Monde

Les minarets et les peurs suisses

Henri Tincq, mis à jour le 30.11.2009 à 14 h 38

Les électeurs suisses ont sanctionné le symbole d'une volonté d'enracinement de l'islam dans le paysage européen.

manifestation contre le résultat du référendum, dimanche à Berne. REUTERS/Michael Buholzer

manifestation contre le résultat du référendum, dimanche à Berne. REUTERS/Michael Buholzer

Par une majorité de 57,5 % des votants, les électeurs suisses ont accepté, dimanche 29 novembre, d'introduire dans la Constitution fédérale un article visant à interdire la construction de minarets sur tout le territoire. Ainsi ont-ils approuvé une initiative populaire lancée par la seule Union Démocratique du Centre, parti d'extrême droite, souverainiste et populiste. Ce résultat dément tous les sondages des instituts, puisqu'on estimait que jamais la barre des 40% de «oui» ne serait atteinte. Le vote extrémiste avait été une fois de plus sous-estimé par les sondages. La participation s'est élevée à 53,4%, un taux plutôt élevé pour les votations suisses.

Ce scrutin faisait suite à des semaines de campagne agitée, où les arguments des partisans de l'initiative populaire reposaient sur un amalgame entre la construction de minarets, l'islam et l'extrémisme islamiste, et ceux des opposants qui rappelaient l'importance de la cohabitation pacifique des religions et la garantie de liberté confessionnelle donnée par la Constitution. La majorité des cantons alémaniques a dit «oui» à l'interdiction des minarets, à l'exception de Bâle-Ville (51,6% de «non»). En Suisse Romande, les cantons de Genève (avec la plus forte proportion de «non»: 59,7%), Vaud (53,1%) et Neuchâtel (50,8%) l'ont rejetée. En revanche, Fribourg, le Jura et le Valais l'ont acceptée.

On peut d'abord s'indigner devant le piège de cette démocratie directe à la suisse: 100.000 signatures de citoyens — pour une population de 7, 5 millions d'habitants — suffisent à déclencher une procédure de référendum par «oui» ou par «non», inadaptée  pour  trancher une question aussi complexe touchant aux minarets, c'est-à-dire à la visibilité de l'islam dans l'espace public. On s'étonne que les autorités fédérales suisses n'aient pas fait le nécessaire pour bloquer cette initiative dès le départ en la déclarant anticonstitutionnelle, parce que contraire à la garantie de la liberté religieuse. On aurait épargné à la Suisse le climat malsain et insidieux qui a présidé à cette campagne électorale.

Le principal sujet de stupéfaction, c'est bien la fin d'une tradition d'hospitalité qui, en Suisse désormais, s'arrête à l'islam. Tous ceux qui avaient milité contre ce projet — gouvernement (Conseil fédéral) et partis de gauche, Eglises, organisations de défense des droits de l'homme, etc — se disent aujourd'hui aussi surpris qu'horrifiés par le résultat du vote de dimanche. Pour eux, une telle interdiction de construction des minarets est discriminatoire. Elle menace la paix confessionnelle du pays et ne favorise pas du tout l'intégration des musulmans à la société suisse, par tradition multiculturelle.

Ce sont bien des peurs irrationnelles qui l'ont emporté. La Suisse ne compte que quatre minarets, dont aucun n'est utilisé pour l'appel public à la prière. La communauté musulmane en Suisse ne compte également que 400.000 membres. Essentiellement d'origine turque ou balkanique, cette minorité se distingue par sa modération et sa volonté de se fondre dans une société laïque. Mais la question du minaret est fortement symbolique: à tort ou à raison, elle représente une volonté d'enracinement durable dans le paysage européen et même d'influence et d'expansion.

Ce «non» aux minarets semble ainsi dépasser le vote traditionnel d'extrême droite. Il traverse toutes les catégories et représente un courant d'opinion qui dénonce, avec l'islam, un retour du religieux intolérant, notamment en matière des droits de la femme. Une opinion alimentée par les peurs que nourrissent les médias. Il y a fort à parier qu'une telle procédure référendaire sur un autre sujet également symbolique comme la burqa se solderait, en Suisse ou partout ailleurs en Europe, par un résultat identique.

La communauté musulmane est aujourd'hui sous le choc. Elle se dit stigmatisée par des messages démagogiques. Vivant à Genève, enseignant à Oxford, Tariq Ramadan a jugé «catastophique» le résultat de ce référendum, même s'il convient que les Suisses ont exprimé un «questionnement profond» sur la place de l'islam en Europe. Les réactions sont nombreuses dans les pays musulmans qui voient dans cette initiative suisse une «insulte» faite à l'islam, un signe de haine et d'intolérance pour la communauté musulmane.

Sans doute faut-il s'attendre à ce que le paragraphe introduit dimanche dans la Constitution suisse soit déféré à la Cour européenne des droits de l'homme. Mais les premières difficultés qui attendent le gouvernement helvétique sont d'ordre diplomatique: il va devoir calmer les inquiétudes des gouvernements et des milieux d'affaires des pays musulmans, avec lesquels la confédération entretient des rapports réguliers et traditionnellement bons.

Henri Tincq

Image de une:  manifestation contre le résultat du référendum, dimanche à Berne. REUTERS/Michael Buholzer

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