Monde

La stratégie gagnante d'al-Qaida

Antoine Hasday, mis à jour le 10.03.2017 à 18 h 31

Alors que tous les regards sont tournés vers l’État islamique, l’organisation fondée par Oussama Ben Laden renforce son emprise dans le monde entier.

A Mogadiscio en Somalie, après une attaque perpétrée devant un hôtel le 25 janvier dernier et revendiquée par les islamistes radicaux shebab, affiliés à Al-Qaida. 
MOHAMED ABDIWAHAB / AFP

A Mogadiscio en Somalie, après une attaque perpétrée devant un hôtel le 25 janvier dernier et revendiquée par les islamistes radicaux shebab, affiliés à Al-Qaida. MOHAMED ABDIWAHAB / AFP

Dans Générations djihadistes (Michalon, Paris, octobre 2016), le chercheur et spécialiste des mouvements djihadistes Dominique Thomas se penche sur les métamorphoses d’al-Qaida, depuis les attentats du 11 septembre jusqu’à l’actuelle confrontation avec l’EI. 

En novembre 2001, le commandement central de l’organisation est détruit par l’intervention militaire des États-Unis en Afghanistan. Elle décide alors de propager ses idées dans l’ensemble du monde musulman, en s’appuyant sur ses combattants étrangers qui rentrent au pays. «En Somalie, au Nigeria, en Indonésie, aux Philippines, en Asie Centrale, dans le Caucase, jusqu’en Inde et au Pakistan», ces «revenants» deviennent les vecteurs de l’idéologie d’al-Qaida. Dans les pays arabes, le retour des combattants passés par l’Afghanistan permet aux réseaux djihadistes de se structurer solidement. Dix ans plus tard, lors des «printemps arabes», ces derniers se mobilisent.

Face aux révolutions arabes, une stratégie pragmatique

La première phase des révolutions arabes a mis à mal le discours des djihadistes. Mais la déstabilisation qui a suivi leur a permis de prendre pied dans des pays où ils étaient traditionnellement faibles. Oussama Ben Laden donne la priorité à la Libye, à l’Égypte et au Yémen. Il s’appuie sur les Libyens d’al-Qaida pour contracter des alliances avec les milices islamistes anti-Kadhafi. La même logique est appliquée plus tard en Syrie. En parallèle, Ben Laden décide d’éviter la confrontation avec les autres mouvances de l’islam politique, tels que les Frères Musulmans.

Son successeur, l’Egyptien Ayman al-Zawahiri, présente une feuille de route en novembre 2012, puis une nouvelle orientation en septembre 2013. Il appelle ses partisans à éviter la confrontation avec les régimes qui n’oppriment pas les sunnites (le djihad en Syrie, en Irak et en Afghanistan est donc autorisé). Al-Zawahiri recommande également de ne pas cibler les minorités religieuses non musulmanes, ni les civils. Enfin, il autorise les alliances de circonstance avec des mouvements non-djihadistes.

 

Ansar al-Sharia, nouvel acteur djihadiste

Lors des printemps arabes, certains djihadistes se regroupent sous un nouveau label, Ansar al-Sharia. Idéologiquement proches d’al-Qaida, ils ne focalisent pas leur discours sur le djihad armé mais sur le modèle de société: «ordre moral, défense des valeurs et application de la charia.» Ce «néo-djihadisme», inspiré par l’expérience du Londonistan, est né dans les prisons et cherche à tirer parti du contexte révolutionnaire. Il se focalise d’abord sur la prédication et l’action sociale, ce qui lui permet de grossir ses rangs en se substituant à l’État.

Ansar al-Charia Tunisie (AST) ne se confronte pas directement au pouvoir, mais organise des manifestations, noue des liens avec d’autres groupes armés djihadistes tunisiens, collabore avec des réseaux de contrebande, et expédie de nombreux combattants vers la Syrie.

L’aggravation du conflit entre les djihadistes, le gouvernement libyen et les forces du général Haftar radicalise les milices libyennes et renforce leurs liens avec al-Qaida. Les forces djihadistes et islamistes y sont toutefois fragmentées. Ansar al-Charia Libye (ASL) expédie également des combattants en Syrie, mais la tendance se réduit à partir de 2014, période où le front libyen devient attractif pour les combattants étrangers. ASL intègre ensuite le Conseil de la Choura des révolutionnaires de Benghazi, une coalition de milices islamistes et djihadistes. Selon les régions où elle se trouve, ASL s’allie à l’EI, à al-Qaida, ou reste autonome.

