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Le véritable secret du féminisme selon Gail Collins

Slate.com, mis à jour le 10.12.2009 à 16 h 55

Son livre nous dévoile celles qui ont vraiment fait changer la condition féminine américaine.

Chantier naval américain en 1942. US NATIONAL ARCHIVES

Chantier naval américain en 1942. US NATIONAL ARCHIVES

Avez-vous une fille qui pense que les féministes sont des femmes qui ont les hommes en horreur, qui sont mal habillées et ne se rasent pas les jambes? Une amie célibataire qui tient le féminisme pour responsable de l'absence de mari ou d'enfants dans sa vie; ou encore une autre qui est mariée et qui pense que c'est de la faute de Gloria Steinem si elle est obligée de gagner sa vie? J'imagine que, contrairement à moi, vous ne connaissez pas d'activistes féministes radicales des années 1970 qui pensent qu'elles ont à peine changé la vie des femmes américaines; mais vous connaissez peut-être des femmes qui, tel un écrivain de ma connaissance, ont confessé qu'elles préfèrent ne pas prendre un avion piloté par une femme.

Toutes ses femmes — et leurs homologues masculins — ont besoin que vous leur fassiez cadeau de la saga hilarante, inspirée et accessible de Gail Collins racontant la marche des femmes vers l'égalité lors des 50 dernières années. En partie histoire sociale et en partie reportage basé sur différents entretiens réalisés par Collins et une équipe de chercheurs, When Everything Changed remplit une lacune majeure dans l'énorme rayon de livres parlant du féminisme moderne. Parmi les tomes pour spécialistes, chercheurs, activistes et fanatiques du sujet, il manquait jusqu'au présent dans la bibliothèque un livre qui racontait l'histoire entière pour un lecteur lambda.

1960...

S'il y avait un mot résumant les étonnants changements que Collins raconte, ce serait le mot «pantalon». «Vous rendez-vous vous compte que vous comparaissez devant un juge en pantalon?» proféra le magistrat Edward di Caiazzo d'une voix tonitruante à Lois Rabinowitz, une secrétaire de 18 ans qui comparaissait devant lui au tribunal d'instance de Manhattan pour s'acquitter d'une infraction au cours de l'été 1960. Le juge la renvoya chez elle pour mettre une jupe et dit à la presse: « cela me perturbe parce que j'ai tellement d'estime pour la femme que ça dérange ma sensibilité quand j'en vois une tomber de son piédestal.» (Au mari de Lois, il parla d'une manière plus directe : «commencez maintenant à lui imposer un peu de discipline sinon il sera trop tard»).

La respectabilité, l'asservissement et la stricte mise en œuvre de discriminations entre hommes et femmes - pour ne rien dire de l'inconfort des gaines et des jarretelles et de la difficulté fondamentale à bouger en grand tralala féminin - tout cela était lié et semblait immuable en 1960. A cette époque, les femmes étaient fondamentalement traitées comme des enfants, ce qui allait bien au delà de la question des tenues vestimentaires dictées par des hommes trop zélés. La discrimination au travail était à fois légale et endémique, tout comme les quotas restreints pour les femmes dans les écoles de droit et de médecine - sans parler des interdictions pures et simples faites aux femmes d'accéder à certaines professions.

A part les veuves d'élus du Congrès ou du Sénat, les femmes ne jouaient presque aucun rôle au sein du gouvernement. Une femme avait besoin de la permission de son mari pour monter une société, acquérir une carte de crédit, ou même louer un appartement si elle se séparait de lui. Dans certains Etats, les femmes ne pouvaient être membres d'un jury. (Après tout, comme le conseillait un clerc dans un mémo au chef de la Cour Suprême Earl Warren: laisser participer les femmes risquait d'«encourager le laxisme dans l'exécution de leurs tâches domestiques».) Le viol conjugal ? Légal. Le sport pour les filles? Oubliez-le. Que les femmes fussent plus faibles, plus débiles, plus ennuyeuses que les hommes, c'était une donnée de base.

L'héroïsme collectif

Cette construction complexe de moeurs et de lois était en place depuis toujours. Et puis, en l'espace de quelques décennies, elle a été démantelée si complètement qu'on peut comprendre qu'une jeune femme d'aujourd'hui pense qu'on est en train de lui décrire une contre-utopie sortie d'une œuvre de science fiction. Collins présente les conditions économiques et sociales sous-jacentes qui ont permis l'essor du mouvement de libération de la femme : la prospérité croissante, l'électroménager, l'entrée des femmes dans la vie active pendant les années 1950 et 1960, la pilule, les mouvements pour les droits civiques et les mouvements anti-guerre. Elle évoque les frustrations qui couvaient: «Je pendais du linge sur le fil et les larmes n'arrêtaient pas de couler sur mon visage», se souvient la femme d'un propriétaire de ranch, mère de trois enfants.

