Sports

Tournoi des VI Nations: au rugby aussi, on s'essaie à améliorer le «produit»

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.02.2017 à 13 h 31

Le Tournoi des VI Nations, qui débute avec un Angleterre-France ce samedi, teste le bonus offensif. Au risque de mettre en péril un certain «esprit»?

BEN STANSALL / AFP

BEN STANSALL / AFP

Le XV de France est en retard sur son époque. Alors que les autres équipes majeures du rugby mondial ont déjà vendu leur maillot national à une marque en plus de celle de leur l’équipementier, les tricolores viennent seulement d’entamer une démarche commerciale afin de tenter de séduire un sponsor à cet effet. L’opération devrait rapporter de 6 à 10 millions d’euros à la Fédération française de rugby (FFR) et, forcément, ne peut que donner un haut le cœur à ceux qui sont attachés à la beauté et à la symbolique d’une tunique nationale. Ainsi va l’évolution du sport professionnel et elle touche jusqu’à la déjà très riche NBA, le championnat de basket professionnel américain, qui a autorisé ses franchises à monétiser leur maillot.

À l’heure de la financiarisation à tout crin du sport, il n’est pas question pour le rugby de faire la fine bouche devant une nouvelle source de revenus. Autre impéritie pour la discipline dans un monde de plus en plus concurrentiel: l’exigence de promouvoir le spectacle quitte à tourner le dos à ses propres traditions et là, encore, à décevoir les tenants de certains us et coutumes.

Peut-être plus que d’autres disciplines, parce qu’il avait besoin d’élargir ses frontières restreintes, le rugby n’a jamais hésité dans la période récente à pousser les feux de la nouveauté en modifiant ses règles à l’occasion et en faisant notamment appel dès 2001 pour le Tournoi des VI nations à l’arbitrage vidéo que le football a si longtemps rejeté. Un bien? Un mal? Les deux à la fois? Il sera toujours difficile de trancher ces débats qui, de toute façon, sont rendus caduques dans notre société écrasée par le poids de l’image.

Bonus offensif

Pour une autre question justement d’image, liée à une idée supposée de modernité, le même Tournoi des VI nations, dont l’édition 2017 commence ce samedi 4 février par le choc Angleterre-France à Twickenham, se plie encore à cette exigence de changement. Pour la première fois, en effet, un système de points de bonus, déjà en vigueur dans toutes les grandes compétitions professionnelles de rugby, est agrégé à la plus ancienne des compétitions internationales qui, jusque-là, avait su faire sans.

Un point de bonus offensif, pour le classement du tournoi, sera ainsi offert à l'équipe qui marquera plus de quatre essais. Et un point de bonus défensif sera attribué à toute équipe qui perdra de sept points ou moins. Une équipe qui réalise le Grand Chelem en gagnant donc ses cinq matches recevra trois points supplémentaires, histoire d’échapper à l’absurde, c’est-à-dire d’être coiffée au poteau du classement final malgré une éventuelle invincibilité.

Cette réforme entend favoriser un jeu plus offensif, et donc plus spectaculaire et donc plus attrayant pour le public et les annonceurs

Cette réforme, à titre expérimental, pour le Tournoi des VI nations, la plus importante depuis l’admission de l’Italie dans l’épreuve en 2000, entend poursuivre un objectif: favoriser un jeu plus offensif, et donc plus spectaculaire et donc plus attrayant pour le public et les annonceurs. En résumé, faire en sorte que les équipes aient plus envie de triompher que de chercher à ne pas trop perdre avec l’espoir que le niveau de jeu général soit amélioré et se rapproche davantage, qui sait, de celui des nations du Sud qui ont écrasé la dernière Coupe du monde en plaçant quatre des leurs en demi-finales.

Améliorer les fins de match?

Là encore, il sera difficile de se faire une opinion sur les conséquences réelles de la formule. Et il est même probable que nombre de ces subtilités mathématiques échapperont aux profanes, mais aussi aux initiés au cœur d’un championnat dont le succès n’est plus à démentir et qui, pour eux, ne gagnera pas grand-chose à travers cette transformation.

Après tout, lors de cette épreuve plus que centenaire, les équipes de rugby n’ont-elles pas toujours eu le même but, c’est-à-dire de marquer des essais, le plus qu’il leur était possible d’en aplatir? Seront-elles vraiment plus motivées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier lors de ce rendez-vous au sommet et loin de la relative banalité des championnats nationaux ou des coupes européennes? Et que retient-on, en réalité, d’un Tournoi des VI nations? L’identité du vainqueur, certes, mais restent surtout dans les mémoires les Grands Chelems, les Cuillers de bois récoltés ou la Triple couronne pour les nations britanniques.

