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Roosevelt est-il mort d'un cancer?

Les médecins ont-ils laissé Franklin D. Roosevelt se présenter en 1944 pour un 4e mandat tout en sachant qu'il souffrait d'un cancer généralisé?

C'est ce que laissent entendre d'étonnantes nouvelles recherches. Le docteur qui a soi-disant dit la vérité sur la mort de Roosevelt en 1970 aurait donc en fait continué à mentir...

Roosevelt est peut-être mort il y a plus de 60 ans, mais ce sujet demeure important. Non seulement parce que la question de la santé du président -et du droit des citoyens à être tenus au courant- est toujours controversée, mais aussi parce que dans le cas de Roosevelt, le mensonge en question, s'il est avéré, a changé l'histoire. Comme le soulignent le neurologue Steven Lomazow et le journaliste Eric Fettman dans un livre qui sort en janvier, FDR's Deadly Secret, Roosevelt n'aurait pas pu se présenter en 1944 si son cancer avait été révélé et l'Europe de l'après-guerre n'aurait certainement pas été la même.

Roosevelt avait l'habitude de taire ses soucis de santé. Après une crise de polio en 1921, il n'a jamais retrouvé l'usage de ses jambes. Il devait utiliser des attelles et un fauteuil roulant, mais il demandait à ce que les photos prises de lui ne révèlent pas ses handicaps.

Dissimulation de la vérité

Début 1944, sa tension artérielle particulièrement élevée et son insuffisance cardiaque ont aussi été tenues secrètes. C'est Howard G. Bruenn, cardiologue de l'Université Columbia et médecin dans la marine devenu le principal docteur de Roosevelt, qui a fait ces diagnostics. Quand le président est mort d'une hémorragie cérébrale le 12 avril 1945, au début de son quatrième mandat, Bruenn a trompé tout le monde en comparant le saignement à un "foudroiement". Il en savait plus bien sûr : une hypertension artérielle peut causer un saignement dans le cerveau.

Ce n'est qu'en 1970 que Bruenn a dit la vérité -ou au moins, a semblé le faire. Dans un article publié dans la revue Annals of Internal Medicine, il a décrit ses efforts, jusqu'ici secrets, pour soigner l'hypertension artérielle et les problèmes cardiaques de Roosevelt. Cet article était considéré comme la vérité sur la mort de Roosevelt. Ce n'était toutefois qu'une nouvelle tentative de dissimulation de la vérité, estiment Lomazow et Fettman.

Tout au long de ces années, d'autres rumeurs ont circulé sur la santé de Roosevelt, on a même dit qu'il avait fait plusieurs AVC. Dans un article de 1979 publié dans la revue Surgery, Gynecology and Obstetrics, Harry Goldsmith, chirurgien et historien amateur, fait remarquer plus sérieusement que la lésion que Roosevelt avait au dessus de l'œil gauche n'apparaissait plus sur les photos après 1940. Il en a conclu qu'il s'agissait d'un mélanome, le plus mortel des cancers de la peau, et que la maladie s'était répandue dans l'abdomen de Roosevelt, le faisant beaucoup souffrir pendant les derniers mois de sa vie.

L'article de Goldsmith eut un écho dans tout le pays, si bien qu'il a fini par auto-publier un livre sur la santé de Roosevelt. Mais Lomazow et Fettman ont largement étendu les recherches de Goldsmith. Ils pensent que le mélanome de Roosevelt s'est non seulement propagé dans son abdomen, mais aussi dans son cerveau. Le saignement qui a tué le président n'était, selon eux, pas dû à l'hypertension, mais au cancer.

