Monde

Comment organiser une élection présidentielle dans un État fantôme? Bienvenue en Somalie

Camille Belsoeur, mis à jour le 08.02.2017 à 17 h 31

Dans un pays livré à la guerre civile depuis 25 ans, moins de 1% de la population va pouvoir voter malgré les millions de dollars dépensés par les Nations unies pour la bonne tenue du scrutin.

Des affiches de campagne des candidats à l'élection présidentielle, le 20 décembre à Mogadiscio | MOHAMED ABDIWAHAB / AFP

Des affiches de campagne des candidats à l'élection présidentielle, le 20 décembre à Mogadiscio | MOHAMED ABDIWAHAB / AFP

S'il y avait un indice du chaos géopolitique dans le monde, la Somalie en serait la valeur étalon. Depuis la chute par les armes du dictateur Siyaad Barre en 1991, ce pays de la Corne de l'Afrique n'a jamais eu de véritable gouvernement central. Au contraire, plusieurs régions autonomes ont fait sécession, comme le Somaliland de facto indépendant depuis le début des années 1990, même si les Nations unies n'ont jamais reconnu son statut. 

La situation tragique du pays, fusion administrative et très artificielle réalisée en 1960 de l'ancienne Somalie italienne et de la Somalie britannique –un tracé des frontières à la hache qui contribue au désordre d'aujourd'hui–, a longtemps fait la une des médias occidentaux. Mais son chaos permanent semble avoir lassé la communauté internationale. Quand lycéen j'ai commencé à lire les quotidiens nationaux dans la deuxième moitié des années 2000, la guerre civile qui opposait les troupes gouvernementales aux tribunaux islamiques, dont les Shabaab sont la branche armée, était narrée en pleine page dans la rubrique internationale de journaux. Aujourd'hui, les attentats et les combats qui secouent toujours le pays ne semblent plus intéresser autant qu'en 2007 ou 2011 à regarder les tendances de recherche dans Google.

 

Et pourtant, la Somalie organise le 8 février une élection présidentielle qui offrira les pleins pouvoir à un gouvernement pour la première fois en 25 ans. Un événement qui pourrait passer pour une bonne nouvelle si tous les voyants n'étaient pas au rouge. 

«La Somalie organise aujourd'hui son élection présidentielle avec 22 candidats en lice, un événement majeur dans le processus démocratique du pays», a écrit sur Twitter le compte de l'Amisom, la mission de la paix des Nations unies en Somalie. 

Seulement 1% de la population va voter

Les Nations unies estiment que ce scrutin, repoussé à maintes reprises ces derniers mois, sera un tournant dans l'histoire du pays. Mais le processus électoral est déjà faussé à cause de la corruption endémique qui sape tout embryon d'effort démocratique et s'ajoute à la division territoriale du pays. «Plusieurs analystes, enquêteurs et diplomates occidentaux disent que l'élection est (...) l'un des événements politiques les plus frauduleux de l'histoire de la Somalie», note le New York TimesSelon le classement de l'ONG Transparency international, la Somalie est le pays où la corruption est en effet la plus forte au monde. 

«L'élection est l'un des événements politiques les plus frauduleux de l'histoire de la Somalie.»

The New York Times

Le New York Times, citant des enquêteurs somaliens, parlent de 20 millions de dollars échangés pendant en préparation de cette élection. Pire encore, selon les estimations, à peine 1% de la population va pouvoir se rendre aux urnes pour élire le nouveau président. Un chiffre qui suffit à mesurer le fossé qui sépare les habitants de la capitale, qui bénéficient des millions de dollars d'aides des Nations unies et des ONG occidentales, du reste de la population. Près de 20 personnes veulent être désignées par les parlementaires pour diriger le pays. Michael Keating, qui dirige la mission des Nations unies en Somalie estime que cette élection, financée par des donateurs occidentaux qui veulent défendre leurs intérêts dans la région, ne peut être considérée sur la base des mêmes critères que dans un pays stable.

Mogadiscio, une enclave sécuritaire

C'est que la Somalie donne l'impression d'un éternel retour en arrière. Quand John Kerry, alors secrétaire d'Etat américain, se rendait à Mogadiscio le 5 mai 2015 –une première pour un ministre américain depuis le début de la guerre civile en 1991– l'optimisme grandissait et un retour à la normale semblait possible. Mais, comme la Zone verte, enclave ultra-protégée à Bagdad, était un îlot de paix dans la capitale irakienne à la suite de la chute de Saddam Hussein, Mogadiscio est un confetti sécurisé au milieu d'un territoire somalien qui échappe complètement au contrôle du pouvoir central. Dans un reportage sur place, le journal Le Monde racontait comment l'aéroport de la capitale somalienne est l'unique lieu du pays où des diplomates étrangers et du personnel des Nations unies acceptent de se rendre pour participer à des négociations. 

