Culture

Ce Batman en Lego est plus important qu'on le croit

Vincent Manilève, mis à jour le 10.02.2017 à 14 h 34

La version survitaminée et parodique du super-héros dans «Lego Batman, le film» permet de mieux comprendre le personnage et l'évolution des super-héros au cinéma en général.

Image extraite de «Lego Batman, le film» | via Allociné

Image extraite de «Lego Batman, le film» | via Allociné

Dans l'inconscient collectif, le personnage de Batman évoque des images précises: une cape flottant au milieu du ciel sombre de Gotham City, des sourcils froncés et une voix ténébreuse capable de rendre jaloux n'importe quel fumeur de roulées. Si l'on met de côté la très perturbante série télévisée des années 1960, l'alias de Bruce Wayne est une figure inflexible qui nous propos à chaque prestation le visage le plus obscur et torturé des super-héros.

Mais, depuis quelques jours, un nouvel avatar de l'homme chauve-souris l'éloigne de la morosité qui lui collait à la peau. Dans Lego Batman, le film, le héros en briques est caricaturé en homme des (bat)cavernes imbus de lui-même, égoïste, incapable d'aimer quelque chose ou quelqu'un d'autre plus que sa propre personne. Le ton léger de ce film d'animation et sa forme animée pourraient facilement laisser penser que le public visé a entre 6 et 12 ans et qu'il ne s'agit là que d'un énième film de franchise commerciale. En réalité, c'est tout l'inverse: ce petit être narcissique fait de briques prend une importance toute particulière dans le monde des super-héros au cinéma.


Lego et Warner Bros. ont réussi à superposer trois langages

Depuis longtemps, on sait que Pixar compte autant de fans adultes qu'enfants car ses créations font appel à des émotions universelles, que nous avons tous enfouies au fond de nous, quel que soit notre âge (on ne t'oublie pas, Wall-E). Aujourd'hui, il faut aussi compter sur l'association entre Warner Bros. et Lego, bien décidés à s'imposer au cinéma dans la durée. Car avant Lego Batman et Ninjago (dont la sortie est prévue en septembre prochain), le studio et la marque de jouets ont sorti en 2014 La Grande Aventure Lego, une très belle réflexion sur l'enfance perdue et les limites de l'imagination sous couvert d'explosions de briques. Ce film Lego lançait aussi la marque de fabrique de la franchise: une chasse aux œufs culturels, aux références méta et pop cachées un peu partout.

 

 

Avec Lego Batman, le curseur est poussé un peu plus loin encore en proposant trois langages au public. 

Le premier, en surface, parle bien évidemment aux enfants, première cible des jouets Lego, grâce à des intrigues simples et un humour visuel hérité de la farce classique. Le deuxième s'adresse au public adulte en général, qui comprendra les références au Seigneur des Anneaux, à Harry Potter, ou le sens réel des dialogues amoureux et sexuels entre le héros et le Joker, désespéré de voir que le héros ne le considère pas comme son ennemi juré: «Je n'ai pas un “ennemi” attitré, je me tape avec différentes personnes... Un coup par ci...» Le troisième, lui, vise les fans purs et durs de pop culture, et ceux de Batman en particulier. Il se lit entre les lignes, au détour d'une phrase ou d'un arrière-plan. 

Pour donner un exemple de la parfaite superposition de ces langages, mentionnons simplement une scène au tout début du film. Lors de son attaque de Gotham, le Joker donne la liste interminable et improbable des super-vilains qu'il a recrutés pour la mission. A l'instar d'un personnage du film, le grand public s'amuse car il est persuadé que certains méchants ont été inventés de toute pièce, comme l'Homme-calendrier. Sauf que le fan de Batman, lui, rigole parce qu'il sait que tous ces méchants existent bel et bien, y compris le Condiment King, le «Roi du Condiment», qui combat à coup de moutarde et de ketchup. 


Cette culture du télescopage pop culturel a un risque, à savoir une overdose de références qui noierait complètement l'originalité et l'intérêt du film. Fort heureusement, dans Lego Batman, cette technique humoristique fonctionne et sert un but précis: montrer l'étendue de la connaissance du personnage de Batman et le faire apparaître sous un nouveau jour.

