Economie

Des bataillons de bénévoles pour remplacer l'Etat

Gilles Bridier, mis à jour le 30.11.2009 à 16 h 54

Depuis les Restos du cœur jusqu'à l'assistance en fin de vie, les bénévoles pallient les défections de l'Etat face à de grands enjeux de société.

Il existe des domaines que l'Etat délaisse, et que l'on s'habitue à voir ainsi désertés. Par exemple, la faim en France. Voilà tout juste 25 ans, Coluche créait les «Restos du cœur» parce que les hommes politiques discouraient beaucoup mais agissaient peu. Pendant ce temps, des personnes ne mangeaient pas à leur faim dans un pays aussi riche que la France. Il s'agissait de répondre à l'urgence. Avec lui, des bénévoles se mobilisaient pour pallier les carences des pouvoirs publics. Un quart de siècle plus tard, face à une précarité croissante, l'urgence est toujours là et les Restos du cœur vont entamer leur vingt-cinquième campagne le 30 novembre. Les bénévoles - environ 55.000 aux Restos - remplissent toujours une des fonctions qui devrait incomber à l'Etat. L'an dernier, ils ont servi 100 millions de repas à quelque 800.000 personnes.

Combien cette année? Beaucoup plus. D'après le Secours catholique, autre association fonctionnant grâce à des bénévoles et qui a aidé 1,6 million de personnes en 2008, le nombre de personnes qui sollicitent son soutien a augmenté de 24% depuis juin. La vraie victoire de Coluche aurait été que les pouvoirs publics se saisissent du problème auquel les Restos voulaient répondre ponctuellement; mais l'association doit toujours intervenir, et même de plus en plus. Tout comme le Secours catholique, le Secours populaire, la Croix rouge...

L'action publique perd de son crédit

Démission de l'Etat? Des Français le pensent. Selon un sondage de l'institut CSA publié en octobre dernier, seulement 38% d'entre eux s'en remettent aujourd'hui aux pouvoirs publics pour réagir aux difficultés de la crise, alors que 68% font plutôt confiance aux associations. Inquiétant, surtout lorsqu'on découvre que, dans ce contexte, 43% des mêmes personnes interrogées estiment devoir s'impliquer dans des actions de bénévolat, alors que seulement 16% opteraient pour une adhésion à un parti politique ou un syndicat. (consulter le rapport entier, PDF) L'action publique perd de son crédit.

Il n'y a pas que la précarité.Dans d'autres secteurs où il existe de vrais enjeux de société, les solutions passent par des associations de bénévoles. C'est le cas de la fin de vie. Pour la personne concernée et pour ses proches, c'est une période d'angoisse et de douleur. Tout le monde, un jour, y est confronté. Mais la société tout entière préfère jeter un voile pudique sur la façon dont ces évènements sont supportés par les familles. Avec le culte de l'apparence et la tyrannie des codes de la réussite et de la séduction, la grande vieillesse et la proximité de la mort doivent rester cachées. Pourtant, il existe une réalité quotidienne. Il serait du devoir de l'Etat de s'y impliquer, d'autant que l'augmentation de l'espérance de vie et la multiplication des cas de maladies de la dégénérescence (à commencer par la maladie d'Alzheimer) rendent le problème plus aigu: «Nous serons de plus en plus nombreux à vivre de plus en plus longtemps, avec des maladies de plus en plus graves», énonce le docteur Régis Aubry, Président du Comité national de suivi des soins palliatifs. En France, l'espérance de vie augmente d'un trimestre tous les dix-huit mois, et d'ici à 2015, la France comptera 2 millions de personnes de plus de 85 ans contre 1,3 million aujourd'hui.

