France

Ce que l’on dit de Penelope Fillon est curieusement daté

Claude Askolovitch, mis à jour le 06.02.2017 à 15 h 03

Henriette Caillaux, Bernadette Chirac, Cécilia Sarkozy, Penelope Fillon... L'histoire montre que la France aime fantasmer le rôle des épouses d'hommes politiques.

François Fillon et Penelope Fillon à Sablé-sur-Sarthe, le 12 octobre 2013 |
JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

François Fillon et Penelope Fillon à Sablé-sur-Sarthe, le 12 octobre 2013 | JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Imaginons, dans un vertige, ceci. Un soir de cet hiver, vers 17h30, une femme se présente rue Saint-Honoré, s’annonce aux bureaux du Canard Enchainé, et demande à parler au directeur. Elle fait antichambre. Le drame attend une heure. Imaginons –c’est arrivé ainsi il y a un siècle et trois ans. Le lendemain, la presse raconterait.

«A 6 heures et demie, Monsieur Louis-Marie H raccompagnait son visiteur quand une carte lui fut présentée. C’était la carte de Mme François F. Froidement, il la montra à l’ami dont il prenait congé.

- Vous la recevrez?

- Sans doute. Je ne peux pas refuser de revoir une femme. 

Et Monsieur H demanda qu’on introduise la visiteuse.

Madame F s’avança, très calme, les deux mains dans un manchon. Monsieur H ferma la porte de son cabinet derrière lui. On entendit cinq coups de feu.»

Imaginons? A Dieu ne plaise, l’uchronie est intenable. Penelope Fillon ne sera pas la meurtrière du directeur du Canard enchainé. On ne règle plus les affaires d’honneur et de presse d’un revolver dissimulé dans le manchon des élégantes. Mais le 16 mars 1914, Henriette Caillaux, épouse de Joseph, ministre des Finances, abattit dans son bureau Gaston Calmette, directeur du Figaro, l'homme à l'origine de la publication d'informations qui menaçaient la carrière de son mari, ruinant par ricochet, sinon son honneur, du moins sa tranquillité, et cette affaire nous hante, malgré tout, au moment d’un scandale.

Couverture de Le Petit Journal: «Tragique épilogue d'une querelle politique. Mme Caillaux, femme du ministre des finances, tue à coups de revolver M. Gaston Calmette, directeur du Figaro.» via Wikimedia commons

«Puisqu’il n’y a plus de justice en France»

Joseph Caillaux était, de la gauche, un splendide et un ambitieux. En 1914, il travaillait à retrouver la Présidence du conseil. Il avait été l’homme d’une réforme empêchée, celle de l’impôt sur le revenu. Il était désormais le candidat de la Paix, voulant conjurer un conflit avec l’Allemagne. Il aurait appelé le socialiste Jaurès en son gouvernement. Le Figaro, grand journal des droites, le combattait. Une campagne était lancée, qui rappelait les manquements de l’élégant, cynique, trop facile Caillaux à quelques règles morales. Gaston Calmette, le directeur du journal, y voyait une juste cause. Il fallait abattre un imposteur. Il publiait alors des lettres privées de Caillaux, dont la légèreté de ton était une preuve. Henriette avait peur. Elle avait eu, avec Joseph, une liaison adultérine avant de devenir son épouse. Cela ne se faisait pas, aux termes de l’époque. Le déshonneur la guettait. Si des lettres dévoilaient par ricochet leurs mauvaises conduites… «Je vais casser la gueule à ce salaud», a dit Joseph à son épouse, enragé de ne pouvoir faire taire le journal par des voies légales. «La France et la République ont besoin de toi, c’est moi qui commettrai l’acte», lui écrit-elle, avant d’aller chez un armurier se procurer l’arme du crime. «Puisqu’il n’y a plus de justice en France», dit la meurtrière avant d’être arrêtée.

En juillet 1914, son procès est un événement parisien, alors même que montaient les orages. Une gauche d’État se défendait. L’avocat d'Henriette Caillaux, maître Labori, avait été le défenseur de Zola pendant l’affaire Dreyfus. Il plaida, le progressiste, le dérèglement si féminin de la raison. L’influent Joseph avait fait composer un jury à sa main. Henriette Caillaux fut acquittée. C’était un crime passionnel. Le jour de l’acquittement, l’Autriche-Hongrie déclarait la guerre à la Serbie.

Vieille histoire en vérité? Réellement? La politique fige des caractères. C’est sous la Troisième que quelques géants inventèrent nos archétypes républicains. Laissons l’époque. Sont-ils si différents, ce Caillaux qui pense sauver le pays en dépit des vilenies journalistiques, et qui utilisera tous les moyens pour surmonter le scandale, et ce François Fillon, qui s’est dit depuis des jours le seul à pouvoir sortir la France de l’ornière, et se prétend visé pour cela? Entre la violence de Caillaux et la colère de Fillon, les cris d’amour qu’on lance à Penelope dans un meeting et les démonstrations de Caillaux pour Henriette, pendant son procès, quelle différence, sinon le style? «Je revendique ma place parce qu’elle est ma femme et que je la sens un être de bonté et qu’elle est de ma race et que je l’ai choisie pour cela», lança Joseph en plein prétoire. L’amour se mêle à la survie de l’animal politique. Et quelle différence, sinon le meurtre, ce cruel détail, entre Henriette et Penelope, telle qu’elle apparait, un siècle après. Des femmes de l’ombre soudain exposées, par la terrible gloire qu’ont voulue leurs compagnons, et que l’on plaint, et qui sont un remord.

Les femmes enfermées

L’innocence est un détail dans ce tableau. Ce que l’on dit de Penelope Fillon est curieusement daté. A l’heure des émancipations, l’irruption d’une épouse au foyer dans un débat sulfureux réveille des cauchemars mal éteints. Des femmes échappées à l’enfermement y supposent leur sœur. Ségolène Royal est la dernière en date dont le parcours (fille échappée à la tutelle de son père, ayant convaincu sa mère de rompre à son tour, s’étant convaincue, dans son parcours, d’avoir été victime de l’hostilité des mâles, et dont l’ancien compagnon, infidèle, lui déroba son destin élyséen), nourrit la vindicte: Penelope Fillon, dit Ségolène Royal, est «une femme très digne, une mère de famille très respectable, qui manifestement est plus victime d’un dispositif qu’elle ignorait». Peut-être? Elle ne sait pas. Il y a plus de violence dans les suppositions que l’on émet sur Madame Fillon que dans les agissements supposés de son mari. On l’enferme, dans des mots, et l’on dicte sa vérité intime? Mais nous sommes, dans nos représentations, les héritiers de l’affaire Caillaux.

Au temps de Madame Caillaux, les femmes ne votent pas. Rares sont celles à qui l’on prête une réflexion suffisante, qui s’arment de courage pour oser la chose publique. On connait «Séverine», anarchiste, femme de lettres, ayant rompu ses chaînes en rencontrant l’écrivain Jules Vallès, qui fut du combat dreyfusard et qui, en juillet 1914, quand Labori sauve en l’humiliant la pitoyable Henriette, organise des manifestations pour le vote de ses sœurs. Mais sinon? Des compagnes. Des femmes de l’ombre ou de l’alcôve. Leur intelligence ne se conçoit que cachée. Dans Bel-Ami, Maupassant a brossé le portrait de Madeleine Forestier, plus brillante que les hommes qu’elle façonne, mais vouée à la discrétion et à l’abandon. A la fin du XIXe siècle, on a prêté à Marguerite de Bonnemains, maîtresse du Général Boulanger, une influence délétère mais salvatrice pour la République: le beau Georges, sur le point de renverser le régime, y aurait renoncé pour la retrouver la couche de son aimée; il se suicidera sur sa tombe, «en sous-lieutenant» grincera Clemenceau, qui, lui, avait répudié son épouse pour adultère, la menaçant de prison si elle ne quittait pas le pays. L’homme seul existait à la lumière. La femme était périlleuse. La femme était mauvaise. Cela durera. C’est sa maîtresse aussi, atteste la chronique, qui empêcha Paul Reynaud, Président du Conseil au moment de la débâcle de 1940, de continuer la guerre, et l’amena à remettre le pouvoir à Pétain. «Monsieur le Maréchal, empêchez mon mari de faire de bêtises», lançait l’anglophobe et germanophile Hélène de Portes à Pétain devant l’infortuné Reynaud, homme courageux mais sous influence. Elle mourut, Hélène, sa sombre tâche accomplie, d’un accident de voiture le 28 juin 1940. Eve est souvent punie.

