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Stephen Bannon et la prochaine apocalypse américaine

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 10.02.2017 à 6 h 02

Le stratège de Donald Trump voue un culte à «The Fourth Turning», un essai de 1997 qui postule que les États-Unis connaissent, chaque siècle, une crise sanglante débouchant sur un ordre politique nouveau.

Stephen Bannon lors d'une conférence de presse de Donald Trump, le 11 janvier 2017 à Washington | DON EMMERT / AFP.

Stephen Bannon lors d'une conférence de presse de Donald Trump, le 11 janvier 2017 à Washington | DON EMMERT / AFP.

Stephen Bannon dévore les livres d'histoire. Récemment, un reporter sportif du New York Times racontait comment, tombé par hasard sur l'éminence grise de Donald Trump à l'aéroport d'Atlanta, il avait discuté avec lui de l'ouvrage qu'il portait sous le bras, The Best and the Brightest de David Halberstam, qui raconte comment les brillants cerveaux de l'administration Kennedy ont embourbé l'Amérique au Vietnam. Mais un autre livre inspire bien davantage le stratège en chef de la nouvelle administration républicaine: selon le magazine Time, qui tire le portrait de ce «grand manipulateur» peut-être devenu le «deuxième homme le plus puissant au monde», Bannon est littéralement fasciné, depuis plus d'une décennie, par un essai publié en 1997, The Fourth Turning: What the Cycles of History Tell Us About America's Next Rendezvous with Destiny. Un livre qui explique pourquoi l'Amérique vit une crise majeure par siècle, et annonçait à l'époque l'acmé de la prochaine pour les années 2020. Et qui, surtout, fait de ces crises l'opportunité, pour leurs vainqueurs, de fonder un ordre politique nouveau.

Une vision messianique de l'histoire américaine qui inquiète certains observateurs. Quelques jours après la publication du portrait de Time Magazine, la journaliste de Business Insider Linette Lopez jugeait que l'intérêt de Bannon pour The Fourth Turning «devrait alarmer tous les Américains. [...] Il croit que, pour qu'un nouvel ordre mondial émerge, un jugement dernier doit avoir lieu. [...] Il a déjà montré qu'il comptait conseiller à Trump de mettre en place des politiques qui vont perturber l'ordre actuel pour instaurer ce qu'il perçoit comme un nouvel ordre nécessaire».

«Winter is coming»

«Dans cette administration, les titres n'auront pas d'importance. C'est comme dans Game of Thrones», lâchait, début décembre, un membre de l'équipe de transition présidentielle. Une analogie récurrente quand on parle de Stephen Bannon, et qui, coïncidence, saute aux yeux dans The Fourth Turning: dès les premières pages, ses auteurs, deux historiens amateurs du nom de William Strauss et Neil Howe, expliquent que «l'histoire est saisonnale, et l'hiver arrive». Dans la «grande roue» où est enfermée l'histoire anglo-américaine, winter is coming tous les cent ans, ou un peu moins, sous la forme d'une guerre: la Guerre des Deux-Roses entre les York et les Lancaster, qui prend fin en 1485, le déploiement de l'Invincible Armada en 1588, la «Glorieuse Révolution» de 1689, la Déclaration d'indépendance de 1776, le début de la Guerre de Sécession en 1861, l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale en 1941. Ajoutez quatre-vingts ans à cette dernière date et vous arrivez en 2021, au début d'un hypothétique deuxième mandat Trump...

