Sports

France-Irlande: choisir entre le légal et le juste

Marc Clément, mis à jour le 30.11.2009 à 16 h 15

Les réactions à la main d'Henry illustrent deux visions différentes de la société.

Image TF1

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L'affaire de la main qualificatrice de Thierry Henry dans le match France-Irlande est révélatrice d'une société qui ne sait plus trop bien quelles sont ses valeurs. Paul Ricoeur avait intitulé une intervention à l'IHEJ «Le juste, entre le légal et le bon» et son analyse permet de comprendre avec précision ce qui est en jeu dans une affaire qui ne se limite pas à sa seule dimension sportive. Ce que manifestent les réactions gênées à l'issue de ce match, ce sont deux visions de la société: une vision libérale radicale pour laquelle la seule norme pour l'individu est celle prescrite par la loi, fût-elle imparfaite, et une vision où, au-delà de la norme, existent des valeurs qui s'imposent même si la loi est muette.

Les tenants de la première approche sont assurément libéraux, au sens politique du terme. Pour eux, la loi prescrit un minimum de règles qui laisse l'individu libre de développer son imagination et sa créativité. Si ces règles doivent être respectées pour éviter une anarchie préjudiciable à la liberté elle-même, il n'y a pas d'au-delà de ce positivisme juridique. L'individu n'a pas d'autres comptes à rendre à la société. Ainsi, la FIFA ayant confié à l'arbitre du match le pouvoir divin de dire ce qui est permis, tant que l'arbitre n'a pas sanctionné un comportement, tout est permis. On trouve dans ce camp aussi bien Daniel Cohn-Bendit que le gouvernement, du moins si on s'en tient aux rares déclarations entortillées de ses représentants.

Mais ce positivisme juridique radical est loin d'être la règle dans nos sociétés. Comme le soulignait Ricoeur, et plus récemment Amartya Sen dans son dernier ouvrage, la capacité à réagir à l'injustice est assurément une dimension importante de l'être humain qui ne peut se satisfaire d'un système formel qui bafouerait ce sens de la justice. Il convient de retenir une leçon que le «common law» nous donne en la matière: le pragmatisme juridique des pays anglo-saxons sait depuis le XVIIème siècle que les règles, mêmes non-écrites, doivent être tempérées par une possibilité toujours offerte de déroger aux règles du droit formel pour des raisons d'équité. En l'espèce, un arbitre faillible possédant le pouvoir d'imposer une règle inique ne peut représenter une solution satisfaisante que pour les tenants d'un positivisme juridique extrême: la loi et la procédure juridique ne peuvent garantir le respect de l'équité dans tous les cas de figure.

Les alternatives sont alors simples. On peut penser que l'erreur fait partie du jeu et qu'elle doit être assumée. Elle fait partie de l'incertitude et cette incertitude est assurément une dimension essentielle du football où une équipe de 5ème division peut espérer vaincre une équipe de Ligue 1. On ne se réfère plus alors à des valeurs telles que la sportivité, l'honneur ou la justice mais on privilégie l'efficacité. Ce qui est beau, c'est de gagner.

On peut au contraire penser qu'il y a, au-delà du gain, une éthique sportive et alors il faut considérer qu'un système de règles et d'arbitrage sera toujours imparfait. Il convient alors de prévoir la possibilité de corriger des injustices criantes par une possibilité de décision d'appel, souveraine sur la décision de l'arbitre. Il n'est pas nécessaire d'instaurer un tribunal suprême puisqu'on peut  imaginer que cette décision puisse émaner des joueurs eux-mêmes qui proposent de rejouer un match.

L'intérêt de cette affaire, au-delà de l'anecdote, est bien de poser la question de la morale et de l'éthique dans leur rapport avec la loi. Cette question s'est trouvée à l'honneur dans le contexte de la crise financière puisqu'on a pu parler de «moraliser le capitalisme». Si le secteur bancaire est un des secteurs économiques les plus encadré sur le plan international, ces règles ne suffisent manifestement pas. On peut chercher le Graal juridique d'un système si parfait qu'il ne permette pas le moindre écart. Mais si on fait intervenir la morale et l'éthique, c'est que l'on sent bien les limites d'une telle quête. On retrouvera avec une complexité bien supérieure aux règles du football la même alternative: doit-on établir des lois dont il est illusoire de penser que la nature humaine ne trouvera pas les moyens de les contourner ou doit-on établir des principes et des valeurs qui, en fonction d'une situation donnée, permettront de sanctionner un comportement, y compris lorsque les ratios et les procédures auront été parfaitement respectés? Nous pouvons nous en tenir au légal et à la seule morale du vainqueur. Nous pouvons choisir de tendre vers le juste.

Marc Clément

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