Economie

Dubaï comme une piqûre de rappel

Eric Le Boucher, mis à jour le 30.11.2009 à 10 h 31

La quasi faillite de Dubaï n'a pas créé de panique sur la planète financière. Mais l'euphorie des derniers mois laisse place à un sérieux doute.

Dubai a été une surprise: tout le monde savait que la ville-Etat construisait son futur, mi-Singapour, mi-Miami, à coup de crédits. Tout le monde pensait que construire des Marina en forme de palmier pour que les Britanniques viennent y attraper des coups de soleil, était périlleux. Et cette tour de 810 mètres, la plus haute du monde: depuis la tour de Babel, l'histoire a montré que dès qu'un pays se plait à monter ses tours plus hautes que les autres, il tombe (Babel, le Chrysler Building qui a été terminé un jour avant le jeudi noir de 1929, Singapour avant la crise asiatique...)  Dubai: un subprime? Les marchés financiers le savaient. Que l'émir Al-Maktoum ait à faire face un jour à un problème d'endettement, tout le monde s'en doutait.

La surprise est venue de l'inaction des Emirats Unis qui a contraint les autorités de Dubai de différer de six mois la dette de Dubai World, un de ses fonds publics. Certes, ensuite, une fois que l'odeur de brûlé avait fait le tour du monde, les banques centrales locales ont agit. D'où le calme revenu dès le lendemain sur les marchés mondiaux. Mais les investisseurs internationaux n'ont pas compris pourquoi Khalifa Al Nahyan d'Abou Dhabi a pris le risque de ne pas venir immédiatement au secours du cousin. L'opacité et la complexité des circuits financiers de la région ne les ont pas aidés à percer le mystère. Mais la vraie raison est historique et politique, relative à la préséance au sein des Emirats. Et voilà qui cause le trouble: la politique, la petite politique parfois, fait basculer les tours les plus hautes. L'ordre économique ne résiste pas à la beauté du nez de Cléopâtre. Et ce nez fait peur aux banquiers.

Dubaï n'aura pas créé de panique faisant replonger l'économie mondiale. Juste un avertissement. Mais, il a été entendu. Au sein des marchés financiers, le doute est profond: et si la reprise depuis six mois n'était pas solide? Les banquiers trainent les pieds pour adopter les régulations du G20 et dans le même temps leurs traders sont repartis comme avant dans la course pour inventer, titriser et multiplier les produits miracles. La liquidité redevenue abondante leur permet. Et si le retour à ces pratiques financières d'avant-crise des banques n'était pas synonyme de la «sortie de crise»  mais de la préparation de la suivante? Dubaï vient de leur brûler les moustaches et leur montrer la fragilité de ce qu'ils échafaudent.

Voilà, en vérité, quelques semaines que le climat est, disons, interrogatif dans la finance mondiale. N'a-t-elle pas été trop optimiste? Le plafonnement des cours de bourse depuis début septembre en est l'expression.

Première question: et si la reprise était plus faible qu'attendue? Les marchés financiers et les banques ont tenu un discours très positif depuis mars dernier: dire que la récession était terminée allait dans leur intérêt, celui de faire reprendre un peu de couleur aux actifs toxiques encore détenus dans les coffres. La réalité a été conforme: grâce à l'Asie, la récession s'est en effet arrêtée au printemps en Europe et après l'été aux Etats-Unis. La croissance est de retour.

Mais avec quelle vigueur? Les économistes ont été prudents mais les marchés ont cru à une forte reprise, évoquant même un schéma en V. Aujourd'hui, ils doutent. Est-ce si sûr? Les calculs macro-économiques outre-Atlantique montrent que toute la reprise est due aux plans de relance. Quand ceux-ci vont être démantelés, à mi-2010, quand on va retirer les béquilles, comment se portera le malade? Doute. Les marchés ne savent pas et ils n'aiment pas ne pas avoir de direction.

Deuxième question: les fameuses dettes souveraines. Les pays industrialisés vont lever 15 000 milliards de dollars cette année et la suivante pour financer les plans de relance. Une hausse de 30%. N'est-ce pas trop? Ne faut-il pas commencer à y regarder de plus près, comme il aurait fallu le faire à Dubaï?

Pour l'heure, les emprunts souverains sont considérés comme sans risque. Le marché des dettes publiques a été calme. Les cas d'Etats qui font défaut sont rares, comme la Russie ou l'Argentine. Dans la tourmente, les bons des Trésors sont des havres de sécurité. Pourtant, les marchés commencent à s'interroger. Ils fabriquent à tour de bras des  «dérivés» pour se couvrir contre les dettes des pays qui feraient défaut (les fameux CDS).

Après Dubaï, à qui le tour? La Grèce, l'Irlande? L'Espagne, L'Italie? Les pays de l'est-européen? Lequel va mettre les clés sous la porte comme l'Emirat vient de le faire? L'examen se fait précis: il s'agit non pas seulement de savoir si ces pays ont les capacités financières de rembourser. Analyse économique classique. Mais de  savoir si leur gouvernement a les moyens politiques d'imposer à sa population les mesures d'austérité qui en découleront. Nous revoici dans la politique. Réapparaît le nez de Cléopâtre.

Le problème des dettes gigantesques laissées par la crise a été repoussé à plus tard. Attendons avant de s'en préoccuper que la reprise se confirme, soulignent le FMI (Fonds monétaire international), Obama ou Sarkozy. Ils ont raison. Et puis ce renvoi à l'avenir du paiement ne gênait pas trop la communauté financière, elle croyait s'en sortir par une politique de crête: «juste assez d'impôts» et «juste assez de retour de croissance» et tout ira bien, comme le dit justement Gilles de Margerie. Mais aller sur une crête, c'est risqué. Les aléas sont très nombreux: les contribuables accepteront-ils? Les jeunes ne vont-ils pas se révolter contre cette dette qu'on leur laisse?

Les banquiers savent qu'ils ont reconstruit leur business sur une réponse optimiste à toutes ces questions. Dubaï a, un instant, mis le feu à ces scénarios roses. Un instant seulement puisque la chute a été vite enrayée. Mais il reste comme une odeur de brûlé...

Eric Le Boucher

Lire également sur Dubai: Dubai, la deuxième vague de la crise financière.

Image de Une: Tour de Babel Brueghel 1563

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Cofondateur de Slate.fr
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