Culture

Cette bande-annonce fait enrager les racistes américains

Grégor Brandy, mis à jour le 10.02.2017 à 13 h 26

Beaucoup d'internautes sont furieux contre le trailer de «Dear White People» et menacent d'annuler leur abonnement à la plateforme Netflx.

«Dear White People» / Netflix.

«Dear White People» / Netflix.

Le film Dear White People avait été très bien accueilli par la critique et le public, en 2014, lors de sa présentation à Sundance. Pour ce qui est de la série, dont la première bande-annonce a été mise en ligne ce 8 février sur YouTube, c'est un peu plus compliqué. Il suffit de faire un tour dans les commentaires pour comprendre que le nouveau bébé de Netflix, qui doit arriver le 28 avril prochain sur la plateforme, est loin de faire l'unanimité. À 16 heures, le 9 février, un peu moins de 24 heures après sa mise en ligne, le ratio entre réactions négatives et réactions positives (ou pouces rouges/pouces bleus) était de 20.

La vidéo dure une trentaine de secondes. On y voit une jeune femme parler dans un micro et indiquer que pour Halloween, les blancs peuvent se déguiser en pirates, infirmières sexys, l'un des 43 premiers présidents américains (donc tous sauf Obama), mais que se déguiser en Noir est inacceptable. On voit ensuite plusieurs photos d'étudiants avec un blackface, une pratique raciste, et souvent mal comprise qui consiste à se maquiller le visage pour avoir l'air d'être Noir.

 

L'alt-right aux commandes

Dans les commentaires, les gens affirment que YouTube supprime des messages négatifs, assurent qu'ils vont se désabonner de Netflix, se plaignent de «racisme inversé», s'en prennent aux Noirs, qui sont «les plus nombreux en prison, alors qu'il y a plus de blancs dans le pays» –on cherche toujours le rapport avec la série–, les appellent à arrêter de se plaindre autant, et d'arrêter avec les politiques identitaires, qui affectent les relations interraciales. Beaucoup, beaucoup d'exemples de racisme.

Fusion explique qu'à l'origine de ce backlash se trouve notamment un tweet d'Anthime Gionet, un ancien employé de BuzzFeed qui s'est depuis reconverti dans l'alt-right, cette nouvelle version de l'extrême droite américaine, au point d'être désormais l'un de ses porte-voix les plus véhéments. Pour lui, Dear White People promeut le génocide des blancs, et dans ses tweets, il a appelé ses abonnés à faire comme lui, et se désabonner de Netflix.

«Très vite, les utilisateurs de Twitter ont suivi avec leurs propres captures d'écran, se vantant d'avoir également annulé leurs abonnements.»

Gros succès sur Reddit

En faisant une recherche inversée dans Reddit, on découvre que le trailer a également été posté dans différents subreddits, ces sous-forums spécifiques à un sujet, liés à la droite dure américaine ou au suprématisme blanc. Il a ainsi été posté à de nombreuses reprises dans The_Donald, le subreddit consacré à Donald Trump où l'on appelle notamment à se désabonner de Netflix, produire un bad buzz pour le service de vidéos à la demande, on s'y félicite du nombre de réactions négatives, et on appelle à y participer, mais on appelle aussi à ne pas réagir pour lui faire de pub. On contre-attaque également.

Un post assez populaire et immonde consiste à republier sous le titre «Dear White People» la photo du jeune homme blanc handicapé torturé par quatre adultes noirs, en direct sur Facebook, après l'élection de Donald Trump.

La vidéo a également été publiée dans d'autres subreddits comme SJWHate, pour «haine des social justice warriors», ces internautes qui prennent des positions très progressistes. Elle a aussi été postée dans CringeAnarchy où les 450 commentaires sont quasi exclusivement négatifs, et TheRightBoycott, où un commentaire placé en tête par un modérateur demande à tous ceux qui n'ont pas encore annulé leur compte Netflix de le faire. Un autre subreddit conservateur assure que la série vient d'assurer un deuxième mandat à Donald Trump, et un autre sous-forum proche du Gamergate se félicite de la situation.