«Voilà vingt ans que j’entraîne et cela (le bonus) n’a jamais eu la moindre influence sur ma manière d’envisager les choses, a avoué Eddie Jones, l’entraîneur de l’équipe d’Angleterre qui avait signé le Grand Chelem en 2016. Si vous jouez du bon rugby, vous avez automatiquement un point de bonus. Si ce n’est pas le cas, vous n’en décrochez pas

Il est vraisemblable, néanmoins, que cette petite carotte pourra soulever quelque appétit supplémentaire dans les vingt ou dix dernières minutes d’une rencontre, mais ce sont les équipes avec une grande profondeur de banc, comme l’Angleterre, qui en feront naturellement le meilleur usage.

Le vent de la réforme

Cette gratification de points de bonus peut paraître d’autant plus contestable voire inutile aux yeux de certains qu’elle introduit une idée d’injustice puisqu’un Tournoi des VI nations n’offre pas les mêmes avantages aux équipes d’une édition à une autre. Ainsi la France voyage trois fois et ne reçoit qu’à deux reprises en 2017 alors que ce sera l’inverse en 2018. L’hiver, il est également plus aisé de jouer en Italie qu’en Écosse pour décrocher un bonus offensif en raison de la météo plus favorable pour développer du jeu.

Au fond, le sport, même lorsqu’il rencontre le succès, est appelé constamment à «bouger» pour tenter d’améliorer la qualité de son «produit» et tant pis si cela implique d’aller à l’encontre des évidences ou de se heurter à la base des fans, toujours conservateurs quand vient le temps de certaines mutations. En décidant de faire passer de 32 à 48 équipes le format de la Coupe du monde de football à l’horizon de son édition de 2026, avec 16 poules de trois pays, la Fédération internationale de football (Fifa) a ainsi suscité l’ire de nombreux supporters et spécialistes à travers le monde qui y ont vu un habillage pour générer encore plus de profits au détriment du niveau jusqu’ici élevé de la compétition qui serait menacé par cette ouverture à des pays plus faibles.

Il n’est pas complètement inenvisageable d’imaginer qu’un jour une équipe comme la Géorgie puisse bénéficier d’un ticket d’entrée

Dans quelques mois, la Fédération internationale de tennis (FIT) rendra son verdict au sujet du toilettage du fonctionnement de la Coupe Davis en dépit des hurlements des défenseurs de la formule actuelle qui possède, c’est vrai, un caractère unique. En athlétisme, la règle du faux-départ éliminatoire dès la première infraction, notamment sur 100m, a soulevé beaucoup de protestations, mais le décision reposait essentiellement sur un point de vue marketing: comment accélérer le temps pour les télévisions.

Un reste de passion

Il est probable que le Tournoi des VI nations continuera à se rénover dans le futur. S’il ne paraît pas plausible d’instaurer un système de montée-descente pour ne pas risquer de se priver d’un pays historique de la compétition, il n’est pas complètement inenvisageable d’imaginer qu’un jour une équipe comme la Géorgie puisse bénéficier d’un ticket d’entrée malgré un calendrier déjà surchargé. Certains aimeraient aussi que l’épreuve démarre un mois plus tard pour garantir des terrains qui seraient moins dégradés à cause du mauvais temps alors que les Gallois viennent de demander, sans succès, de pouvoir jouer tous leurs matches à domicile sous le toit fermé du Principality Stadium de Cardiff.

Pour le Tournoi des VI nations, comme pour tout événement de grande envergure, l’obstacle à contourner est d’éviter de toucher à l’âme même de la compétition. Loin de la mondialisation désincarnée, cet incontournable du rugby reste à part, peu importe son niveau, en raison de ses «derbys» à la puissante saveur qui, de Murrayfield à Twickenham, ont un c(h)oeur unique. Et là, il n’est plus question d’image, mais de son. C’est le bonus que n’aura jamais le Four Nations, le tournoi mettant aux prises les quatre pays –Nouvelle-Zélande, Australie, Afrique du Sud, Argentine– demi-finalistes de la Coupe du monde en 2015. C’est le bonus qu’il convient de défendre comme sa ligne des 22m.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (566 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte