Culture

«American Honey», film brasier

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.02.2017 à 16 h 26

À travers un Midwest sans âme, une bande de jeunes gens emporte dans son sillage un désir de vie d'autant plus puissant qu'il ne sait ni se dire ni se trouver de but.

© Diaphana

© Diaphana

Au dernier Festival de Cannes, on se souvient de l’irruption du quatrième long métrage de la Britannique Andrea Arnold comme d’une bouffée de liberté, une bourrasque certes débraillée mais qui détonnait heureusement avec des films en compétition souvent trop policés. Film auquel un jury mieux avisé qu’on ne l’a souvent dit a judicieusement remis le prix du jury.

 

Scotché à une très jeune fille nommée Star qui embarque à bord d’un bus sillonnant l’Amérique profonde, le film a pour protagonistes un groupe d’une douzaine de jeunes marginaux qui vont de ville en ville en essayant de vendre des abonnements à des magazines.

Ils sont naïfs ou farfelus, agaçants parfois, émouvants souvent. Ils échappent sans cesse à toute norme comme personnages de fiction comme ils échappent autant qu’ils le peuvent aux règles établies d’une vie en société qui ne leur réserve que des destins médiocres et prévisibles. Avec leurs envies de danser ou d'en découdre, sur leurs musiques néo-folk ou rap (excellente B.O.), ils tracent.

Rencontres, rivalités, amours, séductions, crises diverses allant jusqu'à des actes de violence émaillent cette odyssée très physique, filmée caméra à la main, souvent au plus près des peaux, des visages, des gestes.

Une sphère amorale et intense

Ici, il ne s’agit pas d’intrigue rusée, d’imagerie aguicheuse ou de blagues à charges. Il s’agit d’un cinéma qui croit dans les humains, dans les mouvements, dans les paysages, dans les lumières et les sons, les rythmes et les attentes, les voix, les chants, les mots, les signes.

Bien des péripéties émaillent ce road movie toujours imprévisible, bien des revirements marqueront la trajectoire de Star (l’inconnue Sasha Lane, une révélation), du séduisant et dangereux Jake (Shia Labeouf dans ce qui pourrait bien être son meilleur rôle), de la patronne de la bande (Riley Keough, remarquable de présence) et des autres.

Ils ne sont certes pas des héros, pas non plus des victimes, ils vivent dans une sphère amorale et intense au milieu d’un paysage regardé pour ce qu’il est, sans affection mais sans condescendance, ce Midwest sinistre et auto-satisfait des suburbs, cette vulgarité sans horizon, littéralement misérable –indépendamment des revenus, violemment inégaux, des habitants– qui sera la toile de fond de l’élection de l’actuel occupant de la Maison-Blanche.

Imprévisibles, jamais assignés à un archétype, ni enfermés dans un cliché, les jeunes protagonistes traversent ces paysages comme une horde. Ils sont portés par une sorte de tonus sans but, de dépense éperdue et pour cela même émouvante. Avec eux, le film compose une image instable mais très forte de laissés-pour-compte de la société, image sans complaisance, mais sans misérabilisme.

Le plus puissant des carburants: la liberté

Fiction tournée avec le tonus d’une aventure documentaire, road movie explorant des espaces, des lumières et des sensations, le film d’Andrea Arnold fonce propulsé par le plus puissant des carburants: la liberté.

Liberté des interprètes non pas livrés à eux-mêmes mais amenés à inventer des gestes, des phrases, des réponses aux situations, prévues ou pas, auxquelles ils sont confrontés. Liberté du tournage et du montage, s’attardant sur un détail, un sentiment, une vibration, ou sautant allègrement d’un lieu à un autre, d’un état à un autre. Et donc, grâce à cela, liberté du spectateur, destinataire de cette offrande touffue, proliférante, sensuelle.

Film-brasier où désirs et angoisses sont jetés à peines brassées, film-potlatch: on pourra trouver à American Honey mille défauts. Chacun d’eux et eux tous ensemble font un cinéma infiniment plus vivant que celui de tant  autres films, avec toutes leurs qualités, compétence et efficience.

Ce texte est une version remaniée de la critique publié sur Slate lors de la présentation du film au Festival de Cannes.

American Honey

d'Andrea Arnold, avec Sasha Lane, Shia Labeouf, Riley Keough. Durée: 2h45. Sortie le 8 février

Séances

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (491 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte