Culture

«Le Concours», dans les méandres de la sélection républicaine

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.02.2017 à 16 h 21

En filmant le concours d'entrée à la Femis, l'école de cinéma où elle a enseigné, Claire Simon rend visible les processus de décision et de reconnaissance à l'œuvre dans toute la société.

© Sophie Dulac Distribution

© Sophie Dulac Distribution

Derrière des grilles imposantes, quelques jeunes gens attendent dans la rue. Les portes s’ouvrent, et c’est une marée humaine qui s’engouffre. Ce sont les quelque mille candidats au concours d’admission à la Fémis, la «grande école» de cinéma. Parmi eux, seuls 60 seront reçus, au terme du parcours qu’accompagne le film de Claire Simon.

La réalisatrice a longtemps enseigné à La fémis. Elle connaît bien ces lieux, ces situations, les responsables de l’école et les intervenants (il n’y a pas de professeurs à La fémis, tous les enseignements sont assurés par des professionnels en activité).


On pourrait croire alors que Le Concours sera un film «maison», entre film d’entreprise et home movie, même en créditant l’auteure de Coute que coute, Sinon Oui ou Gare du Nord de toute l’indépendance d’esprit souhaitable. Il s’agit de bien autre chose, de bien davantage.

La proximité de Claire Simon avec son sujet n’a au fond qu’une raison d’être, mais décisive: elle a eu accès, grâce à l’approbation sans réserve du directeur de l’école d’alors, le regretté Marc Nicolas, et de l’ensemble des protagonistes, à un ensemble de situations d’ordinaires soigneusement dissimulées.

Des situations codées, plusieurs fois biaisées

Non qu’on assiste à des révélations bouleversantes. Ce qui se dévoile peu à peu, au fil de scènes où le drame et le burlesque se côtoient, où beaucoup de gens tentent de donner le meilleur d’eux-mêmes tout en décryptant des situations codées, surcodées, plusieurs fois biaisées, c’est un aspect majeur du fonctionnement de la société française contemporaine.

Les règles du concours d’admission à la Fémis sont conçues pour être au plus près de l’idéal républicain d’égalité des chances et de promotion des personnes pénalisées par leurs origines sociales, territoriales ou nationales. Cet idéal est unanimement partagé par les organisateurs et les correcteurs, reste à savoir comment le mettre en œuvre.

Elles se déroulent simultanément dans un contexte d’extrême compétitivité. Un contexte où des mots, des actes, des idées, des gestes, des rêves, des manières de se comporter  doivent à un moment être traduits par un unique système d’évaluation chiffrée.

Un tel dispositif est plus ou moins commun à tous les systèmes d’admission aux grandes écoles, qui sont eux-mêmes un modèle (au sens de modélisation) du fonctionnement social. La singularité de la Fémis tient à ce que vont faire ces jeunes gens: du cinéma.

Ils aspirent à suivre les formations aux différents métiers (réalisation, scénario, image, son, montage, décor, costumes, script, production, distribution-exploitation) de ce secteur, avec à chaque fois un assemblage de nécessaire savoir, de talent ne répondant à aucune unité de mesure, de capacité à appartenir à un groupe et d’originalité créative.

Pour les examinateurs, c'est «Minority Report»

Pour les examinateurs, ce n’est même plus jouer les Sherlock Holmes découvrant les indices cachés dans une dissertation, une esquissée de décor ou le silence face à une question, c’est Minority Report: il faut reconnaitre ce qui n’a pas encore eu lieu, l’avenir comme scénariste, chef opérateur ou producteur de ce grand tatoué en dreadlocks, de cette jeune fille timide. Entendre l’incroyable profondeur du désir de cinéma chez tellement de jeunes gens, et ne pas se laisser distraire par lui.

Et il s’agit aussi, en même temps, de donner naissance à une collectivité, la «promo» qui figurera sur la photo de groupe prise au terme des trois mois et demi de sélection, collectivité appelée à vivre et à travailler ensemble durant quatre ans.

