphère d’extrême droite, qui devient non pas la norme, mais le point de départ des raisonnements et des dialectiques. Les livres de Zemmour, Buisson lui-même, de Villiers, Houellebecq, sont le cadre des banalités qui précèdent l’Emission politique. Opposer l’extrême droite à l’extrême droite, c’est admettre que tout se joue dans son ambiance et son corpus, que c’est en son sein que l’on trouvera les anticorps et les contradictions, l’intérêt, la logique, le piment, et qui sait l’espérance, et pourquoi pas la sauvegarde? Si Sarkozy usa de Buisson, pourquoi le service public de la télévision ne l’imiterait pas, qui comme lui cherche à toucher le pays réel, et ne sait comment conjurer le populisme?

La soumission à Buisson

Quand Buisson arrive, Marine Le Pen a vécu une émission à sa main. Elle a opposé une placidité souriante aux questionnements des professionnels. Elle sourit de bon sens pour éteindre les colères de Léa Salamé, dont la pugnacité n’est pas cosmétique, ni de genre, mais masquait mal une réprobation profonde. Elle réfute les reproches datés de David Pujadas, qui cherche un registre moral venu des années quatre-vingt: «Vous allez donc rétablir les charters», lui lance-t-il, se référant à ce qui indignait la gauche quand il était jeune, lui, à l’époque où le projet de Charles Pasqua de réexpédier chez eux des clandestins par avions dédiés semblait le comble de l’indignité. «Un charter, c’est un avion», rétorque la tranquille Le Pen, qui vit en son siècle, quand nul ne pense plus que l’immigration puisse être une chance, ou une cause à défendre. Elle démine de même le professeur d’économie Lenglet, qui finit par murmurer des «oui, oui», à ses arguments –tant les gens raisonnables qu’il incarne ont perdu pied… Alors, Buisson, pourquoi pas? On admet. On se soumet. On prend ses pertes. La prochaine fois, on lui opposera Zemmour? Il y aura comme des duos à la Jacques Demy dans l’air, un chant choral au nationalisme! Comme face à Buisson, Le Pen, fine mouche, en apparaîtra raisonnable et modérée, pragmatique, pas idéologue, centrale donc. Soumettons-nous?

Ensuite, dans l’émission, la lassitude d’une patronne de PME nous suggéra que, sur le fonds, Marine Le Pen dit positivement n’importe quoi, mais qui s’intéresse aux peurs des petits patrons? Plus tard encore, vint une femme qui avait le regard noir et ne jouait pas, et qui, méticuleusement découpa Marine Le Pen en rondelles rhétoriques, et la gauche devrait bien regarder ce qu’a fait aussi Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education devenue opposante. Il y avait donc ceci encore, simplement le refus? Non pas Buisson, les chatteries de l’entre-soi nationaliste, mais simplement un non, une hostilité nourrie de compétence? À un moment, cela devenait presque gênant, tant Le Pen était dans les cordes et privée de parole, et Léa Salamé, fonction oblige, rappela les règles de la séquence, où la ministre devait simplement «interpeller» la candidate: «C’est l’émission de Marine Le Pen, pas de Najat Vallaud-Belkacem», dit la journaliste, et c’était vrai, et c’était horrible? Ou pas. Le cirque est un signifiant. Ce cirque est insignifiant. Les deux acceptions se tiennent.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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