Culture

La bromance: un léger parfum d'homophobie

Michael Atlan, mis à jour le 15.02.2017 à 8 h 36

C'est le mot à la mode des années 2000, celui qui sert à caractériser une bonne partie des duos masculins de la culture pop. Mais c'est aussi un mot qui sous-entend des choses beaucoup moins cools.

Jonah Hill et Channing Tatum dans «22 Jump Street» | Sony Pictures Releasing GmbH

Jonah Hill et Channing Tatum dans «22 Jump Street» | Sony Pictures Releasing GmbH

J’ai jamais été vraiment du genre «amitié masculine» et tous les clichés viriles qu’on y associe: les soirées foot ou poker autour d’une bière et d’une pizza, les sorties drague au bar d’en bas, les discussions arrosées et gueulardes sur ces plans-cul (réalisés ou fantasmés), toutes ces choses qu’on voit dans la majorité des comédies romantiques avec Matthew McConaughey. Ce n’est pas mon truc. En fait, je me reconnais plus dans les amitiés féminines, celles de Sex & The City ou Souvenirs d’un été. Et cela se manifeste souvent très concrètement: je pense pouvoir appeler «ami» qu’une seule personne avec un chromosome Y alors que celles avec des chromosomes X peuvent se compter sur au moins les doigts d’une main.

C’est pourquoi, à une certaine époque de ma vie, il y a une petite quinzaine d’années, j’ai été séduit par le concept de bromance. Le terme, une contraction de «brother» et «romance», est un de ces néologismes dont les Américains ont le secret. Inventé dans les années 1990 par le journaliste Dave Carnie du magazine de skateboard Big Brother pour parler des relations ouvertes et presque fusionnelles qui se nouent entre skateboarders, il devient partie intégrante de la pop-culture au milieu des années 2000 avec l’apparition de la comédie de potes nerd et sensibles de Judd Apatow et sa bande. On a alors commencé à parler de bromance pour décrire les relations entre Seth Rogen et Adam Sandler dans Funny People, entre Michael Cera et Jonah Hill dans Supergrave ou Paul Rudd et Jason Segel dans I Love You, Man.

Je trouvais ce terme, ou plutôt la façon dont il était représenté à l’écran, rafraîchissant. Il permettait de rompre avec l’idée des relations viriles entre hommes, celle des héros machos du cinéma des années 80, celle des Stallone et Schwarzenegger. Il reflétait une sensibilité moins virile, moins violente. Au milieu des années 2000, on en a même vu une étonnante application dans le rap, autre lieu très masculin, avec les rimes introspectives de nouveaux-venus comme Kanye West ou Kid Cudi.

J’ai été séduit par ce concept parce qu’il correspondait bien à l’idée que je me faisais de l’amitié, celle dont je jouissais avec mes amies filles, une amitié qui autorise à se livrer pleinement, sans tabous ni jugement, sans cette compétition presque viscérale qui s’exerce souvent entre deux hommes. Il me libérait. Il montrait, via des personnages de cinéma et de série, qu’une relation d’amitié entre deux garçons pouvait être aussi ouverte qu’elle pouvait l’être entre deux filles (ou un garçon et une fille dans mon cas).

En fait, ce concept était si séduisant qu’il s’est durablement installé. On a alors commencé à parler de bromance pour décrire la relation de Sam et Frodo (Le Seigneur des Anneaux), Han Solo et Chewbacca (Star Wars), Jules et Vincent (Pulp Fiction), de JD et Turk (Scrubs), Rocky et Apollo (Rocky), Chandler et Joey (Friends), de Wilson & House (Dr House), Bodhi & Johnny (Point Break) et j’en passe des dizaines d’autres.

Scrubs | Buena Vista Television

La bonne vieille amitié

Celle-là bien réelle, on a même parlé de bromance entre Barack Obama et son vice-président Joe Biden. Claire Levenson écrivait ainsi ici-même:

«Alors qu'ils ont près de vingt ans d'écart et des personnalités différentes —Obama est calme et cérébral, Biden plus spontané et passionnel— ils ont passé les huit dernières années à afficher leur affection l'un pour l'autre de façon étonnamment directe et physique. On ne compte plus les photos des deux hommes se serrant dans les bras, se tenant la main et se souriant avec complicité. Ce genre de démonstration d'affection est rare pour deux hommes, et la tendresse qu'ils se vouent l'un pour l'autre fait passer un message fort: on peut être un homme de pouvoir et ne pas avoir peur de montrer ses émotions et sa sensibilité.»

En fait, le terme «bromance» est, subrepticement, devenu le terme pour parler de la relation «proche» entre deux hommes, en oubliant qu’un terme existait déjà, un mot, lui, vieux de plusieurs siècles: l’amitié, de l’ancien français amistet, terme du XIe siècle signifiant «affection entre deux personnes en dehors des liens du sang ou de l'attrait des sexes».