Pour les candidats, c’est encore plus difficile, il faut des trésors de sincérité et de rouerie, d’assurance et de capacité à s’exposer. Ceux qui les choisissent et qui, oui, forcément, les jugent, n’ont guère de repères fixes.

Ils ont des connaissances professionnelles, des idées politiques, des convictions morales, des expériences d’enseignement et de travail collectif. Rien de cela ne contient les réponses aux situations individuelles auxquelles ils sont confrontés. Et nulle part n’existe la langue commune qui assurerait qu’entre eux, au moins, on est sûr de parler de la même chose, de respecter des critères établis, ou simplement repérables.

Il fallait que ce soit une des leurs, Claire Simon, et il fallait sans doute qu’ils soient tous gens de cinéma, pour que ces images et ces sons aient pu être enregistrés et montrés

Et c’est long! Interminable! C’est en été et il fait chaud. Tous ces gens ont par ailleurs un travail, ils sont là pour des indemnités dérisoires, ils croient à l’importance de ce qu’ils font –ce qui ne prouve en rien qu’ils le fassent «bien». Mais c’est quoi, bien?

Alors ils cherchent. Ils tâtonnent. Comme s’il pouvait en être autrement. Ils se trompent et se tromperont. Par passion, par fatigue, par engagement, ils emploient parfois les mauvais mots, des mots qui peuvent blesser, qui peuvent dire plus ou autre chose que ce qu’ils voulaient –une autre vérité, une autre approximation, d’autres peurs et d’autres espérances.

Il fallait que ce soit une des leurs, Claire Simon, et il fallait sans doute qu’ils soient tous gens de cinéma, pour que ces images et ces sons aient pu être enregistrés et montrés.

Leurs décisions affecteront profondément l’existence de centaines de jeunes gens –et elles affecteront aussi l’avenir du cinéma français. Le résultat, on le sait, ne sera pas entièrement satisfaisant, notamment en terme de diversité sociale –il l’est en revanche sur le plan de la parité hommes-femmes, et quant à la capacité qu’auront les anciens élèves de trouver du travail.

L’intelligence de film est de rendre perceptible combien l’imperfection de ce système est à la fois réformable et inévitable. Pour qui le regarde sans préjugé, ce sera cette fragilité, cette incertitude, cette marge de transformation nécessaire qui deviendra peu à peu, au-delà des péripéties parfois cruelles ou déplaisantes au moment des débats entre membres des jurys et des choix, qui en feront la richesse et l’émotion.

Un formidable analyseur de règles de fonctionnement de la collectivité

Le Concours est une enquête sur des processus extrêmement complexes, instables, dérangeants. Le système en trois étapes qui fera passer des mille jeunes gens admis à concourir à l’épreuve d’écrit du début, puis à la présentation d’un travail commandé à un oral final apparaît pour ce qu’il est: un formidable analyseur de règles de fonctionnement de la collectivité. Des mots, des pratiques, de l’impensé.

Qu’il s’agisse d’une école d’art et pas de sciences dures ou de commerce, d’une école de cinéma et pas d’art plastiques ou de musique, de cette école de cinéma en particulier avec ses méthodes, son histoire, son aura, et même ses locaux si particuliers dans les anciens studios Pathé de la rue Francœur: tout cela construit les conditions particulières d’accomplissement de processus qui concernent, définissent et questionnent à une bien plus vaste échelle.

Ce sont les processus où sont à l’œuvre l’assignation de chacun à des places dans la collectivité et les modalités qui peuvent permettre des déplacements. C’est le rôle et le fonctionnement des chiffrages de la vie humaine, et c’est la production nécessaire, dangereuse et toujours insatisfaisante de normes, de cotes, de codes. Il est rarissime que ces processus soient aussi clairement rendus visibles.

Qu’il s’agisse de Claire Simon, avec à la fois son œil de documentariste, sa connaissance intime des lieux et des situations et la confiance de ceux qu’elle filme fait du Concours cette intelligente réflexion sur la rencontre entre la réalité et une quête où méritocratie, apprentissage et singularité d’artiste composent une impossible et nécessaire équation.

Le Concours

de Claire Simon.

Durée: 1h59. Sortie le 8 février.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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