France

Attaque au Louvre: le terrorisme n’a pas encore voté à la présidentielle

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 03.02.2017 à 17 h 52

La persistance de la menace terroriste, comme sa capacité à reconfigurer des priorités politiques, laissent penser que rien n'est joué à trois mois de l'élection présidentielle.

La pyramide du Louvre. Isabel MALSANG / AFP

La pyramide du Louvre. Isabel MALSANG / AFP

Professeur d'histoire à Princeton, David A. Bell fait remarquer dans un article publié sur Dissent un paradoxe électoral français. La gauche fourmille de candidats, dans un vaste espace politique allant du populisme de gauche assumé de Jean-Luc Mélenchon à la social-démocratie centriste d’Emmanuel Macron en passant par l’éco-socialisme de Benoît Hamon. Pourtant il est probable que l’électorat ne veuille d’aucune de ces nuances de gauche si le terrorisme fait irruption dans la campagne présidentielle. Car «Daech n’a pas encore voté à l’élection», prévient l’auteur en une formule lapidaire qu’il attribue à un ami français.

Comme cet «ami français», plusieurs observateurs jugent crédible que cette intervention ait lieu et modifie l’équilibre pré-électoral. La tentative d’attaque au Louvre d’un homme blessé par des militaires ce vendredi matin ravive les craintes d’un attentat sur le territoire français. Alors même que les motivations de l’agresseur –un Égyptien arrivé en France fin janvier, selon les premières informations– n’ont pas été dévoilées, les réactions ne se sont pas fait attendre, entre tweet de Donald Trump et communiqué de Marine Le Pen sur l’«agression terroriste» du Louvre.

Cette inconnue du terrorisme est à intégrer dans une équation déjà instable, en raison du caractère inédit de l’offre politique: incertitudes qui pèsent sur le candidat de la droite, François Fillon, comme sur le niveau que peut obtenir d’Emmanuel Macron, dont on peine à comprendre s’il est le reflet d’un fantasme médiatique ou le signe d’une attente profonde de renouvellement et de transcendance des clivages politiques actuels.

«Dans cette situation intrinsèquement volatile compte-tenu du climat électoral actuel, le terrorisme est un autre paramètre très puissant qui peut faire bouger très sensiblement la hiérarchie des préoccupations des Français», explique Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l'Ifop.

Deux temporalités de campagne

Selon le sondeur, la spécificité de la menace terroriste est qu’elle s’impose très rapidement dans les têtes, et qu’elle peut de la même façon rétrograder tout aussi vite. Toute la difficulté politique consiste à comprendre que les questions économiques et sociales et les questions sécuritaires obéissent à des temporalités très différentes. Quand les premières s'insèrent dans la durée, «le moindre événement signifiant fait remonter l’impression que la menace est élevée», note Fourquet.

Et la reconfiguration des thèmes de débat peut donc advenir en très peu de temps dans la mesure où sans être accaparée par la menace en continue, «l’opinion publique est en situation de veille et d’alerte» permanente et peut s’emballer rapidement. Depuis l'été 2015, la perception que la menace est très élevée n'a jamais reflué en-deça de 40% des Français dans les mesures effectuées régulièrement par l'Ifop. À la rentrée 2016, l’événement de l’attentat avorté à la voiture piégée à Notre-Dame de Paris a fait grimper la perception que cette menace était très élevée de 43 à 55% en quelques jours.

Un événement dramatique comme une attaque terroriste pourrait donc «faire changer abruptement la conversation vers la sécurité et l’islam», selon David Bell, et il n'y a guère de doute sur l'orientation que prendraient les débats, ni sur les partis qui en tireraient le plus de bénéfice. Selon la formule de l'historien, le tournant profiterait à une «internationale des trumpistes avec son appel à l’union des travailleurs (blancs) de tous les pays derrière leurs murs, au nom de la civilisation chrétienne».

Car l’autre spécificité du terrorisme est d’aligner presque mécaniquement l’opinion sur les propositions des candidats les plus fermes en la matière. C’est ce qui ressort des données de l’Ifop sur plusieurs questions comme l’internement préventif des fichés S, qui remporte entre 62% et 74% d’opinions favorables en fonction des événements sur la période allant des attentats de Novembre 2015 à ceux de l’été 2016, ou plus encore l’élimination de djihadistes à l’étranger par la France (79% d’opinions favorables), a fortiori s’il s’agit de ressortissants français (85% d’opinions favorables), si on en croit le sondage effectué en début d'année à ce sujet.

Obéissant moins à ce caractère d'urgence, les thèmes économiques et sociaux seraient éclipsés dans un tel contexte: qui imagine le débat sur le futur du travail ou sur l'écologie, qui s'inscrivent dans un horizon de temps long, guider les conversations quand la menace reprend le dessus?

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (969 articles)
Journaliste
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