La Guerre civile et les années 1930 passionnent Bannon, très bavard à leur sujet selon David Bossie, l'ancien directeur adjoint de la campagne de Trump. Mais c'est surtout la prochaine guerre qui l'intéresse: un conflit qui, d'après The Fourth Turning, arrivera aussi sûrement que la vieillesse succède à l'âge adulte, ou l'hiver à l'automne. Selon Strauss et Howe, chacun des siècles américains se divise en effet en quatre saisons, scandées par autant de «tournants»: le printemps du bourgeonnement, où une société éclatante de promesses se fortifie; l'été de l'éveil, où les nouvelles idées et les nouveaux rêves explosent et se confrontent; l'automne du détricotage, où le pays moissonne ses acquis et étale ses divergences et son anxiété; l'hiver de la crise, où il entre en mode survie et se livre à des sacrifices. Le dernier printemps américain, celui où les États-Unis ont affirmé leur statut de superpuissance dans une atmosphère de grand conformisme (celle de la «chasse aux sorcières»), a duré de 1945 à 1964, sa fin étant symboliquement marquée par l'assassinat de Kennedy à Dallas. L'été, de 1964 à 1984, a été le cadre d'une grande bagarre idéologique, de l'agitation des campus à l'offensive des néolibéraux, et s'est terminé sur la réélection triomphale de Ronald Reagan.

En 1997, quand Strauss et Howe ont publié leur livre, l'Amérique se trouvait au milieu de l'«automne», moissonnant les fruits des années quatre-vingt (elle s'apprêtait alors à connaître, pour la première fois depuis plusieurs décennies, un bref épisode d'excédent budgétaire) dans une atmosphère de désenchantement et d'individualisme. Treize ans plus tard, quand Bannon a transposé leur théorie à l'écran dans un film documentaire sur la crise financière, Generation Zero, les États-Unis étaient déjà entrés dans l'hiver avec l'éclatement de la crise financière, deux ans plus tôt. Un coup de froid que les deux historiens avaient annoncé:

«Au milieu des années 00, les institutions vont atteindre leur point de faiblesse maximale, l'individualisme sera au plus fort et même la plus simple des tâches paraîtra au-delà des capacités du gouvernement. Alors que les différents groupes se fortifieront, les gens se plaindront sans cesse d'à quel point les autres groupes sont mauvais. [...] L'Amérique se sentira plus tribale.»

Dans l'histoire américaine, la faillite de la banque d'affaires Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, constituerait donc l'équivalent de la tentative d'insurrection anti-esclavage de l'abolitionniste John Brown, en octobre 1859, ou du «Jeudi noir» de Wall Street, en octobre 1929: l'étincelle qui déclenche la crise, le «tournant». Beaucoup de lecteurs de The Fourth Turning avaient cru le voir venir plus tôt, le 11 septembre 2001, mais Neil Howe (William Strauss est mort en 2007) a lui affirmé à plusieurs reprises que les États-Unis avaient vraiment changé d'époque en 2008. Et cette date est également, tout autant que le 11-Septembre, au cœur de la vision politique de Bannon, ancien banquier d'affaires de Goldman Sachs qui affirme désormais que la finance a trahi l'Amérique profonde: «Je me suis retourné contre Wall Street pour la même raison que tout le monde, expliquait-il en 2015. Parce que le contribuable américain a été forcé de conclure des accords foireux pour renflouer des types qui ne le méritaient pas.»

L'étincelle Lehman Brothers

Huit ans après la faillite de Lehman, qui avait contribué à la victoire d'Obama, Trump s'est fait élire en attaquant violemment les élites financières durant sa campagne. Dans The Fourth Turning, Strauss et Howe prédisaient que chaque crise américaine conduisait nécessairement à un séisme politique:

«Une élection nationale provoquera un réalignement politique majeur, une faction ou coalition capitalisant sur une demande inédite d'action de grande ampleur. [...] Les vainqueurs auront désormais le pouvoir de poursuivre le programme tranché et moins enclin aux petits pas dont ils ont longtemps rêvé, et contre lequel leurs adversaires auront lancé de sombres avertissements. [...] Dans sa diplomatie, le premier instinct de l'Amérique sera de détourner le regard des autres pays et de concentrer toute son énergie sur la naissance, à l'intérieur, d'un ordre nouveau. Plus tard, sous l'impulsion de provocations extérieures réelles ou imaginées, la société redeviendra guerrière. [...] L'esprit de crise amenuisera l'espoir d'une résolution mondiale des problèmes par la diplomatie multilatérale et l'extension de la démocratie.»

