Monde

Aux Philippines, les journalistes doivent s'armer pour se défendre

Reporters sans frontières, mis à jour le 29.11.2009 à 16 h 08

29 journalistes ont été tués dans un acte de violence politique d'une violence inédite.

Le 23 novembre 2009, une centaine d'hommes armés, emmenés par un maire et des officiers de police, exécutent 57 personnes, dont 29 journalistes, après avoir torturé ou violé certaines victimes. Comment ce massacre a-t-il pu se dérouler aux Philippines, un pays démocratique, allié fidèle des Etats-Unis?

Jamais dans l'histoire du journalisme, la profession n'avait payé un aussi lourd tribut en une seule journée. Même pendant les folies génocidaires rwandaises ou cambodgiennes, ou pendant la guerre du Viêt-Nam, la presse n'avait jamais perdu autant de ses professionnels couvrant un même événement. Certes, le massacre du 23 novembre est un acte de violence politique, puisqu'il s'agissait d'empêcher un opposant, membre d'un clan adversaire, de venir s'inscrire pour se présenter aux élections provinciales de 2010. Les 29 journalistes présents dans le convoi ont été visés parce qu'ils étaient les témoins gênants de la violence des hommes de main de la famille Ampatuan, dont le patriarche est gouverneur de la province de Maguindanao (île de Mindanao, Sud). Les journalistes suivaient ce convoi mené par l'épouse de l'homme politique, Esmael Mangudadatu, afin de voir comment allait réagir la famille Ampatuan qui contrôle depuis des décennies d'une main de fer cette province. Les reporters travaillaient pour des journaux locaux ou nationaux, des stations de radios et des chaînes de télévision.

Face à un tel massacre, la présidente Gloria Arroyo a été contrainte de réagir. En effet, le principal suspect est membre de son parti et le gouverneur est un allié politique de longue date. Gloria Arroyo a déclaré le 25 novembre: «C'est un acte particulièrement inhumain qui défigure notre nation. Les auteurs n'échapperont pas à la justice. La loi les poursuivra jusqu'à ce qu'ils soient attrapés.» Après avoir tenté de calmer les critiques en décrétant le 26 novembre journée de deuil national, le gouvernement a été contraint d'agir et d'obtenir la reddition du principal suspect.

 

Justice

Interrogé par Reporters sans frontières, Nonoy Espina, vice-président de la National Union of Journalists of Philippines, a déclaré: «Le gouvernement doit absolument traduire devant la justice les auteurs de cette tuerie. Pas seulement les tueurs, mais également les commanditaires, peu importe qui ils sont.»

De son côté, un reporter de Koronadal qui s'est rendu sur les lieux du massacre a constaté l'étendue de la tuerie: «Ce bain de sang est au-delà de la compréhension humaine. J'ai perdu douze de mes confrères dans cette tuerie. Selon le décompte effectué par les médias locaux, nous avons perdu 29 confrères dans cette tragédie.»

Les violences contre la presse ne sont pas un fait nouveau aux Philippines. Depuis le retour de la démocratie, il y a une vingtaine d'années, pas moins de 100 journalistes philippins ont été tués. C'est pour mieux comprendre les raisons de cette hécatombe qu'une mission de Reporters sans frontières s'était rendue, il y a quelques années, dans le pays, et notamment sur l'île de Mindanao. Les journalistes locaux dénonçaient déjà la culture de l'impunité et de la violence que le gouvernement n'a jamais tenté d'éliminer afin de ne pas fâcher les potentats locaux. Cette fois, c'est la folie meurtrière d'hommes de main d'un de ces barons mi-féodaux mi-mafieux qui a conduit à ce bain de sang incompréhensible.

Environnement hostile

Dans plusieurs régions, les journalistes travaillent dans un environnement hostile, fait d'affrontements entre les forces de sécurité et des groupes armés ou terroristes. C'est notamment le cas du groupe Abou Sayyaf, lié à la nébuleuse Al-Qaïda et actif dans le sud-ouest du pays (Basilan et les îles Sulu). Depuis plusieurs décennies, l'île de Mindanao est également agitée par des combats entre l'armée et des mouvements séparatistes, parmi lesquels le Front moro islamique de libération (MILF). Dans le nord de l'île de Luzon ou sur certaines îles des Visayas, les forces de sécurité luttent contre la Nouvelle armée du peuple (communiste).