Mais ce qui excite Collins, et ce qui va secouer certains lecteurs, c'est l'héroïsme collectif et individuel des femmes qui ont œuvré à la cause du féminisme. When Everything Changed décrit mieux que tout autre livre que j'ai lu l'audace et le brio de ces femmes en lutte et la libération enivrante des puissantes énergies créatrices qui sont apparues pendant les années 1960 et ont explosé au début des années 1970. «Nous étions tout à fait sûres que nous étions en train de faire l'histoire», dit Muriel Fox qui fut aux débuts de la National Organization for Woman (NOW), avec Betty Friedan, Bella Abzug, Gloria Steinem, Robin Morgan, et d'autres activistes célèbres qui reçoivent ici une reconnaissance méritée. Mais on croise aussi des personnages oubliés comme Esther Peterson, la directrice, souvent contrariée, du Bureau des Femmes au Ministère du Travail sous JFK, qui institua la President's Commission on the Status of Women.

Les femmes ordinaires

Peterson, qui croyait profondément en l'importance de lois spécifiques pour la protection des ouvrières, pensait que la commission étoufferait ceux qui soutenaient l'ERA (Equal Rights Amendment) ; au contraire, la Commission produisit un réseau de féministes d'avant garde qui auraient un impact durable sur l'évolution de la société. Autre ironie de l'histoire, la Représentante au Congrès Martha Griffiths, seule avocate parmi le très petit contingent féminin du Congrès, eut la perspicacité d'insister pour que les femmes restent sous la protection du Civil Rights Act de 1964, dans lequel les avait ironiquement introduit le Représentant raciste de Virginie Howard Smith en déchaînant l'hilarité de ses collègues.

Cependant, les meilleures histoires sont celles qui parlent des femmes ordinaires. Le stéréotype du féminisme est qu'il n'avait d'intérêt que pour les femmes blanches éduquées de la classe moyenne, mais Collins montre que certaines des batailles les plus importantes furent menées au nom des femmes de la classe ouvrière et leur profitèrent réellement. Lorena Weeks, une employée de bureau de la compagnie de téléphone de Georgie, a lutté contre Southern Bell pendant des années pour avoir un poste mieux rémunéré et plus intéressant. (« C'est l'homme qui est le soutien de famille et les femmes n'ont pas besoin de ce type de poste » lui dit le chef du syndicat.) Sa victoire dans l'arrêt Weeks v. Southern Bell a aujourd'hui pour conséquence directe l'accès des femmes aux bons postes de la maîtrise.

Droits des femmes et les droits civiques

Collins décrit avec habileté l'étendue et la profondeur du mouvement de libération de la femme et ses répercussions en chaîne.  Elle fait par exemple la connexion, importante, entre ce mouvement et les figures majeures du mouvement des droits civiques tels que Fannie Lou Hamer, Rosa Parks, et Ella Baker, qui ne sont normalement pas considérées sous cet angle. Mais en entrant dans les années 1980, l'intensité du récit commence à baisser. La culture du mouvement se désagrège, l'ERA est dissoute (Collins donne à Phyllis Schlafly tout le crédit de cet accomplissement douteux), les difficultés économiques poussent les femmes à entrer dans la vie active contre leur gré. Bientôt le féminisme devient, dans l'esprit collectif, synonyme de l'avidité des femmes actives qui essayent de «tout avoir»; puis très rapidement, ce sont les années 1990, et les femmes se résignent peut-être à «se contenter d'un peu moins». Et c'est là où beaucoup d'entre elles en sont aujourd'hui.

Alors, qu'est-ce qui s'est passé? Pourquoi la révolution féministe n'a-t-elle pas modifié plus complètement notre façon de vivre? Collins centre son récit sur les femmes en tant qu'individus agents du changement, ce qui rend difficile le traitement analytique de cette question. Elle fait référence aux difficultés à concilier vie active et maternité, à l'inflexibilité du monde de travail, à la résistance de beaucoup d'hommes pour établir une véritable égalité à la maison. Le traitement par les médias est aussi évoqué — souvenez-vous du célèbre article de Newsweek en 1986 qui prévenait les femmes éduquées que leur probabilité de se marier après 35 ans était comparable à celle d'être tué par un terroriste? — et aurait dû être analysé plus en longueur, étant donné le nombre de fois que la presse a annoncé la mort du féminisme et les relents misogynes qui imprègnent les émissions de Talk à la radio et dans la culture populaire.