Pour eux, la crise constitue l'occasion en quelques années, pour un «champion grisonnant» (expression désignant un dirigeant âgé, qu'ils empruntent au romancier Nathaniel Hawthorne), d'imposer, par son autorité et parfois dans le sang, un nouvel ordre. Ce nouvel ordre dont Bannon annonçait lui-même la naissance il y a quelques jours –et, ajoutait-il, «plus cela panique une poignée d'élites médiatiques, plus il gagne en consistance».

Pendant sa campagne, Trump avait lui promis de «remplacer un establishment politique corrompu et en échec par un nouveau gouvernement contrôlé par le peuple américain». Le 45e président des États-Unis est-il, comme le furent avant lui Benjamin Franklin, Abraham Lincoln et Franklin D. Roosevelt, un «champion grisonnant»? La blogosphère trumpiste contemple cette possibilité avec ravissement depuis le 9 novembre. Au lendemain de l'élection, Neil Howe se montrait bien plus nuancé, estimant que «le plus grand test pour Trump est de voir s'il peut devenir un bâtisseur et une figure d'unité, et pas uniquement un outil conçu pour faire exploser le système».

Lui et Strauss écrivaient en 1997 qu'«une mentalité de crise ne garantit pas que les nouvelles politiques seront bien conçues ou fonctionneront comme prévu, au contraire», mais que «ce qui rend une crise spéciale est la volonté du grand public de laisser les leaders diriger, même quand ils vacillent, et de laisser les pouvoirs être autoritaires même quand ils font des erreurs. Parmi cette solidarité civique, des dirigeants médiocres peuvent conquérir un appui populaire immense». Si l'Amérique s'est bien tirée des crises précédentes, cela n'est en effet pas allé sans périodes de doute, sans échecs ni séismes constitutionnels –Lincoln suspendant l'habeas corpus et instaurant la loi martiale, Roosevelt tentant de tordre le bras à la Cour suprême pour imposer son New Deal. Et le happy end n'est pas garanti: le «quatrième tournant» peut déboucher sur un désastre total.

«Les dirigeants sont plus enclins à définir l'ennemi en termes moraux, à imposer la vertu par les armes, à refuser tout compromis, à engager des forces nombreuses dans cet effort, à décider de larges sacrifices sur le champ de bataille et à l'intérieur, à construire les armes les plus destructrices que l'esprit contemporain puisse imaginer et à déployer ces armes, si nécessaire, pour obtenir une victoire sur la longueur. [...] Le climax peut se conclure sur un triomphe, ou une tragédie, ou une combinaison des deux.»

Levez-vous vite, orages désirés...

Essai très ambitieux d'histoire «totale», bourré de diagrammes et de graphiques, zappant du règne du roi Salomon au début du XXIe siècle, The Fourth Turning a été extrêmement critiqué, certains n'y voyant que «pseudo-science». Mais l'important n'est aujourd'hui pas tant que le modèle de Strauss et Howe soit valide ou non que le fait que des hommes politiques y croient, et soient prêts à y couler leurs actions. Qu'un Stephen Bannon, qui s'est par le passé déjà défini comme un «léniniste» prêt à «tout faire exploser et détruire entièrement l'establishment actuel», soit prêt à livrer bataille pour imposer un ordre nouveau, au risque de la guerre civile.

L'historien David Kaiser, que Bannon avait interviewé pour Generation Zero, a raconté qu'il avait été surpris par la noirceur de ses analyses et par son insistance à lui faire dire que chaque crise débouchait sur un conflit armé, toujours plus meurtrier:

«Je me rappelle qu'il disait: “Eh bien, vous avez la Guerre d'indépendance, puis la Guerre de Sécession, qui a été plus massive que la Guerre d'indépendance. Puis la Seconde Guerre mondiale, qui a été plus massive que la Guerre de Sécession.” Il voulait même que je dise ça devant la caméra, mais je n'ai pas voulu.»