Mais la culture de la violence ne peut pas tout expliquer. C'est en effet la culture de l'impunité, dans laquelle les plus hautes autorités de l'Etat ont une responsabilité, qui a permis aux tueurs et à leurs donneurs d'ordre d'exécuter autant de journalistes aux quatre coins du pays.

L'écrasante majorité de la centaine journalistes tués ou assassinés l'ont été par des tueurs à gages, mais aucun commanditaire n'a jamais été arrêté et encore moins condamné. Cette impunité totale est la raison principale de ce cycle d'homicides à l'encontre de la presse.

 

Commanditaires

Sur la même île de Mindanao, un peu plus au nord, dans la ville de Pagadian, deux journalistes connus pour leurs enquêtes sur la corruption, ont été assassinés en 2002 et 2005. Sous la pression de la communauté internationale, la police a arrêté l'un des meurtriers, un policier et garde du corps de l'ancien maire, qui a reconnu avoir touché 100 000 pesos (près de 2.000 euros) pour effectuer cette basse besogne. Mais jamais les commanditaires n'ont été inquiétés. «A Pagadian, tout le monde a une idée sur l'identité des commanditaires des meurtres d'Edgar Amoro et d'Edgar Damalerio, sauf la police locale qui n'a jamais cherché plus loin que le suspect identifié par les témoins du crime», expliquait un proche du dossier. «Bien entendu, la police devrait enquêter sur les activités du couple Cerilles qui domine la vie politique locale», affirme la célèbre journaliste Sheila Coronel du Philippine Center for Investigative Journalism qui a formé des dizaines de reporters aux techniques de l'investigation.

Face à cette hécatombe, la police a créé, en janvier 2004, une «Newsmen Task Force» chargée de coordonner, depuis Manille, les enquêtes sur les meurtres de journalistes. Elle est relayée, au niveau local, par des «Task Force» spécifiques à chaque affaire. Lors d'une rencontre avec les représentants de Reporters sans frontières, le responsable national de ce dispositif a affirmé avoir obtenu un taux de résolution des crimes de journalistes de 90% depuis sa création. Sur les 58 cas retenus depuis 1986, la police affirme en avoir résolu trente. Les 28 autres seraient en cours d'investigation ou liés aux affrontements armés. Mais, les policiers ont reconnu qu'aucun commanditaire n'avait été appréhendé.

En l'absence de protection de l'Etat, de nombreux journalistes philippins portent des armes en permanence pour se défendre contre d'éventuels agresseurs. Toutes les organisations locales de défense de la liberté de la presse, à l'instar de leurs homologues internationales, condamnent cette attitude. Mais, cet argument est rapidement balayé par les responsables de plusieurs clubs de la presse. Ainsi, ceux du club de la presse de Cagayan de Oro (nord de Mindanao) encouragent officiellement le port d'armes à feu par leurs membres. Richard Vallas, le président du club et ancien manager de la radio DXPR à Pagadian, aide même les journalistes de la région à obtenir une licence pour port d'armes. «Déjà, quand je dirigeais ma radio, j'annonçais à l'antenne que nos journalistes étaient armés et que nous organisions des séances d'entraînement au tir. Les gens savaient donc que nous étions armés et que nous savions tirer. C'est une protection», a-t-il expliqué à Reporters sans frontières. Il a également raconté qu'un journaliste connu de Mindanao rechargeait régulièrement son arme lorsqu'il était à l'antenne, en faisant clairement entendre le bruit du chargeur de son pistolet pour faire savoir qu'il était prêt à se défendre.

Le 23 novembre, face à la détermination des tueurs, les 29 journalistes n'ont pas pu se défendre. Ce bain de sang éclabousse la présidente Gloria Arroyo et le système politique philippin. Aux élites nationales et locales de mettre, enfin, les libertés, notamment celle de la presse, au cœur de la démocratie philippine.

Vincent Brossel
Bureau Asie

Image de Une: Un soldat proche du site du massacre politique, REUTERS/Erik de Castro

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