Le sexisme américain latent

Mais il y a une autre façon d'expliquer l'enlisement des progrès du féminisme. L'esprit des années 1960 s'étant dissipé, le féminisme a été confronté à la montée agressive de la droite, et notamment du Christianisme anti-féministe qui s'est manifesté plus largement par une hostilité à l'interventionnisme étatique.  En faisant appel aux principes américains de «fair play» et aux mérites de l'individu à un moment historique particulièrement ouvert aux idéaux de libération, les féministes purent démanteler les barrières formelles et légales dans une période très courte. Mais ce qu'elles ne pouvaient pas faire seules — et ce n'est pas par manque d'effort — c'était d'élargir à leur profit les bienfaits de l'Etat-providence.

Les femmes américaines sont les seules des pays occidentaux industrialisés qui n'ont pas de congés maternels payés (pour ne pas parler du congé parental) ou — jusqu'au présent — de couverture santé publique. Les soins apportés aux membres dépendants de la famille — les enfants, les vieux, les malades — sont assumés, bénévolement, par la femme. Les ouvriers ont très peu de droits. L'assistance aux familles pauvres — y compris les mères et leurs enfants provisoirement pauvres à cause d'un divorce — est humiliante et mesquine.

Les féministes n'ont pas pu éliminer le sexisme latent dans l'Etat-providence minimaliste qui existe: le chômage, l'impôt sur le revenu et la sécurité sociale sont tous basés sur des conceptions du sexe et du travail qui désavantagent à la femme. Or, pendant que les Républicains renforçaient leur emprise sur le gouvernement, les avances légales concernant les femmes étaient minées par des décisions judiciaires, des décrets bureaucratiques ou par le simple manque de mise en application des textes. Sous George W. Bush, par exemple, l'Equal Employment Opportunity Commission (EEOC) a changé d'orientation, délaissant les questions de race et de sexe pour s'axer sur les questions de religion.

Les Américains, dont des femmes, peuvent critiquer les «dépenses du gouvernement» et la «bureaucratie» et mépriser, parce qu'anti-méritocratiques, des propositions visant à imposer des quotas pour augmenter le nombre de femmes politiques ou membres de comités de direction. Cependant, ces mesures expliquent pourquoi les Scandinaves sont toujours en tête des sondages internationaux sur l'égalité homme-femme et pourquoi les Etats-Unis se trouvent toujours au milieu de ce classement. La lutte pour la réforme du système de santé, avec ou sans l'amendement Stupak interdisant la prise en charge de l'avortement par l'Etat, montre la difficulté qu'auront les Etats-Unis pour grimper sur cette liste.

Pas de système national de garde d'enfant

Le véritable pivot du récit de Collins aurait bien pu être le Comprehensive Child Development Act, qui, de façon incroyable, est passé devant les deux chambres en 1971 et aurait pu établir un véritable système national de garde d'enfant, subventionné par l'Etat. Nixon hésitait apparemment — il avait préparé deux discours, un dans le cas où il le signait, l'autre dans le cas où il le rejetait.  Finalement, et peut-être pour apaiser les critiques émanant du camp conservateur au sujet de son voyage en Chine, il a mis son veto, traitant la loi de «radicale» et de «communiste». D'autres tentatives furent vouées à l'échec, condamnées par le coût et par l'opposition effrénée des Chrétiens fondamentalistes et de l'extrême droite. Ce fut la tentative la plus proche d'aboutir pour doter les femmes américaines d'un système de garde d'enfant à la fois qualitatif, abordable au niveau du prix et accessible à tous, une mesure qui aurait beaucoup réduit les tensions, les conflits et le sentiment de culpabilité qui minent le féminisme aujourd'hui.

Mais pour finir sur une note qui fait écho à l'esprit optimiste de Collins, on peut dire qu'il est déjà incroyable que les femmes soient allées aussi loin qu'elles le sont aujourd'hui.

Katha Pollitt

Traduit par Holly Pouquet

Image de Une : Chantier naval américain en 1942. US NATIONAL ARCHIVES sur Flickr

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