À gauche: la bataille de Hampton Roads, en 1862 (via Wikimédia Commons). Au centre: la bataille d'Iwo Jima, le 19 février 1945 (AFP PHOTO/THE NATIONAL ARCHIVES) | Montage Slate.fr

Levez-vous vite, orages désirés... Bannon est sur le pied de guerre, à l'extérieur contre l'islamisme comme à l'intérieur contre toute forme de contestation, lui qui a récemment conseillé aux médias, «ce parti d'opposition», de simplement «la fermer et écouter un peu». Le chercheur en théorie politique Alexander Livingston voit dans son appétit de destruction la marque d'une «mythologie américaine de la régénération à travers la violence, d'une célébration de la violence comme rituel d'expiation qui peut ressusciter à la fois l'individu et la nation». La ressusciter, ou l'assassiner, pointe avec inquiétude David Kaiser:

«Pour utiliser l'exemple le plus frappant, les États-Unis comme l'Allemagne se sont retrouvés plongés dans une terrible crise économique et politique en 1933. Les États-Unis se sont tournés vers Franklin Roosevelt et le New Deal; l'Allemagne vers Adolf Hitler et le national-socialisme.»

Les prophètes et les héros

Reste, pour ceux qui croient en une vision cyclique de l'histoire mais ne peuvent se résoudre à voir en Trump un «champion grisonnant» et dans l'Amérique de Bannon celle du siècle à venir, une lueur d'espoir. Dans leur livre, Strauss et Howe, à qui ont on doit par ailleurs l'invention du terme millennials, utilisent des archétypes générationnels pour décrire le rôle des différents groupes d'âge: le «prophète», le «nomade», le «héros» et «l'artiste». Lors d'une crise, la génération des «prophètes» est la plus âgée, et c'est elle qui impulse le changement. Les deux auteurs écrivaient ainsi que, après la crise des années 2000, «des baby-boomers sexagénaires rumineraient leur impuissance institutionnelle pour imposer un programme purifiant»: après Obama, le premier président de la «génération X», l'Amérique a effectivement élu Donald Trump, un vieux baby-boomer né en 1946, majoritairement soutenu par sa classe d'âge, à laquelle appartient aussi Bannon, 63 ans.

Mais pour imposer son nouvel ordre, la génération des «prophètes» a besoin de trouver des relais dans celle des «héros», celle de ses petits-enfants –un modèle que Strauss et Howe pointent dans beaucoup de mythes culturels, comme Star Wars avec les personnages du chevalier Jedi vieillissant Obi-wan Kenobi et de son apprenti Luke Skywalker. Pour accomplir sa mission pendant la Seconde Guerre mondiale, la «génération des missionnaires», celle de Franklin D. Roosevelt, avait ainsi dû s'assurer le soutien de la «génération des G.I.», celle des jeunes hommes partis combattre en Europe, comme John F. Kennedy. Or, contrairement à Roosevelt, Trump est très impopulaire auprès de cette génération des moins de 30 ans, dont seulement 30% lui accordent aujourd'hui leur soutien.

«Si Trump échoue dans son rôle, les gens se détourneront rapidement vers quelqu'un d'autre, peut-être de l'autre côté du spectre politique (un autre Bernie Sanders?)», expliquait Neil Howe en novembre dernier. Très populaire chez les millennials, Sanders a pu être vu dans le passé comme le possible champion grisonnant d'une «révolution populiste pacifique». Et pourrait, en 2020, se trouver une héritière grisonnante en la personne d'une autre septuagénaire démocrate appréciée des jeunes générations et ennemie jurée de Bannon: la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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