«Seul lieu véritablement sécurisé de la capitale, l’aéroport sert de base principale aux casques blancs de la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom) et à la plupart des organisations humanitaires. Il n’existe pas de plan de l’aéroport. Le Royaume-Uni, la Chine et plusieurs pays africains disposent d’une ambassade sur place. Depuis juin, les États-Unis ont un ambassadeur accrédité: le premier ici depuis 1991», rapporte Le Monde. 
 

«Le gouvernement n'a pas le monopole de la violence»

À l'extérieur de l'aéroport et de quelques lieux sécurisés de la capitale, la Somalie est un Far West où les seigneurs de guerre, les groupes djihadistes ou les soldats des régions autonomes font la loi. 

«Le gouvernement somalien n'a pas d'autorité, n'a pas le soutien de la population, ni le monopole de la violence. C'est un Etat en faillite», confie Abdirahman Abdishakur Warsame, un ancien ministre de la Planification, au New York Times

De multiples attentats ont visé ces derniers mois des cibles symboliques dans les rues de la capitale, comme des hôtels ou des troupes des Casques bleus. Le 25 février 2016, douze personnes sont mortes dans une attaque de combattants Shabaab contre l'hôtel SYL à proximité du palais présidentiel. 

«Le gouvernement somalien n'a pas d'autorité.» 

Abdirahman Abdishakur Warsame, ex-ministre de la Planification

La Somalie est même, selon le Fragile States Index, un indice de référence qui mesure la solidité des états selon des critères de sécurité, stabilité des institutions politiques ou fiabilité des services publiques, l'Etat le plus fragile au monde, devant le Soudan du Sud et la République centrafricaine. Mogadiscio obtient notamment la pire note possible en matière de factionnalisation du pouvoir politique, alimentée par la rivalité entre clans tribaux qui s'affrontent régulièrement pour le contrôle de ressources ou de territoires.

L'implantation de l'Etat islamique

Cette division tribale à laquelle s'ajoute un vide étatique est un appel d'air pour les groupes djihadistes. Les combattants de l'organisation Al-Shabbab, qui ont fait allégeance à Al-Qaida, contrôlent toujours des territoires dans le sud du pays et ébranlent le régime du président Hassan Sheikh Mohamoud et ses alliés. Le 15 janvier 2017, une attaque de grande ampleur des Shabaab contre une base militaire du Kenya dans le sud de la Somalie a provoqué la mort de 63 soldats des forces de l'Amisom, la mission de la paix de l'ONU dans le pays

Dans le même temps, l'organisation terroriste Etat islamique gagne du terrain. Comme en Libye, en Syrie ou en Irak, le groupe djihadiste profite des divisions ethniques et du chaos ambiant pour recruter et s'imposer face à des milices locales.  Le 26 octobre, 50 djihadistes lourdement armés se revendiquant du groupe terroriste se sont emparés de la ville portuaire de Qandala, dans la région autonome du Puntland dans le nord de la Somalie, comme le rapportait le magazine Newsweek

«C'est un petit pas en avant, mais hautement symbolique, pour le groupe terroriste qui démontre encore comment des extrémistes armés peuvent profiter des failles d'un État en faillite et de tensions locales pour se bâtir un nouveau fief et se reconstruire après des défaites. À moins que le Puntland (une région autonome) ne traite sérieusement cette menace et résolve ses tensions intérieures et ses conflits avec les régions autonomes voisines de Somalie, la force de l'Etat islamique va continuer à croître et à déstabiliser le pays»analyse le site African Arguments

Ils ont fini par être repoussés. Mais en moins d'un an, les troupes de l'EI dans le Puntland sont passées de 30 à 200 hommes. 

«Le succès de l'EI à Qandala, dans la région de Bari, se nourrit des griefs des clans locaux pour le pouvoir central et de l'absence d'Etat. L'EI consolide ses positions dans le Puntland depuis octobre 2015, quand le leader de l'EI, Mumin, vint dans le secret pour commencer à recruter et entraîner des combattants. Qandala est aussi le fief du clan de Mumin», poursuit African Arguments.

Et ce n'est probablement pas le nouveau gouvernement somalien, sans véritable pouvoir ni légitimité, qui va pouvoir régler tous ces problèmes. 

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
Journaliste
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