Culture

Pourquoi cagole n’est pas forcément une insulte

Temps de lecture : 5 min

Le terme cagole recèle une forte ambiguïté – et beaucoup de philosophie.

Cagole Forever - Canal+
Cagole Forever - Canal+

CONTENU PARTENAIRE - «Ailleurs en France, on dirait "pétasse". À Marseille, on dit "cagole". C’est plus joli.» C’est ainsi que se conclut l’entrée «Cagole» des Cent mots de Marseille (Puf, 2012). Mais il n’y a pas que le charme ni la musicalité du terme marseillais, entré en 2012 dans le dictionnaire et donc dans la langue française, qui distinguent la pétasse de la cagole.

Déjà, contrairement à ce que l’on pourrait croire, cagole ne vient pas de «caguer», mot dérivé de l’occitan «cagar» et du latin «cacare», qui signifie déféquer, tandis que pétasse vient bien de «péter». Et si «pétasse» est clairement identifié comme une injure, il n’en va pas tout à fait de même pour «cagole», dont une bière marseillaise porte aujourd’hui fièrement les couleurs.

«Stéréotype féminin, la cagole jouit d’une représentation ambiguë, entre vulgarité et tendresse», écrit le sociolinguiste à l’Université d’Aix-Marseille Médéric Gasquet-Cyrus dans Dictionnaire des Marseillaises (Éd. Gaussen, 2012). C’est aussi ce que décrit Sébastien Haddouk dans son documentaire Cagole forever, qui sera diffusé sur Canal+ le 15 février 2017, et où il décortique «ce "petit" truc sympathique, touchant, vivant, fun qu’elle suscite malgré elle».

Mauvaise réputation

C’est que la signification de ce régionalisme, dont les premières traces écrites remontent au tout début du XXe siècle, a fortement évolué. Médéric Gasquet-Cyrus suppose que le terme est issu du provençal «cagoulo», lequel déisignait à la fois une cagoule et un long tablier, vêtement porté par les employées des usines d’emballage de dattes, qui étaient connues pour arrondir leurs fins de mois en se prostituant.

En 1931, André Suarès dépeint dans le Marsiho le quartier réservé et les cagoles: «Elles montrent leurs seins. Elles font des gestes obscènes.» La même année, c’est le personnage d’Honorine qui affuble sa fille Fanny, dans la pièce éponyme de Marcel Pagnol, de ce qualificatif, parce que celle-ci porte l’enfant illégitime de Marius et attire ainsi la honte sur sa famille. La cagole, à l’origine, c’est donc clairement, si ce n’est la prostituée, du moins la fille de mauvaise réputation –la pétasse, en somme.

Après un usage assez faible pendant des décennies, le mot a réémergé à la fin des années 1980, et son côté péjoratif a alors été agrémenté d’une touche bienveillante, explique le sociolinguiste: «Ce n’est plus une insulte, même si le côté négatif domine encore. C’est devenu une moquerie, une taquinerie. La cagole a gardé une relation ambiguë au sexe, on la prend pour une fille facile. Pour elle, elle est apprêtée, soignée, son look est une recherche esthétique, elle donne tout pour être belle, mais elle fait vulgaire. Elle a donc un côté rigolo, en raison du contraste entre la beauté qu’elle veut montrer et la vulgarité de son accoutrement.»

Appellation d’origine contrôlée

Peut-être que ce capital sympathie est aussi dû à sa starification (jusqu’à l’inclusion dans le dictionnaire) par le biais de l’expansion, à la même époque, de la culture populaire marseillaise. Les écrivains provençaux, comme Jean Jaque, l’auteur ciotaden de la pièce Un cacou, une cagole – Histoires marseillaises, Philippe Carrese avec son Bal des cagoles (éd. Fleuve noir, 2000) ou le poète Serge Bec et son roman sobrement intitulé Cagole (Éd. Autre Temps, 2001), mais aussi les chanteurs, à l’instar du groupe toulonnais Aïoli et de sa chanson «Cagoland», ont en effet fait fusionner, dans les imaginaires, la cagole à son territoire de naissance. Une sorte d’appellation d’origine contrôlée.

Résultat: aux côtés de la fameuse poissonnière marseillaise, la cagole, qui a elle aussi «le verbe haut», selon la définition du Robert, s’est transformée en un élément d’ancrage identitaire… La preuve, dans La Malédiction de l’Estrasse dorée (Éd. du Fioupélan, 2009), Gilles Ascaride écrit à propos de la cagole qu’«une écrivaine chichi pompon [lui] a déclaré un jour: "Ah oui… c’est une fille de Marseille, c’est ça?"»

Dès lors, on peut décider de renverser le stéréotype en se revendiquant comme une cagole, ce qu’ont fait en 1997 des grandes fans de l’OM, lançant le groupe de supportrices Les Cagoles. «Le fait que certaines aient accepté ce qualificatif avec autodérision a renforcé son côté sympathique», appuie Médéric Gasquet-Cyrus.

«Naïade de caniveau»

Même si la cagole est considérée comme un personnage stéréotypé, «elle peut être revendiquée comme un personnage de notre culture et un motif de fierté», poursuit le linguiste. Et ce, justement en raison de son caractère outrancier, puisqu’elle s’affranchit en toute conscience du bon goût et accède ainsi au sacré.

Henri-Frédéric Blanc parle dans Le Livre de Jobi (Éd. du Fioupélan, 2010) du «mauvais goût sacré de la cagole» et avance dans De la sardinitude (Éd. du Fioupélan, 2016) que «la cagole, cette naïade de caniveau, touche au divin à force d’être ordinaire». «Son langage très "nature", son fort accent, ce côté brut joue contre elle: on ne peut pas la prendre au sérieux, souligne Médéric Gasquet-cyrus.

Mais, à l’inverse, cela la rend authentique car, ici, on se moque aussi des gens qui parlent pointu pour cacher qu’ils sont marseillais. C’est en cela que, même si elle fait rire à ses dépens et peut s’attirer du mépris, elle en devient un porte-étendard de l’identité et de la culture marseillaise.»

Si le stéréotype de la cagole rejoint parfois celui de la blonde (en atteste la définition du Larousse: «jeune femme extravertie, un peu écervelée et vulgaire»), il dépasse son aspect uniquement affligeant. Pas étonnant que le slogan de la bière La Cagole de Marseille joue sur cet attribut trempé: «Contrairement aux blondes fadasses, la cagole a un brave caractère.»

Réflexions philosophiques

Et c’est ainsi que, sous ses apparences superficielles, la cagole suscite l’interprétation et les réflexions philosophiques, s’exclame le sociolinguiste: «Elle pose des questions sur le monde, sur le rapport entre nature et culture, entre authenticité et artificialité, entre dominant et dominé…»

Reste que, la traînée a beau être reléguée aux oubliettes, «cagole» n’est pas pour autant devenu un terme gentillet. Avec les suffixes –ette ou –ine, pour sûr, le diminutif sera affectueux. Avec –asse, on se rapproche de l’insulte.

Et tout dépend encore de qui s’empare du vocable. Autant les Marseillaises et les cagoles, d’où qu’elles viennent, peuvent s’autodésigner comme telles, autant un Parisien ferait bien de ne pas attribuer l’appellation à toutes les femmes avec un accent qu’il juge comme étant du Sud, sous peine d’être injurieux. «Il sera intéressant de voir comment un mot qui accède au statut national évolue, ponctue Médéric Gasquet-Cyrus. On n’a pas fini d’en épuiser les sens.»

Cagole Forever

En exclusivité sur Canal+

Le mercredi 15 février à 22h50

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