Monde

L'inquiétant texte prémonitoire d'un haut conseiller de Trump

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 04.02.2017 à 13 h 11

En septembre dernier, le chroniqueur conservateur Michael Anton comparait, dans un texte sous pseudonyme, sa possible élection à la révolte des passagers du vol 93 le 11 septembre 2001. Il travaille désormais comme conseiller à la sécurité nationale à la Maison-Blanche.

À la fête de victoire de Donald Trump, le 9 novembre 2016 à New York. CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

À la fête de victoire de Donald Trump, le 9 novembre 2016 à New York. CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Début septembre 2016, un auteur anonyme publiait dans la Claremont Review of Books, une revue conservatrice américaine, un article comparant la présidentielle à venir à un des vols du 11 septembre 2001, celui dont les passagers avaient tenté en vain de reprendre le contrôle des mains des terroristes avant qu'il ne s'écrase dans un champ de Pennsylvanie. «2016, c'est l'élection “vol 93”, écrivait-il sous le pseudonyme Publius Decius Mus, référence à un tribun romain qui se sacrifia en se jetant dans les rangs ennemis. Lancez-vous à l'assaut du cockpit ou vous mourrez. Il est possible que vous mourriez, de toute façon. Que vous, ou le leader de votre parti, réussisse à entrer dans le cockpit et ne sache pas comment faire voler ou faire atterrir l'avion. Il n'y a pas de garantie. Sauf une: si vous n'essayez pas, la mort est une certitude.»

Dans ce texte, Publius Decius Meus se livrait à un tableau apocalyptique de l'état du conservatisme américain, non seulement perdant électoralement, selon lui, depuis près de trois décennies, mais perdant de bonne grâce tant qu'il pouvait conserver son confort intellectuel et un strapontin dans le débat, et désormais en état de disparition du fait des changements à l'œuvre aux États-Unis et des tactiques du camp «progressiste». Perdant, sauf si Trump, candidat imparfait mais qui avait pour lui vu juste sur trois sujets (l'immigration, le commerce international, l'interventionnisme américain à l'étranger) était élu.

Six mois plus tard, le Weekly Standard, une des principales publications conservatrices américaines, vient de «outer» Publius Decius Mus: il s'agit de Michael Anton, un de ses anciens contributeurs, qui fait aujourd'hui partie des principaux conseillers à la sécurité nationale de Donald Trump à la Maison-Blanche. Et a déjà une longue carrière politique derrière lui, puisqu'il a été la plume et l'attaché de presse du maire de New York Rudy Giuliani avant de travailler à la communication du Conseil de sécurité nationale sous George W. Bush de 2001 à 2005. Dans ce cadre, souligne le Weekly Standard, il a fait partie des conseillers chargés de «vendre» au grand public l'invasion américaine de l'Irak, l'équipe à laquelle il appartenait «contribuant à formuler une des phrases les plus tristement célèbres du discours sur l'état de l'Union de Bush en 2003: “Le gouvernement britannique a appris que Saddam Hussein a récemment tenté de se procurer des quantités significatives d'uranium en Afrique”».

Après son départ de la Maison-Blanche, Michael Anton a écrit les discours du milliardaire Rupert Murdoch avant de devenir le directeur de la communication de la banque Citigroup puis directeur général du fonds d'investissement BlackRock. En début d'année, il avait rencontré, sous le sceau de l'anonymat, le New Yorker, qui consacrait un article aux intellectuels trumpiens:

«Decius est un conservateur de longue date, même s'il est du genre hétérodoxe. Il est devenu de plus en plus frustré par la dévotion du Parti républicain pour le laissez-faire en économie, [...] qui a laissé ses élus mal préparés pour s'attaquer aux inégalités croissantes. [...] Il dit qu'il n'est pas préoccupé par le penchant apparent de Trump pour la Russie; dans sa perspective, des provocations irréfléchies seraient beaucoup plus dangereuses. Dans son récit, Trump est un politicien centriste qui est pris par erreur pour un extrémiste.»

Dans le New York Times, David Leonhardt souligne l'importance de la révélation de l'appartenance d'Anton à l'administration Trump:

«Peu importe à quel point vous trouvez odieux les arguments d'Anton –et pour être clair, je considère que c'est profondément le cas–, ils sont importants dans notre compréhension de l'idéologie à travers laquelle Trump (et avec lui Steve Bannon) gouverne ce pays. On distingue des traces claires du rejet de l'autre d'Anton dans le décret sur l'immigration de Trump, les discussions sur un mur à la frontière et les appels du pied aux chrétiens évangéliques.»

De manière encore plus alarmiste, Jonathan Chait, du New York Magazine, fait du texte «vol 93» d'Anton un manuel d'autoritarisme:

«Anton place un signe d'égalité entre son parti, son pays et les siens en insistant sur le fait que quatre années supplémentaires de présidence démocrate vont provoquer la disparition des trois. C'est un exemple chimiquement pur d'un genre de raisonnement que les théoriciens du libéralisme voient comme inamical envers le gouvernement démocratique: la conviction qu'une simple défaite électorale débouchera sur une destruction permanente.»

Une inquiétude qui est d'ailleurs partagée par Bill Kristol, le fondateur du Weekly Standard, selon qui «l'aile Bannon-Anton de la Maison-Blanche manifeste un penchant pour les analyses semi-conspirationnistes et les recommandations plutôt effrayantes. Et pour eux, être responsable n'est pas une qualité, ce qui est inquiétant».

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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