En Egypte, Ansar al-Sharia est emmenée par trois vétérans du djihadisme, proches des branches tunisiennes et libyennes. Après la destitution du président islamiste Mohammed Morsi, Ansar al-Sharia cherche à rallier les Frères Musulmans à leur cause. Mais la répression qui s’abat alors leur complique la tâche. Certains combattants rejoignent l’insurrection au Sinaï, les maquis libyens ou la Turquie. Ensuite, la mouvance se fragmente.

En Jordanie, pays qui a fourni au djihadisme certains de ses idéologues les plus influents, Ansar al-Sharia est organisée en conseil consultatif. Elle achemine notamment des combattants vers la Syrie et la bande de Gaza.

Aqpa, nouveau pivot de la nébuleuse qaïdiste

La mort de Ben Laden en mai 2011 accentue la décentralisation de l’organisation. «Elle marque la fin du djihad global au profit de logiques locales», écrit Dominique Thomas. Elle renforce également le rôle d’al-Qaida dans la Péninsule Arabique (Aqpa), issue de la fusion des branches saoudiennes et yéménites d’AQ en 2009. Avec le démantèlement des réseaux d’al-Qaida en Arabie saoudite et la résurgence du djihadisme au Yémen, le centre de gravité d’Al-Qaïda se déplace dans ce deuxième pays.

Entre 2009 et aujourd’hui, Aqpa passe de quelque centaines de combattants à plusieurs milliers. Elle noue des alliances stratégiques avec des tribus locales, crée Ansar al-Charia Yémen (ASY) en 2011 et combat la rébellion chiite des Houthis. Enfin, elle établit un émirat en 2012, deux ans avant le califat de l’EI. Toutefois, elle renonce ensuite à cette «territorialisation», son état-major étant décimé par les frappes de drones. Elle joue aujourd’hui un rôle central dans la production de l’idéologie d’Al-Qaïda. L’organisation inspire de nombreux attentats, notamment grâce au prédicateur Anwar al-Awlaki - aujourd’hui décédé - et sa revue en ligne Inspire.

Au Sahel, Aqmi (presque) réunifiée

 

C’est en 2007 que le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), basé en Algérie et dirigé par Abdelmalek Droukdel, se rebaptise Al-Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi), faisant allégeance à l’organisation de Ben Laden. Les djihadistes du Sahel ont jusqu’alors souffert d’un handicap: peu de leurs membres ont combattu en Afghanistan (ce qui nuit à leur légitimité) et leurs idéologues sont peu influents. Après la guerre civile algérienne, le GSPC est principalement confiné aux montagnes de Kabylie. A partir de 2005, il s’étend vers le sud, notamment la Mauritanie, en nouant des alliances avec certaines tribus. Une expansion réussie, qui permet des opérations spectaculaires telles que des enlèvements d’occidentaux et des attaques de postes militaires.

Toutefois, la défiance de certains combattants mauritaniens et arabes sahéliens vis-à-vis de la direction d’Aqmi, dominée par les Algériens, débouche sur la scission du Mujao (Mouvement Unicité et Djihad en Afrique de l’Ouest) en 2011. Un an plus tard, c’est Mokhtar Belmokhtar —surnommé «le Ben Laden du Sahara»— qui rompt avec AQMI après avoir été destitué du commandement de sa brigade. Il forme alors l’organisation des Signataires par le Sang. Au même moment, le mouvement djihadiste touareg Ansar Dine fait son apparition. Lors de l’intervention militaire française déclenchée en 2012 (opérations Serval, puis Barkhane), Aqmi décide de se mettre en retrait, laissant en première ligne des groupes «indigènes» (Ansar Dine et MUJAO).

A partir de 2014, Aqmi repasse à l’offensive contre les armées française et malienne, ainsi que les forces onusiennes. Au même moment, elle décide d’étendre ses activités en faisant la jonction avec des djihadistes en Libye, au Maroc et en Tunisie. Al-Mourabitoune, groupe issu de la fusion des Signataires par le Sang et du MUJAO en août 2013, multiplie aussi les attaques. Leur nom est issu de la dynastie des Almoravides, qui ont régné sur une partie du Sahara aux XIème et XIIème siècles. Les djihadistes sahéliens sont toutefois affaiblis par les affrontements militaires directs, où ils ont perdu plusieurs de leurs cadres. En mai 2015, al-Mourabitoune se scinde en deux branches. La majorité fait allégeance à al-Qaida, prenant le nom d’«al-Mourabitoune al-Qaida pour le djihad en Afrique». Le 4 décembre 2015, cette majorité réintègre AQMI. Une minorité fait allégeance à l’EI et se rebaptise «État Islamique au Grand Sahara». En octobre 2016, l’EI reconnaît officiellement l’État Islamique au Grand Sahara.