«On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes»

Nous venons de ce monde. La femme est vénéneuse ou victime, quand elle murmure à l’oreille du pouvoir. Penelope Fillon ne parle pas, ou à peine. Elle n’existe que dans de qu’on lui fait? On refuse de penser, ne serait-ce qu’un instant, qu’elle ne fut pas dupe, mais consciente et co-organisatrice de l’abus de situation qui renverse la présidentielle. Son homme accapare le verbe, sa défense, le combat. Joseph Caillaux est toujours parmi nous. Henriette Caillaux aussi.

Pendant trente ans et plus, la République des murmures fut l’humiliation d’une aristocrate mariée à un roturier boulimique. Bernadette Chirac fut la trompée officieuse du régime, puis l’officielle, finissant par ne plus se cacher de rien, tirant sa gloire de sa ténacité, plus authentique finalement que son volage compagnon, jusque dans ses choix politiques, réellement de droite quand le grand Jacques pouvait vaticiner en travaillisme, radicalisme, hollandisme, au gré de ses emportements. Une France la jugea admirable de s’être tenue. D’autres subodoraient ses méchantes revanches. «On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes», avait-elle confié au journal Elle en 1979, ayant eu la peau de la splendide Marie-France Garaud, conseillère de son mari, maîtresse de son cerveau et de ses aventures. De cette phrase, celle que son homme surnommait «la tortue»,  pour sa lenteur permanentée, fit une gloire, une carrière presque, jusque dans les brumes qui entourent son homme aujourd’hui. Elle serait, elle aussi, ciblée par des affaires, quand des officines, puisqu’on aime le mot, voudraient affaiblir son époux. Banalités.

Juste avant elle, une comtesse de lignée glorieuse, Anne-Aymone de Brantes, épouse Giscard d’Estaing, fut promue par son mari volage l’incarnation «de la dignité et de la qualité française», et joua les potiches des voeux télévisés le 31 décembre 1975. Jusqu’après la lumière, le beau Valéry, qui, Président qui perdait le contrôle de sa voiture en revenant de partie joyeuses à l’heure du laitier, exhibait ses conquêtes, s’inventant une liaison avec Lady Di dans une littérature de mirliton. Anne-Aymone, que sait-on d’elle, n’eut pas de voix. Bernadette, bafouée mais vindicative, fut donc un progrès. Elle parla. A gauche, on disait chez les rocardiens que Michèle, l’épouse de Michel, était méchante, et sapait la confiance de l’humilié de Mitterrand. On célébrait la beauté du couple militant François et Danièle, mais on se disait, entre gens raisonnables, que le tiers-mondisme de son épouse devait être fastidieux pour notre Président, puis on s’esbaubit des arrangements d’un couple, Danièle et son amant cohabitant avec François rue de Bièvre, lequel François entretenait un véritable foyer chez Anne Pingeot et Mazarine, et Anne, par la grâce de la survie et de si belles lettres, est aujourd’hui la veuve de coeur.

Mon Dieu. Tout ceci, comprenons, les escapades de Giscard, celles de Chirac, les romantismes mitterrandiens, est arrivé au temps de la pilule, de la libération sexuelle, du MLF, de l’émancipation en marche. La politique était une maison de spectres. Cela n’a guère changé. Dans tout cela, la liberté a tâtonné, et l’indépendance, et le respect. Toutes choses égales par ailleurs, les femmes de François Mitterrand ne s’en sont pas si mal sorti, qui ont travaillé et vécu elles-mêmes? L’homme était trop libre pour revendiquer la possession. Quand Nicolas Sarkozy est arrivé, cet instinct de mâle le disputait à l’admiration et au «maman j’ai besoin de toi» des grands hommes. C’est parce que Cécilia Sarkozy n’était qu’à lui et qu’il coulerait sans elle qu’il l’envoyait, femme puissante, pour son story-telling, délivrer des infirmières bulgares chez Kadhafi? Qu’en pensait, alors, la discrète Pénélope, dont le mari travaillait avec le mari de Cécilia, puis de Carla?