Enjeux de société

Pour prendre en charge la dépendance au plan économique, le gouvernement doit introduire dans le champ de la protection sociale un «cinquième risque» qui s'ajouterait aux couvertures déjà existantes (maladie, famille, accidents du travail et retraites). Il en est question, mais la Sécurité sociale confrontée à des déficits abyssaux (60 milliards d'euros prévus en 2010) est incapable d'envisager de nouvelles dépenses. Depuis longtemps, l'Etat piétine. Les bénévoles agissent.

Des associations ont vu le jour. Par exemple, l'Association pour le développement de soins palliatifs, apparue en 1984, est à l'origine de la création de 69 associations locales regroupées dans une union nationale. Les structures de cette nature, qui offrent une écoute aux patients et un soutien à leurs proches, ont progressivement acquis une reconnaissance légale. Elles sont animées par des bénévoles. Ils remplissent ainsi une fonction que ni les médecins de famille ni les services de soins à domicile ne peuvent assumer, et que les structures hospitalières estiment ne pas devoir remplir dès l'instant où il n'existe plus de traitement qui justifient une hospitalisation. Mais à ce jour, ces bénévoles ne peuvent intervenir que pour 15% des besoins. Les enjeux humains et sociétaux que recouvre cette réalité, avec le vieillissement de la population, ne sont-ils pas du ressort de l'Etat? «Une société se juge à sa capacité de protéger les plus faibles», déclarait récemment le député Jean Leonetti, auteur de la loi éponyme de 2005 sur le droit des malades et la fin de vie, et pour qui le choix républicain est celui de la solidarité. Cette loi et le programme de développement des soins palliatifs pour 2008-2012, donnent un cadre aux soins palliatifs, notamment à domicile. C'est un premier pas, mais force est d'admettre que, en matière de solidarité concernant une période de la vie qui dérange, l'Etat continue de se défausser.

Des bénévoles face aux grands défis du siècle

Autre domaine: la «pacification» des banlieues. Dans certains quartiers difficiles à la périphérie de Paris ou d'autres grandes métropoles, l'actualité met en évidence l'émergence de zones dites de non-droit. Les lois de la République y sont bafouées par des bandes organisées qui veulent imposer leurs propres règles. Les forces de police chargées d'assurer l'ordre public ont de plus en plus de mal à se faire respecter de  jeunes en mal de repères et en manque d'avenir, et qui sont les cibles des chefs de bandes.

Face à cet abandon du terrain, des bénévoles qui vivent dans ces quartiers se regroupent pour tenter de rétablir un dialogue, comme à la suite des émeutes de 2005 à Clichy sous Bois ou de 2007 à Villiers le Bel. Leur objectif: réapprendre à vivre ensemble grâce à une action quotidienne et régulière. Ces associations de riverains voient le jour avec le soutien des pouvoirs publics locaux qui favorisent leur implantation, et des travailleurs sociaux. Faisant le constat de leur propre impuissance, les autorités s'en remettent donc à ces bénévoles pour enrayer l'explosion d'une violence sociale que l'Etat n'a pas su anticiper (malgré la multiplication des alertes depuis plusieurs décennies) et ne parvient pas à canaliser (quelques propos guerriers ou rafles médiatisées ne peuvent restaurer durablement la sécurité dans les banlieues). Les bénévoles seront-ils plus compétents que les services de l'Etat pour prendre en charge l'un des grands défis du XXIe siècle, celui de l'insertion sociale ?

L'Etat et ses missions régaliennes

Ces exemples ont un point commun: la mobilisation de bénévoles pour apporter des réponses à des questions cruciales pour la vie en société (comme la précarité croissante, la montée de la violence urbaine ou la prise en charge de la fin de vie). Ce qui amène à s'interroger sur le rôle nouveau de l'Etat et son périmètre d'intervention en matière de continuité républicaine, de sécurité et de dignité pour tous sur tout le territoire. C'est-à-dire des missions régaliennes de l'Etat.

Gilles Bridier

Image de une: Bénévole des Restos du Coeur, à Bordeaux, janvier 2009 /Regis Duvignau pour Reuters

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Journaliste
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