Perte de la vision

Argument le plus convaincant des deux auteurs : Roosevelt avait, à la fin de sa vie, une hémianopsie (une perte de la vision) à gauche. C'est le signe d'une masse dans l'hémisphère droit du cerveau. Lomazow et Fettman en sont arrivés à cette conclusion par le biais d'ingénieuses recherches. Le 1er mars 1945, Roosevelt a prononcé un discours devant le Congrès, pour relater sa rencontre récente avec le Premier ministre britannique Winston Churchill et le dirigeant soviétique Joseph Staline. Pendant qu'il parlait, il avait l'air perturbé. Il sautait des mots du texte qu'il avait préparé, et répétait plusieurs fois les mêmes points. Les détracteurs de Roosevelt se sont ensuite emparés de ce discours pour dire que le président perdait la tête.

Lomazow et Fettman se sont procuré une vidéo de Roosevelt prononçant ce discours, ainsi que le texte qu'il avait sous les yeux. Ils ont comparé les deux et en ont conclu que le président ne voyait pas la partie gauche de la page. Les erreurs et la confusion provenaient des efforts qu'il réalisait pour compenser. Les auteurs ont retrouvé le même comportement dans une autre allocution prononcée devant des caméras de la télévision. D'autres raisons laissent croire que Roosevelt avait un cancer : il s'est avéré qu'il a consulté secrètement au moins deux cancérologues pour une suspicion de mélanome ou de cancer de la prostate, ou les deux. Il a aussi perdu une quinzaine de kilos la dernière année. Bruenn associait cette perte de poids à un régime, mais pour Lomazow et Fettman, c'est le cancer qui en serait la cause - il aurait provoqué une perte d'appétit et des douleurs abdominales.

Pas de preuve tangible

Leurs conclusions sont-elles plausibles? Si Roosevelt avait une hémianopsie, c'est en effet le signe d'une masse dans le cerveau, et le mélanome peut en être la cause. Les métastases que le mélanome provoque dans le cerveau sont connues pour saigner. Le mélanome pourrait aussi expliquer les douleurs abdominales et la perte de poids.

Mais tous ces symptômes peuvent avoir aussi d'autres explications, et il n'y a jamais eu vraiment de diagnostic de mélanome. (Même si Lomazow et Fettman répondraient qu'une telle découverte aurait forcément été cachée.) Il se peut aussi que Bruenn, qui était cardiologue, n'ait pas vraiment creusé cette idée que la lésion oculaire -si c'était un mélanome- pouvait provoquer des dégâts ailleurs dans le corps du président. Bruenn ne serait pas le seul spécialiste à s'être concentré exclusivement sur les parties du corps qu'il connaissait le mieux. Plus important peut-être : il n'y a pas de preuve tangible -dans tous les documents que Lomazow et Fettman ont déterrés, Bruenn et les autres docteurs de Roosevelt n'ont jamais utilisé le mot cancer.

Les recherches de Lomazow et Fettman sont toutefois d'une grande importance. Elles mettent en lumière les conflits d'intérêts auxquels les médecins des présidents doivent faire face, puisqu'ils sont à la fois au service de leur patient et du public. Le médecin de Woodrow Wilson avait caché l'attaque débilitante de son patient, et celui de John F. Kennedy n'a pas  révélé son diagnostic d'insuffisance surrénale. Même s'il est maintenant beaucoup plus difficile de dissimuler la maladie d'un président, certains affirment que les médecins de Ronald Reagan ont caché la dégradation de son état mental à la fin de son second mandat. D'autres disent que pendant la campagne de 2008, le candidat John McCain n'en a pas dit suffisamment sur sa propre bataille contre le mélanome.

Si Lomazow et Fettman sont dans le vrai, soit le républicain Thomas E. Dewey, soit un autre démocrate aurait dû être élu président en 1944. Dans ce cas, Harry S. Truman, le vice-président de Roosevelt, ne se serait très probablement pas retrouvé commandant en chef de 1945 à 1952. La Guerre froide et la suite de l'histoire américaine auraient peut-être pris un autre chemin.

Barron H. Lerner

Traduit par Aurélie Blondel

Image de Une: Le Président Franklin Delano Roosevelt en 1941. Wikimedia Creative Commons

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