La dissociation des individus

Laissons. Tout, dans cette histoire, jusqu’à l’utilisation des prénoms, devrait nous faire honte. Guéris de rien, nous sommes, en dépit des atours de la modernité. Ce que l’on dit sur l’influence exagérée de Brigitte Macron, qui aurait le tort d’être vive et plus âgée que lui, ce que l’on insinue sur la trop belle situation de Madame Hamon, qui démentirait le socialisme de son homme, les larmes que l’on verse sur Madame Fillon, tout nous le montre: rien n’est arrangé. La dissociation des individus, cette preuve de maturité, n’est pas encore de nos moeurs. Nous lisions Madame Agacinski, quand Lionel Jospin était Premier ministre, avec une attention autre, puisque la philosophe était l’épouse du puissant. Nous entendions Madame Bruni avec d’étranges acouphènes, puisqu’elle était la Présidente, et elle-même joua ce jeu. Nous ne saurons peut-être, un jour, ne rien en penser, et tout ignorer des partenaires des gouvernants, comme on se moque de l’époux de Madame Merkel. On en est si loin. Ce n’est même pas sexué? Quand Martine Aubry fut proche de la toute-puissante, elle fut attaquée via son époux, avocat, qui avait défendu des lycéennes portant le foulard –la preuve de l’islamisme du couple! Ce sont des jeux. Parfois, ils tuent. C’est arrivé. Les femmes ne sont pas toujours meurtrières.

Au mois de janvier 1954, les représentants du peuple choisissent pour Président un normand vétéran de la République, René Coty. Des reporters viennent annoncer la bonne nouvelle à son épouse, Germaine. Elle les reçoit en tablier, en train de faire la cuisine, les mains dans la farine. L’histoire est attribuée à Philippe Bouvard, alors jeune journaliste, qui aurait demandé à Madame Coty ce qu’elle allait faire, désormais: «Je vais lui faire une tarte», répondit-elle. Elle est cette femme ronde aux dix petits-enfants que les chansonniers moquent, baptisent «madame sans-gaine», «la bûche de Noel», «potiche et godiche», et qui se blesse de ce que l’on montre d’elle.

«Je ne prétends pas être mince, mais enfin tout de même, dit-elle. Je ne suis pas une pin-up, je suis une grand-mère.»

Et puis les moqueries cessent et la France se surprend à l’aimer, cette grand-mère justement, que l’on pressent douce et aimante, et qui devient l’incarnation des valeurs traditionnelles, sans rien avoir demandé. «Sans gaine, peut-être, mais sans scandale», a répondu René Coty, défendant sa femme comme le font les hommes, et qui lui embauche une chargée de communication. Le journal catholique le Pèlerin couvre Germaine de sa bienveillance:

«Nous sommes un peuple qui recommande à ses femmes de rester au foyer, de s'occuper de leur mari, de leurs enfants, et voilà qu'au moment où l'une d'elles est appelée à la situation suprême par le jeu de la démocratie, la presse la ridiculise parce qu'elle ne ressemble pas à un mannequin, parce que son horizon est familial.»

Bénie, moquée, dépossédé d’elle-même par les rires et la polémique, enjeu culturel enfin, heureuse espère-t-on, épuisée bientôt, Germaine Coty meurt, première dame de France, au château de Rambouillet, d’une crise cardiaque, le 12 novembre 1955. On la pleure.

Je pense à elle ces jours-ci, et à Henriette Caillaux, quand les bavardages nous prennent à propos d’une femme silencieuse, dont on ne sait rien, si ce n’est le bruit qui l’entoure. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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