Bruce «Batman» Wayne face à la solitude

Le ton caricatural et outrancier du film permet ici de faire ressortir un autre trait psychologique, bien étayé dans certains comics mais à peine effleuré dans les précédents films: la solitude de l'homme une fois qu'il a reposé sa cape noire. 

Dans tous les films Batman, un motif essentiel est constamment réutilisé: l'assassinat des parents de Bruce Wayne. Ces passages sont censés décrire le traumatisme encore tenace du milliardaire, devenu héros dickensien malgré lui, la plupart du temps à travers des flashbacks ou des cauchemars. Pourtant, ce motif sert principalement de ressort scénaristique, comme une histoire en toile de fond, indispensable pour révéler les failles du milliardaire. Mais dans ces films, la psychologie de Batman s'exprime essentiellement via son opposition avec un autre personnage, que ce soit avec le méchant du jour (le Joker, Double-Face, le Pingouin, l'Homme-Mystère, Bane...) ou la femme qui lui est impossible d'aimer (Selina Kyle, Rachel Dawes...), sans jamais la recentrer complètement sur lui-même et lui seul. 

C'est pour cela que ce qu'il se passe dans Lego Batman est très intéressant et original. Dans le film d'animation, l'aventure du héros ne s'arrête pas après avoir tabassé quelques méchants et garé sa batmobile dans la batcave; elle se prolonge dans sa vie privée. Lorsque Batman ne combat pas le crime, il mange du homard réchauffé au micro-onde, nage dans sa piscine (avec des dauphins, certes), ou contemple le portrait de ses parents avec une profonde envie de les rendre fiers de lui. Quand il regarde Jerry Maguire et tombe sur la scène la plus romantique, il éclate de rire, comme pour souligner son incapacité à laisser quelqu'un rentrer dans sa vie. Et il le fait tout cela seul, comme le montre si bien cette scène où il crie dans sa batcave «Je suis rentré!» et que seul son écho lui répond. 

Bien sûr, il discute avec son majordome Alfred, mais ce dernier reste en retrait, il ne remplit pas le rôle de père de substitution comme il l'aimerait, ni même de confident. En revanche, comme le montre une conversation particulièrement intéressante, Alfred permet à Bruce Wayne d'affronter ses propres angoisses. «Votre plus grande peur, c'est de faire partie d'une famille à nouveau», lance-t-il à son maître. Bien sûr, il s'agit d'un film humoristique et familial, l'analyse de cette peur reste basique. Mais il est important de saluer l'exploration, presque inédite, de cet aspect différent de la vie privée du héros. 

Un peu d'espoir dans le monde des super-héros au cinéma

Au final, Lego Batman n'est pas aussi puissant que La Grande Aventure Lego. Mais il reste important quand on l'inscrit dans la production actuelle de blockbusters de super-héros. Si l'on regarde en arrière et qu'on fait le bilan Marvel et DC Comics, le héros de briques n'a rien à envier à ses camarades en chair et en os. Inutile de s'attarder sur les deux échecs de la maison DC Comics, Batman V Superman (où le nœud œdipien de l'intrigue tourne autour des mamans des deux héros) et Suicide Squad (un malaise comme on en a rarement vu).

Chez Marvel, tout le monde a déjà oublié X-Men: Apocalypse et Captain America: Civil War nous signale les limites de l'équation «un coup de poing-une petite blague-un coup de poing». Si certains ont salué, à juste titre, la créativité visuelle de Doctor Strange (qui lui vaut une nomination aux Oscars), la seule vraie réussite dans cette partie d'Hollywood en 2016 est Deadpool... un film «R-Rated», interdit aux moins de 17 ans non accompagnés aux États-Unis, qui manie très habilement les flingues et les sabres... mais aussi (tiens tiens) l'humour méta et les réflexions sur les films de super-héros. Cette année, Marvel et DC vont tenter deux pas de côté avec deux films qui suscitent beaucoup d'espoirs: Logan, dernier volet des aventures de Wolverine classé R-Rated (les mineurs doivent être accompagnés d'un adulte) grâce au succès de Deadpool, et Guardians of the Galaxy 2... un autre déluge humoristique et pop.

Sur les affiches du film Lego Batman, on peut lire: «Restez toujours vous-même... Sauf si vous pouvez être Batman». On ne saurait trop conseiller aux autres super-héros et aux studios d'au moins prendre au sérieux ce conseil et d'être un peu plus comme ce Batman-là. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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