Science & santé

«Je n'ai retenu que deux choses: il ne changera jamais et fuyez!»

Lucile Bellan, mis à jour le 07.02.2017 à 14 h 23

Cette semaine, Lucile conseille A., une femme qui a quitté son mari qui l'«aimait» autant qu'il la maltraitait. Aujourd'hui, elle tente de se reconstruire.

Crying Girl (enamel) | Roy Lichtenstein via Wikimedia CC License by

Crying Girl (enamel) | Roy Lichtenstein via Wikimedia CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse:[email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c'est ici.

J'ai vécu vingt ans avec un pervers narcissique et j'ai du mal aujourd’hui à être heureuse. J'ai rencontré mon mari, j'avais 30 ans, un âge où on est censé avoir un peu vécu. En effet, j'ai toujours été indépendante et eu une vie amoureuse plutôt remplie (je choisissais mes amants et n'hésitais pas à ne penser qu'à moi) mais je stagnais professionnellement quand il m'a connu. Je n'avais pas encore trouvé ma voie et je me suis laissée littéralement emporter.

Rien n'était assez beau pour moi. Il était flamboyant. J’avais en face de moi un homme qui semblait savoir ce qui était bien pour moi. Et il a décidé de tout pendant vingt ans. Trois mois après notre rencontre, il a eu une crise où il m'a insultée violemment pour un dîner qui le mettait en état de stress. Choquée, son comportement aurait dû m’alerter. J’aurais dû partir, je suis restée. Parce que j'étais tombée sur un pervers narcissique qui sait s’excuser, se positionner en tant que victime («je n’ai jamais aimé comme ça, il n’y a que toi qui peut me rendre heureux… je vais changer, tu es ce qui compte le plus pour moi…»). Je savais que quelque chose clochait, évidemment, mais je pensais que c'était le prix à payer pour être aimée comme je l'étais.

Puis, son travail d’humiliation et de violence verbale et même physique, car il voulait des rapports sexuels sans arrêt, a commencé. J’étais responsable de son mal-être, du mien, des problèmes de notre couple. Oui, j'ai vécu un enfer mais j'ai été aussi très heureuse car nos moments fusionnels étaient d'une grande intensité. Même si je sentais que quelque chose n’était pas normal, que j’avais pas le droit de parler à des hommes, d’avoir des aspirations professionnelles, des doutes, des failles, des changements d’humeur… Je croyais que sa violence et ses humiliations lui venaient de l’enfance et qu’il fallait que je l’accepte comme il était, pour être aimée sans limite. (il suffisait que je lève le petit doigt pour que mes moindres désirs soient exaucés, sauf mes vrais désirs d’être moi-même!)

Après tout, combien d’histoires de passions passent par des excès, de la violence… C’est moi qui en faisais toute une histoire. Je n’avais pas assez de personnalité pour prendre de la distance et passer au-dessus de ses travers. Je cachais ma maltraitance par honte, pour sauver les apparences et me laisser séduire par sa façon de me valoriser en public (si tout le monde pensait que j'étais aimée à la folie, n’était-ce pas le principal ?). Il a fallu la perte d’êtres chers et le recours à un psy pour surmonter ces épreuves et commencer un long retour à ma dignité.

Pendant deux ans, je n'ai pas parlé de mon problème de couple , c'est dire comment l'habitude, le travail de destruction était devenu la normalité. Et puis un jour, en séance, je pose la question à ma psychologue: «Peut-on être aimée et maltraitée en même temps?» Je n'entends pas la réponse, je m'entends prononcer cette phrase que j'avais enfoui en moi. J’avais traversé la frontière du déni et une vague de conscience m’a bouleversée. Je suis rentrée chez moi et j'ai tapé sur un moteur de recherche «pervers narcissique» un mot que j'avais écarté comme un oiseau de mauvais augure.