Oui, la bromance n’est en fait que de la bonne vieille amitié. Alors pourquoi s’obstiner à ne pas appeler un chat un chat? La première raison est évidente: parce que l’amitié entre deux hommes, fussent-ils aussi radicalement différents qu’Obama et Biden ou Sherlock et Watson, est rare.

En 1978, le psychologue Daniel Levinson, connu pour avoir inventé le terme «midlife crisis» (la crise de la quarantaine) écrivait ainsi dans son best-seller The Seasons of a Man’s Life:

«Les hommes américains connaissent rarement l’amitié proche avec un homme ou une femme. La plupart des hommes n’ont pas d’amis intimes du même sexe, du genre de ceux de leur enfance ou de leur jeunesse, ceux dont ils se rappellent avec nostalgie.»

Une étude de 2015 montrait, par exemple, qu’un homme anglais sur deux n’avait pas plus de deux amis et, pire encore, qu’un sur huit n’en avait aucun, soit 2,5 millions d’hommes. Un phénomène qui, d’après l’étude, s’aggrave avec l’âge. Une conséquence de ce que Geoffrey L. Greif, docteur en psychologie de l’Université du Maryland qui a interviewé 400 hommes et 120 femmes pour son livre Buddy System: Understanding Male Friendship, décrit comme une forme d’amitié de type «épaule-à-épaule» quand les femmes ont une amitié «visage-à-visage».

«Les hommes ont souvent besoin de partager des activités épaules-à-épaules pour se sentir confortables avec d’autres, en comparaison des femmes qui ont des amitiés visage-à-visage impliquant plus d’intimité. La plupart des hommes ne sont pas à l’aise à l’idée de s’asseoir et discuter en face à face. Quand les hommes s’écoutent ou se supportent, c’est souvent dans le contexte d’activités. L’impression d’une trop grande intimité fait naître la peur d’apparaître homosexuel», écrit-il.

Un filet de sécurité

Et c’est avec ce léger parfum d’homophobie que le concept de bromance montre de sérieuses limites. En se cachant derrière ce mot, l’homme hétérosexuel affirme en effet son droit à être ami avec un autre homme hétérosexuel (ou non) sans pour autant apparaître gay aux yeux de ses pairs. C’est comme un filet de sécurité: on se parle, on se sert dans les bras, on exprime ses sentiments mais sans pour autant se toucher le zizi. En d’autres termes, «No Homo» –une autre expression que l’on peut, elle, entendre régulièrement dans le rap américain, cette fois pour désamorcer une rime qui pourrait être «mal interprétée». Les Lonely Island se sont d’ailleurs souvent servis de l’absurdité de ces expressions dans leurs chansons parodiques, dans No Homo d’abord puis dans Equal Rights qu’on pouvait entendre dans leur film Popstar: Célèbre à tout prix.

«I'm not gay, but if I was, I would want equal rights / I'm not gay, but if I were, I would marry who I like / It's not fair - I'm not gay - that the government has a say / In who can love who (not gay) / Or to which god you can pray (I'm not gay)»

Il y a ainsi dans le concept de bromance et dans l’utilisation du mot la traduction d’une peur de l’homosexualité, une peur d’en parler, une peur de la montrer et bien sûr une peur d’en être. Des peurs au centre de la relation de nombreux personnages masculins au cinéma et à la télé, le Capitaine Kirk et Monsieur Spock les premiers.

Gene Roddenberry, le créateur de Star Trek, n’a jamais clairement affirmé ou non la nature exacte de la relation entre ses deux héros masculins, même s’il a parlé de «relation amoureuse» et d’un «amour profond». Mais il n’a jamais caché non plus s’être énormément inspiré d’Alexandre Le Grand pour le personnage de Kirk (il a choisi William Shatner car il avait joué le célèbre roi macédonien dans un téléfilm un an auparavant) et de sa relation avec Hephaestion pour construire «le lien» avec Spock, une relation dont on est à peu près sûr qu’elles n’étaient pas qu’amicales. Il est par ailleurs assez simple de retrouver les scènes de la série originale qui laissent assez peu de place à l’imagination quant à la nature profonde et intime des sentiments que se portent les deux hommes.

Rien d’étonnant donc à ce que cette relation ait donné naissance à la slash fiction, ces fictions écrites par des fans qui imaginent la relation amoureuse entre deux personnes du même sexe. Mais Star Trek, malgré son extrême progressisme (elle a montré le premier baiser entre un acteur blanc et une actrice noire), avait ses limites. Il y avait des choses qu’on ne pouvait pas montrer pas, comme l’a expliqué Gene Roddenberry lui-même:

«Je pense que si j’avais donné à Kirk et aux autres ce que j’imagine être les valeurs et la morale du 23e siècle, ils auraient soit beaucoup énervé soit terrifié le spectateur lambda.»

Alors, aujourd’hui, Kirk et Spock continuent de trôner aux plus hautes places des listes de type «les 10 plus grandes bromances de tous les temps de l’histoire de l’univers». Car, même avec les valeurs du XXIe siècle, celles qui ont notamment permis le mariage pour tous, on préfère encore, dans les reboot de J.J. Abrams, se focaliser sur la «bromance» de Kirk et Spock. On préfère gommer toute ambiguïté. On préfère offrir à Spock une histoire d’amour avec Uhura, une romance absente de la série!