En Syrie et en Irak, la concurrence de l’EI

Lors de l’invasion de l’Irak en 2003, le leader d’al-Qaïda en Irak (AQI), Abou Moussab al-Zarqaoui, décide de provoquer une véritable guerre civile. Il ne vise pas seulement l’occupant américain, mais également les chiites. Il espère ainsi que les sunnites se rallieront à son organisation, afin de se venger et d’être protégés. Cette stratégie est désapprouvée par la direction centrale d’Al-Qaïda. Ayman al-Zawahiri, actuel chef de l’organisation, dépêche même un émissaire afin qu’al-Zarqaoui renonce à ce qu’il considère comme une dérive extrémiste. En 2006, la majorité des combattants d’AQI proclament un Etat Islamique d’Irak, qui échappe au contrôle d’Al-Qaïda centrale. L’organisation décide donc de se focaliser sur la Syrie, en s’appuyant sur les brigades Abdallah Azzam, groupe djihadiste formé en 2009.

Début 2012, Jabhat al-Nosra (JAN) fait son apparition en Syrie. Le groupe compte principalement des Syriens passés par l’État islamique d’Irak, comme son leader Abou Mohammed al-Joulani. Il attire également des combattants étrangers. Le 9 février 2012, Ayman al-Zawahiri appelle les musulmans du Levant à combattre le régime syrien. Le 9 avril 2013, le leader de l’Etat islamique d’Irak, Abu Bakr al-Baghdadi, annonce la fusion de son organisation avec le front al-Nosra. Mais celle-ci est refusée par l’émir de JAN, Abou Mohammed al-Joulani, qui fait allégeance à Al-Qaïda centrale. Le groupe déplore l’absence de consultation et la stratégie «exclusiviste» de l’EI, qui risque de mettre en péril ses alliances avec d’autres groupes armés.

Les affrontements entre l’EI, JAN et les autres groupes djihadistes se multiplient et s’aggravent, notamment après la proclamation du califat par al-Baghdadi le 29 juin 2014, jugée illégitime par al-Qaida. En juillet 2016, Jabhat al-Nosra devient Fatah al-Sham. Son leader al-Joulani annonce que la nouvelle organisation n’est plus affiliée à une organisation extérieure (donc à al-Qaida centrale), ce qui semble relever d’un choix tactique pour faciliter les alliances et se «normaliser» aux yeux de l’opinion. En janvier 2017, Fatah al-Sham fusionne avec d’autres groupes rebelles syriens pour former Hayat Tahrir al-Sham.

Surenchère ou alliance

Al-Qaida et l’EI s’opposent sur plusieurs questions fondamentales. L’EI a choisi de proclamer immédiatement un califat islamique à administrer comme un État, rejette les alliances au profit d’une vision hégémonique, prône une gouvernance brutale et pratique l’anathème (takfir) vis-à-vis des minorités religieuses et des musulmans non djihadistes.

A l’inverse, al-Qaida pense que les minorités religieuses ne sont pas à cibler en priorité et recherche des alliances avec des forces locales (tribus, groupes armés, acteurs économiques) et l’acceptation graduelle par la population. Elle reproche à l’EI d’avoir proclamé le califat sans avoir procédé à une consultation (choura) de la communauté musulmane. Elle est en revanche favorable à la création d’émirats islamiques, comme celui des talibans (1996-2001) ou celui proclamé à Derna (Libye) en 2012. Elle considère donc l’EI comme extrémiste. A l’inverse, l’organisation d’al-Baghdadi juge al-qaida trop pondérée, pas assez offensive vis-à-vis des chiites, de l’Iran et de la coalition militaire dirigée par les Saoudiens au Yémen.

La nébuleuse djihadiste est aujourd’hui structurée en deux pôles qui s’affrontent sur de multiples terrains (Syrie, Yémen, Libye, Afghanistan, Somalie, Bangladesh... ) aux côtés d’acteurs djihadistes indépendants. La multiplication des attentats «inspirés» et non pas directement planifiés par ces organisations (Pulse, attentat de Nice...) est en partie liée à la concurrence qu’elles se livrent. Il s’agit aussi d’un conflit de générations: l’EI a mobilisé de jeunes djihadistes qui n’auraient pas pu «faire carrière» au sein d’al-Qaida, mais elle manque d’idéologues de référence. Selon Dominique Thomas, les reculs militaires de l’EI, avec la possible disparition de son califat, pourraient conduire à une surenchère dans la violence ou à une mutualisation des forces djihadistes. Ni l’EI, ni al-Qaida ne devraient donc être enterrés prématurément.

Dominique Thomas, Générations djihadistes. Al-Qaida - Etat islamique: histoire d'une lutte fratricide 

Dynamiques et évolution du djihad depuis les «printemps arabes»: analyse, perspectives et enjeux. Michalon, Paris, octobre 2016

17 €

 

 

 

Antoine Hasday
Antoine Hasday (30 articles)
Journaliste
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