Gizmodo précise également que sur 4chan, le message appelant les utilisateurs de Netflix à s'en désabonner est déjà passé. Et sur l'un des Discords liés à la page politiquement incorrect de 4chan (pol), on appelle clairement à «downvoter» la vidéo: en clair lui mettre des pouces rouges.

Du «brigading»?

En se fiant à CrowdTangle, qui permet de voir quels sites ont envoyé des internautes vers une page, on découvre qu'une page Facebook a également contribué au nombre de vues de cette vidéo. On y voit plusieurs personnes essayer d'expliquer que si cela avait été dans le sens inverse, et un blanc s'adresser aux Noirs, il y aurait des émeutes, et des accusations de racisme un peu partout.

Sur Twitter, plusieurs utilisateurs appellent leurs abonnés à cliquer sur la vidéo à la downvoter également.

En clair, la vidéo a été très partagée au sein des cercles conservateurs, où il semble qu'un peu de «brigading» a eu lieu. Le brigading, comme on l'expliquait dans cet article racontant comment des fans de Donald Trump truquent les votes en ligne, c'est une technique notamment utilisée sur Reddit, qui consiste à mobiliser de nombreuses personnes en ciblant des pages, des vidéos, ou des messages pour les promouvoir ou les descendre. Et comme le rappelle Know Your Meme, elle peut aussi servir à faire taire certaines personnes ou certains groupes en fonction de leurs opinions.

Ici, cela sert à décrédibiliser la série auprès d'un public plus large, et à éviter qu'elle ne soit sélectionnée dans les tendances de YouTube, car l'algorithme qui se charge de faire remonter ces vidéos prend en compte la réaction des utilisateurs

Un message mal compris

Mais même sur le subreddit assez neutre –television–, les messages les plus promus sont largement négatifs, beaucoup pensant que le titre –qui peut sembler très condescendant– définit une série anti-blancs. Mais un échange montre que pour certains, il s'agit juste d'une erreur d'appréciation, les gens ne comprenant pas l'aspect satirique de la série.

«Super du racisme.
– En fait, vue le trailer, c'est clairement censé être de la satire. Je vais lui laisser sa chance.
– Merci. Le tailler est beaucoup mieux et montre la satire. Le premier trailer [celui de la série] ne laissait pas le même sentiment. Je vais lui laisser sa chance aussi maintenant.
– Oh, wow, c'est genre 1.000 fois mieux. Ça a l'air intéressant et ça a l'air de valoir le coup de la regarder. Netflix pensait à quoi, putain, avec son trailer?»

Justin Simien, le réalisateur du film Dear White People, qui est également aux manettes de la série a réagi à tout ceci sur Facebook. Il y indique que ces accusations de racisme inversé s'étaient également produites –à un niveau moindre– en 2013, et que si ceci l'avait touché à l'époque, depuis cela a changé.

«Maintenant, cela m'encourage. Voir comment des gens prennent comme une menace pure une vidéo annonçant bientôt la sortie d'une série dans laquelle une femme de couleur demande (poliment) qu'on ne se moque pas d'elle rendent très claires les raisons pour lesquelles j'ai créé cette série. Je veux que ceux que l'on ne voit jamais dans le monde culturel sentent qu'ils existent. Et je veux que ceux qui sont prêts à étendre leur empathie à des expériences différentes de la leur pour comprendre leur humanité plus profondément.»

Contacté, Netflix n'a de son côté pas répondu.

La réaction d'une partie de ces internautes n'est pas sans rappeler celle qui avait accompagné le remake de Ghostbusters, en 2016. Le nouveau casting, exclusivement féminin, avait accumulé les commentaires sexistes et racistes. Plutôt que de se conformer aux desiderata des haters, Paul Feig, le réalisateur, avait préféré leur adresser une critique directement dans le filmGhostbusters avait ensuite amassé près de 230 millions de dollars au box-office: loin des objectifs du studio, qui misait sur 300 millions de dollars pour atteindre l'équilibre.

Grégor Brandy
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Journaliste
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