Le sous-texte

Voir une histoire d’amour homo (ou bi-sexuelle) dans un blockbuster relève encore du fantasme. Hollywood préfère s’en tenir à cette fameuse bromance, malgré des sous-textes plus ou moins subtils. Sous-textes qui sont aujourd’hui partout, même dans les franchises les plus viriles et masculines.

«Je suis un de ces mecs qui apprécient tous les genres de carrosserie,» répond ainsi Vin Diesel quand on lui pose la question s’il est un de ces mecs qui préfèrent les voitures aux filles dans Fast & Furious 4. Une remarque qui a depuis fait naître le fantasme d’une grande love story entre l’acteur et The Rock et de LA scène où les deux se rouleraient dans l’huile de moteur en se faisant des bisous partout sur leurs corps musclés et luisant. Et avouez qu’on n’en est pas loin...

C’est ce qu’on appelle l’effet «safe gay» qui consiste, selon Urban Dictionnary, à décrire l’homosexualité de façon assez subtile pour éviter la controverse et pouvoir marketer un film ou une série à un public majoritairement hétérosexuel ou à des enfants. Et il faut la plupart du temps des spectateurs attentifs pour apercevoir ces subtilités, des gens qui, comme Quentin Tarantino, ont exposé au monde la face cachée de Top Gun. Le producteur Jerry Bruckheimer, lui, s’est juste contenté de raconter que Tony Scott avait été inspiré par le premier livre du photographe Bruce Weber, Looking Good: A Guide For Men, le premier livre sur ce que l’on appellera plus tard «l’homme métrosexuel» mais déjà un livre culte dans la communauté homosexuelle.

«Bruce avait tous ces beaux et jeunes mecs et il voyait la masculinité et le fun de tous ces hommes. Tony a, en quelque sorte, fait le film autour de ce qu’il a vu dans le livre,» disait alors le producteur à Entertainment Tonight. Subtil.

De même, Joe Russo n’a pas hésité à parler «d’histoire d’amour» pour qualifier la relation entre Bucky et Steve dans son Captain America: Civil War, tandis que Sebastian Stan, qui incarne Bucky, préférait plutôt parler de «fraternité». Mark Gatiss, le co-créateur de la série Sherlock, lui, n’hésite jamais à rappeler à quel point le film de Billy Wilder La Vie Privée de Sherlock Holmes, un film particulièrement célèbre pour la très élégante subtilité de ses dialogues sur l’homosexualité de Holmes, a influencé sa propre œuvre, tandis que son collègue Steven Moffat insistait sur le fait que «Sherlock n’est pas gay!»

Comment en vouloir alors aux nombreux fans qui veulent voir autre chose dans «Johnlock» que la «bromance» vendue par les médias grand public? En soufflant le chaud et le froid, les créateurs ne font qu’attiser la flamme des fans et bien sûr s’offrent le plus large éventail possible de spectateurs, du mâle hétéro qui ne remarquera pas les subtilités glissées ici ou là aux femmes hétéro qui glousseront de plaisir devant les insinuations à la communauté LGBTQ qui se consolera comme elle peut de l’absence de romance entre personnes du même sexe dans les films et séries grand public.

En fait, pour continuer à utiliser le mot «bromance», il faudrait que ces histoires se terminent, de temps en temps, de la même façon que se termine une bonne vieille comédie romantique: avec un baiser sous la pluie (ou des cochonneries sous la couette). Il faudrait pouvoir appliquer à Sherlock et Watson, à Bucky et Steve, à Kirk et Spock la même recette narrative que Mulder et Scully (X-Files), Pam et Jim (The Office), Ross et Rachel (Friends), Apollo et Starbuck (Battlestar Galactica), Tony et Angela (Madame est servie) et à peu près tous les personnages de Grey’s Anatomy: ces deux amis vont-ils tomber amoureux? La réponse est souvent oui entre deux personnages de sexe différent. Alors pourquoi serait-elle toujours non entre deux personnages de même sexe?

Espérons donc que J.J. Abrams, à défaut d’avoir hétéronormé Star Trek, ait le courage, en tant que producteur des prochains épisodes de Star Wars, de faire de la relation entre Finn (John Boyega) et Poe Dameron (Oscar Isaac) une véritable romance, comme il a semblé le sous-entendre dans une récente conférence:

«Quand je parle d’inclusion, je n’exclue pas des personnages gay. (...) Pour moi, le fun de Star Wars, c’est la possibilité. Ce serait donc être extrêmement étroit d’esprit et contre-intuitif de dire qu’il n’y aura pas de personnage homosexuel dans ce monde.»

Le mot «bromance» prendrait alors tout son sens, permettant au mot «amitié» de retrouver des lettres de noblesse que le vocabulaire masculin lui a bien trop longtemps refusé.

Michael Atlan
Michael Atlan (51 articles)
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