J'ai tout lu, articles, témoignages. Ma vie défilait à en avoir le vertige. Je n'ai retenu que deux choses, enfin deux conseils qui revenaient sans cesse: un, il ne changera jamais (ce qu'il essaye de vous faire croire), deux, fuyez! Le lendemain, j’appelais une avocate. Cela fait maintenant trois ans, je commence à me réaliser professionnellement et même si je vis avec mes enfants, je ne suis pas sûre de moi, je suis encore très déprimée, et lorsque je regarde les hommes (aucun ne me regarde, je n’ai plus 30 ans et j’ai l’impression, en quittant mon mari, d’avoir vieilli ), aucun n'a son originalité, sa fougue... Je finis par penser qu’il avait cette qualité d’avoir été le seul à m’aimer. Et être aimée de la sorte est une drogue.

Je suis comme Amy Winehouse après une cure de désintox à qui l’on demandait lors d’une remise de prix, si elle était fière et heureuse: «Oui, mais ça serait tellement mieux avec de la dope.» Si je n’ai jamais regretté mon divorce même dans les moments les plus douloureux à en perdre ma respiration, je pense au plus profond de moi, que je ne suis finalement qu'une bonne à rien, que je ne sais pas aimer et que je ne suis pas quelqu'un digne d’être aimé. Car malgré tout, j’ai été consentante et lâche pour avoir supporté toute cette violence et cette atteinte à mon intégrité morale et physique.

A.

Chère A.,

La façon dont vous analysez cette relation, dont vous voyez celui qui a partagé votre vie pendant des années, la façon même dont vous voyez la dépendance qu’il a créé chez vous est juste et est la preuve de beaucoup d’intelligence et de force. Oui, de force. Parce que vous êtes vivante, parce que vous êtes là, parce que vous en parlez et parce que vous luttez au quotidien contre cette addiction sordide. Moi, dans ce récit, je ne vois que du courage et une force hors du commun. Vous avec croisé la route d’un être toxique qui vous a mise en mille morceaux et vous êtes encore là pour en témoigner. C’est la vie qui bat en vous. Vous avez plus d’instinct de survie que vous ne semblez le croire.

Quant à ce regard que vous portez sur vous-même, il est injustement dur. Vous n’avez pas été consentante et lâche. Impossible de s’enfuir quand on a les jambes brisées, pourquoi n’en serait pas-t-il de même avec le mental? L’analogie de la drogue est fine, et si on l’accepte, elle peut être lue d’une autre manière. Sous influence, vous n’étiez juste plus vous-même. Pendant ces années, il vous a gardé diminuée pour son plaisir. Ce n’était pas vous mais son jouet. Comprendre qu’il a été plus fort un temps ne vous met pas forcément dans une position de faiblesse. Pensez-vous donc que les femmes qui restent des années avec des hommes abusifs sont des femmes faibles? Je suis sûre que non. Parce qu’au fond de vous, même si pensez être en partie responsable de la situation et probablement parce que cela vous donne un rôle actif et non pas strictement passif, vous savez la violence des coups portés au cœur et au corps, et vous savez la lutte.

Je n’ai pas de solution miracle à vous proposer. Je n’ai pas de conseil magique à partager, tout simplement parce que ce que vous avez vécu, ce combat que vous avez gagné en le quittant et qui fait de vous une survivante, est bien au-delà de mon domaine d’expertise. Mais j’ai choisi votre témoignage parce que, malgré la dureté de vos mots, il m’apparait comme une lueur d’espoir pour les femmes qui souffrent encore sous la coupe d’un compagnon abusif. Je vous le dis, A., quoi que vous en pensiez dans les moments de doute, vous êtes une femme qui a survécu, qui a été plus forte que le mal et votre voix aujourd’hui, je n’en doute pas, peut guider d’autres femmes. Vous êtes une inspiration, A., ne doutez jamais de cela. Et j’espère de tout mon cœur qu’il subsiste en vous une lueur de la force qui vous a sauvée pour que (re)commence votre vie. Après la séparation, c’est en effet une autre bataille qu’il faut gagner contre ce monstre.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (153 articles)
Journaliste
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